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Territoires n°500 - septembre 2009

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Le sommaire

Les articles en ligne :

Culture et résistances sur le Plateau de Millevaches, par Aline Chambras.

Le final manqué d'une lente décentralisation, par Mathieu Derrien.


 
Sommaire
 
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Brèves : À l’école pratique des solidarités internationales ; Les arts de la rue version chamêtre, Sculpture de la participation à Pierre-Bénite.
Cult'urb : L'art et la culture, clandestins du territoire ?
chronique de Maud Le Floc'h, pOlau - pôle des arts urbains
Portrait Paul Houée : Prêtre et militant du développement local
Pays en chantier : Flottement sur les territoires
chronique de Philippe Langevin, Ardl-Paca
Satire dans tous les coins : Les centres sociaux prennent l'eau à Avignon
Petite revue de presse de jourrnaux satiriques locaux
 
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L'événement : La fraude électorale, une plaie trop banale
L’ébulition de M'ric
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La terre vue du fiel : Onzième commandement
par Jean-Stéphane Devisse et Christophe Beurois, Médiation et environnement
Point de vue : Henri Thépaut, membre du bureau de la Fnab, "L'agro-industrie va s'engouffrer dans le bio..."
Démoocratie participative - Modes d'emploi : Professionnels de la démocratie participative, qui sommes-nous ?
par Laurence Faucon, directrice du développement des vies participatives à Niort
 
50 ans de démocratie locale
 
Des combats et des rêves pour les 50 ans qui viennent
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Comment l'Adels a contribué à "faire de la politique autrement"
Hélène Hatzfeld, politologue
 
À 50 ans, le développement local fait peau neuve
Caroline Sédrati-Dinet, journaliste
 
Éducation populaire : enfin la relève ?
 
Sarcelles, moderne trop vite ?
 
Des Gam aux Motivé-e-s: 50 ans d'associations de démocratie locale
Olivier Vilain, journaliste
 
La démocratie locale suggérée mais jamais envisagée
Marion Paoletti, politologue
 
Le final manqué d'une lente décentralisation
Mathieu Derrien, journaliste
 
Reportage Plateau de Millevaches (Corrèze). Culture et résistances sur un Plateau
 
International Canada. À Montréal, la démocratie participative au cœur des municipales
 
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Les articles en ligne
 
Culture et résistances sur un Plateau
Par Aline Chambras
 
Plateau de Millevaches (Corèze). Avec le soutien d’élus locaux, dont le maire de Peyrelevade, Pierre Coutaud, le dramaturge Armand Gatti et son association La parole errante ont investi durant deux mois les lieux-mémoires du plateau de Millevaches, terre de « résistances historiques ». Lectures, pièces de théâtres, déambulations, projections ont tissé du lien dans les villages et les prairies du Plateau. Rencontre.

Le voyage est long pour arriver à Marcy, commune d’une quinzaine d’âmes, tapie à 1 000 mètres d’altitude, quelque part sur le plateau de Millevaches, entre Tarnac et Peyrelevade, en Corrèze. C’est pourtant ici, au cœur de ce hameau du bout du monde, dans une grange prêtée par un couple d’habitants, Francine et Jean-Claude Deltreuil, que le dramaturge, journaliste, poète, scénariste et réalisateur français, Armand Gatti, de son vrai prénom Dante, a voulu que sa pièce Interdit aux plus de trente ans soit jouée. Un événement théâtral qui prend toute sa place dans le cadre du retour de Gatti sur le plateau de Millevaches, plus de soixante ans après son premier passage dans ces terres. En 1942, c’est à la Berbeyrolle, à quelques kilomètres de là, que Gatti prend le maquis, alors qu’il n’a que 17 ans. Arrêté et déporté en 1943 dans un camp de travail forcé, d’où il réussira finalement à s’évader pour rejoindre les forêts maquisardes puis gagner Londres. Il n’aura de cesse de revisiter cette période dans ses créations. « Berbeyrolle : sur le plateau de Millevaches, forêt magique qui (…) devint le premier maquis du Massif central, on y lisait Antonio Gramsci pendant les heures de garde et, tout autour, les arbres répondaient », écrit-il en 1999, dans le tome 3 de son livre La parole errante.

L’enfant du pays ?
Un retour symbolique donc, préparé depuis les années 90 par Hélène Châtelain, la compagne de Gatti, elle aussi femme de lettres, de théâtre et de cinéma, et membre de l’association La parole errante. Ainsi, en 1996, alors qu’elle met en scène L’enfant rat de Gatti à Limoges dans le cadre du festival des Francophonies, elle se lie d’amitié avec les membres de l’antenne corrézienne de l’association Peuple et culture. Puis, en 2005, cherchant toujours le chemin juste pour revenir travailler et créer sur le Plateau, elle prend contact avec le cercle Gramsci de Limoges. Des lectures s’organisent. En 2005, alors que Gatti arrive en gare de Limoges pour aller lire à Gentioux – un des rares villages de France où le monument aux morts est la statue d’un écolier montrant l’inscription : « Maudite soit la Guerre » – il apprend la mort de Georges Guingouin, le chef du maquis limousin rebelle. En rentrant à Montreuil, il écrit le poème Les cinq noms de résistance de Georges Guingouin, poème rendu impossible par les mots du langage politique qui le hantent mais dont les arbres de la forêt de la Berbeyrolle maintiennent le combat. En 2006, ceux qui donneront naissance par la suite au « Refuge des résistances Armand Gatti » organisent la première lecture publique du poème à la Berbeyrolle même. Pour Pierre Coutaud, maire de Peyrelevade depuis 2004, c’est lors de cette lecture publique, à laquelle il assiste, que tout commence : « J’ai été d’emblée touché par le personnage de Gatti, par sa force, son énergie, son discours, et quand je l’ai entendu dire qu’il souhaitait revenir sur le Plateau pour, comme il l’a lui-même dit, "échanger, créer et résister au triste cours du moment", j’ai sauté sur l’occasion », explique le jeune édile. Et ce qui devait arriver arriva : Gatti revint. Les prises de contacts et les rencontres avec les associations locales se multiplient. Des projections des films de Gatti sont ainsi organisées à Peyrelevade. Le succès que rencontrent ces événements culturels renforce les volontés. Des liens se tissent également entre l’association La parole errante et les lycées agricoles de la région, notamment avec l’école forestière de Meymac, les arbres étant un sujet cher à Gatti. Franck Lemaire, professeur d’éducation socio-culturelle dans ce lycée se lance tout de suite dans l’aventure et fait le lien entre Gatti et sa hiérarchie. L’idée de créer, ici sur le Plateau, un lieu de culture et de résistances, fait son chemin et, le 27 janvier 2008, l’association Le refuge des résistances - Armand Gatti est officiellement créée. Basée à Peyrelevade, elle se donne comme objectif de « résister à la société spectaculaire et marchande en faisant vivre sur et à partir du plateau de Millevaches, des lieux ou des moments ouverts de formations, réflexions, créations, recherches, rencontres internationales, dans le prolongement de l’esprit de résistance et des questionnements portés par et avec Armand Gatti dans et autour de son œuvre ». Enfin, grâce à de nombreux soutiens [1], Gatti peut s’installer, en avril 2009, au Gîte de Malesagnes de Peyrelevade où il écrit et organise lectures, représentations et autres performances mises en scène au coeur même de ce plateau, qu’il rebaptise sa « tour de Babel maquisarde ».

Agitation locale
À l’entrée du minuscule bourg de Marcy, une pancarte marron convoque d’ailleurs tout de suite l’Histoire, indiquant sobrement que les Allemands ont incendié ce village en 1944. Pourtant, rien dans la configuration du village ne trahit ce drame du passé : les maisons, toutes reconstruites, s’organisent en cercle autour d’une placette d’herbes et de graviers où s’agitent et répètent plusieurs comédiens. Un peu en retrait, sur le pas de leur porte, une famille d’autochtones observe, intriguée, les déambulations des acteurs. Daniel, le locataire de la seule maison du village à avoir été épargnée par l’armée allemande, discute avec un des membres de l’équipe de Gatti. « Pour une fois qu’il se passe quelque chose ici, je participe ! », explique le quinquagénaire. Ancien auteur-compositeur, il connaît bien les métiers du spectacle vivant et suit avec intérêt les projets portés par Gatti et sa bande. Dans sa maison, à quelques mètres de la grange, son bureau est ouvert à tous ceux qui ont besoin d’une connexion internet. Et sa fille, Pauline, tout juste majeure, qui rêve de quitter ce village au plus vite, avoue apprécier vivement ces « festivités et ces animations, si inhabituelles ». Au mégaphone, un des membres de la troupe sonne le rassemblement : Armand Gatti vient d’arriver et la dernière répétition générale prévue avant la représentation du lendemain peut commencer. Une fois la porte de la grange refermée sur les acteurs, le village retrouve un semblant de calme. Mais, dans une dépendance, à quelques pas de là, on s’agite encore : Christine et Manu, deux habitants du Plateau, conquis par le projet, apportent leur aide technique ; artistes tous les deux, ils réalisent des sérigraphies qui serviront le lendemain lors de la lecture prévue dans le Pré de Salagnac. Dany, une jeune femme qui tient une auberge coopérative à Neuvic, apporte aussi son aide logistique et psychologique. Comme beaucoup d’autres habitants du Plateau, Dany sait qu’aujourd’hui les gens d’ici « veulent rester, alors que depuis la nuit des temps le Plateau était une terre que l’on quitte. Aujourd’hui nous refusons l’agonie de cette terre », souligne la jeune femme. L’ethnologue Marie-France Houdart se demandait, il y a quelques années, « pourquoi, malgré les difficultés de notre époque, et le départ de beaucoup de ses fils, une terre en soi pauvre, en dépit de tout, continue-t-elle à vivre ? » Pour Francis Juchereau, du cercle Gramsci de Limoges, « la création de l’association et le retour de Gatti sur le Plateau, ce processus fait de liens créés et renoués, de partages, de création, qui a le bonheur de coïncider avec une re-naissance du Limousin participe et participera toujours plus à cette "invention d’une autre façon de vivre" aujourd’hui si nécessaire. » Une vision que partage Gatti lui-même : pour lui, il s’agit, non pas de produire quelque chose « d’événementiel, de médiatique, mais au contraire de travailler avec les gens du territoire, d’entamer avec eux une "révolution culturelle" ».

Lecture en plein maquis
Le dimanche 5 juillet, la grange de la famille Deltreuil affiche complet. La représentation est un succès. Plus tard dans la journée, une cinquantaine de personnes envahissent le pré qui ouvre sur la forêt du maquis de Jean Gilbert, dit « Jeannot », que Gatti a rejoint après son évasion du camp de travaux. Lectures, idéogrammes chinois suspendus entre les arbres donnent vie à cet endroit à la fois sauvage et bucolique, pour le plus grand plaisir des habitants du Plateau. Écrit à la craie sur une pierre, un hommage aux maquisards sera ensuite gravé pour que la trace subsiste. Venue avec son mari à travers les prés, la fille d’un résistant discute avec Gatti. Les langues se délient et les vieilles histoires se racontent entre les arbres. Soudain, des voix se font entendre. Cachés sur les hauteurs de la forêt, deux jeunes lisent des textes de Gatti à l’aide d’un mégaphone, rendant à ce lieu une dimension aussi inquiétante que poétique. Gatti, toujours aussi vif malgré ses 85 ans, réveille ses souvenirs, parle politique, et évoque ses projets : mettre sur pied un observatoire des étoiles, ici, sur le Plateau, et revenir en 2010 pour une résidence de création à dimension européenne en s’appuyant sur la vocation forestière de la région. Son but : « Partir de cette terre, de ces arbres, mais à travers ceux qui l’habitent ». Et, comme le souligne Hélène Châtelain, l’association le Refuge des résistances - Armand Gatti « pourrait devenir un foyer de création, de partage et d’échanges de pensées, fondamental, parce que enraciné dans une terre, le plateau de Millevaches (ce qui signifie des milles sources), qui a gardé et développé une autonomie de pensée rare, une réflexion sur les apprentissages et les savoirs, une volonté de création, de partage et d’ouverture ». Aline Chambras


www.armand-gatti.org
la-parole-errante.org



(1) Le projet est soutenu par : La parole errante, la communauté de communes du plateau de Gentioux, le conseil général de Corrèze, le conseil régional du Limousin, Peuple et culture, la sénatrice Bernadette Bourzaï (mobilisation de la réserve parlementaire), le parc naturel régional de Millevaches, le cercle Gramsci et… de nombreux habitants du Plateau.
 
Le final manqué d’une lente décentralisation
Par Mathieu Derrien, journaliste
 
Sans surprise, le projet de loi présenté fin août 2009 en Conseil des ministres reprend l’essentiel des propositions émises par le comité pour la réforme des collectivités territoriales. Le texte aurait pu apporter les retouches nécessaires après trois décennies de décentralisation mais, en l’absence de réponse claire aux questions des moyens ou de l’approfondissement des délégations de compétence, les réformes annoncées laissent craindre un retour en arrière.


Parmi les grands débats de la rentrée politique, le projet de loi sur la réforme des collectivités territoriales promet quelques sessions parlementaires agitées. Au moment de faire la toilette d’institutions dont le fonctionnement s’est trouvé profondément modifié par trois décennies de décentralisation et quelques transferts à marche forcée, nul doute que les parlementaires, dont neuf sur dix exercent un mandat local, seront aussi impliqués que partagés sur les réformes proposées par ce texte. Possibilité pour les « métropoles » de se substituer aux départements, création de « conseillers territoriaux » siégeant à la fois aux assemblées délibératives du département et de la région, ou encore suppression de la clause générale de compétence pour ces derniers échelons, le projet propose de nombreuses nouveautés mais laisse en suspens des questions cruciales. « On n’y trouve rien sur le partage de compétences entre l’État et les collectivités, ni sur le financement », s’insurge ainsi Michel Dinet. Pour le président du conseil général de Meurthe-et-Moselle et de l’Observatoire national de l’action sociale décentralisée (Odas), le projet de loi, autant par ses dispositions que par ses « oublis », constitue « une attaque en règle de la décentralisation, qui s’inscrit dans une mécanique à l’œuvre depuis plusieurs années, où l’État cherche à supprimer tout ce qui fait des collectivités un contre-pouvoir. » De fait, force est de constater que parmi les innovations qui ponctuent le texte, beaucoup pourraient, faute d’une clarification des intentions de l’État, marquer un recul général de l’autonomie et du pouvoir des collectivités territoriales.

« Absolutiste et réactionnaire »
Si Michel Dinet dénonce le caractère « absolutiste » du pouvoir central actuel, Jean-Pierre Balligand n’hésite pas à parler d’un projet « réactionnaire ». On pouvait espérer d’une réforme des collectivités territoriales qu’elle clarifie, après les nombreuses réformes accumulées des lois de décentralisation (voir encadré page 42), les compétences relevant de la responsabilité nationale et celles de la responsabilité locale, qu’elle poursuive les délégations de pouvoir, mais aussi qu’elle propose des solutions pour combler le décalage entre les dépenses qui doivent être supportées par les collectivités et les moyens dont elles disposent. Las, le compte n’y est pas… Malgré l’ampleur de la communication autour de ce projet, le chemin choisi apparaît beaucoup moins ambitieux : « Brice Hortefeux, le ministre de l’Intérieur, de l’Outre-mer et des Collectivités territoriales, a agi en service commandé du président de la République, qui a horreur de la décentralisation », croit ainsi savoir Michel Dinet. Sous le prétexte de rechercher une plus grande efficacité, « il a mis en opposition la gestion de l’État, supposée vertueuse, et celle des collectivités, où la fiscalité augmente. Il a également accusé celles-ci de ne plus faire face à leurs responsabilités. » De la même manière, les élus locaux ont été accusés de coûter trop cher au contribuable, ce qui, du point de vue du député qu’est Jean-Pierre Balligand, est « un vrai scandale ». Ayant perdu la plupart des élections locales, la majorité présidentielle a de fait le champ plutôt ouvert pour critiquer directement la gestion des collectivités territoriales, et opérer des réformes qui diminuent leur autonomie. Ce qui n’explique
pas le silence assourdissant d’une partie de la droite, ni celui des élus locaux et de certains courants décentralisateurs, qui auraient beau jeu de dénoncer un drôle de libéralisme d’État…

Toujours pas de citoyenneté intercommunale
Pour Jean-Pierre Balligand, également co-président de l’Institut de la décentralisation avec l’UMP et Alsacien feu Adrien Zeller, « il s’agit donc d’un texte extrêmement centralisateur, agrémenté de quelques petites choses intéressantes. » Au premier rang de ces points positifs, le député socialiste place la reconnaissance des « métropoles », qui était notamment attendue par les maires des grandes villes. Désormais, une agglomération de plus de 500 000 habitants pourrait, sur demande adressée au préfet, se substituer au département, dont elle reprendrait les compétences tout en conservant les siennes. « La reconnaissance du fait métropolitain est quelque chose d’important. C’est une réalité à laquelle il était temps de donner une puissance institutionnelle », souligne Jean-Pierre Balligand. On pourra toutefois se demander en quoi confier aux métropoles toutes les compétences des conseils généraux permettra d’améliorer la qualité des services. Les personnes âgées ou les chômeurs seront-ils mieux gérés qu’au niveau départemental ? Michel Dinet craint ainsi que de nombreuses métropoles se créent sans définition préalable d’un projet stratégique : « Il ne faut pas que les métropoles existent seulement pour faire plaisir aux notables locaux, il faut qu’elles aient une véritable utilité. » D’autant qu’il peut sembler étonnant d’accorder autant de responsabilités à des institutions dont les représentants sont, en l’état actuel des choses, toujours élus au suffrage de second degré, comme le sont d’ailleurs tous les représentants intercommunaux. « Au vu des impôts levés pour les intercommunalités, l’élection de leurs représentants au suffrage universel était pourtant une évidence. Mais le projet de loi passe à côté », regrette ainsi le président du Conseil général de Meurthe-et-Moselle. La limite est de taille.

Mille-feuilles ou tarte à la crème ?
Deux des principaux objectifs annoncés dès le lancement de la réforme étaient de réduire les frais de fonctionnement des collectivités, mais aussi de mieux partager les compétences entre les différents niveaux et, par là même, d’améliorer la lisibilité du fameux « mille-feuille institutionnel », petite gourmandise conceptuelle dont sont friands les analystes politiques. Michel Dinet appelle à en finir avec ce genre d’idée toute faite : « Il faut rompre avec le postulat qu’il y a trop de niveaux de compétence. La vie même est complexe. Un citoyen, dans la même journée, travaille, fait du sport, utilise les transports, et rien de tout ça n’est simple à gérer. » Reste que les départements et les régions étaient dans le collimateur de la réforme, accusés d’avoir élargi leurs compétences au point de se faire concurrence. « Une spécialisation des compétences était sans aucun doute nécessaire », admet ainsi Jean-Pierre Balligand, « et je suis personnellement favorable à la fin de la clause générale de compétence. Cependant, à mon sens, le scénario idéal était de la conserver pour la région uniquement. » Mais le choix du gouvernement s’est tourné vers les communes, qui gardent donc, seules, le droit d’intervenir au-delà des domaines énoncés par la loi. Décidemment, mêmes vidées de leurs forces par l’intercommunalité et leur pertinence attaquée par l’élargissement des territoires de vie, les communes françaises semblent inoxydables : elles ne se concentreront pas sur l’animation de la vie citoyenne et sur la gestion de proximité, comme on aurait pu le préconiser, mais restent, dans cette réforme, dans la course à l’illusoire toute-puissance. Autre opportunité gâchée : celle d’amener les régions françaises à devenir de vrais territoires stratégiques, capables de porter le développement économique et de devenir, sur un plan institutionnel, des interlocuteurs enfin dignes au niveau européen. Un projet souvent évoqué mais que le texte actuel ne contribuera certainement pas à concrétiser. Car, comme si cela ne suffisait pas, la fin de la clause générale de compétence s’accompagne de la naissance des fameux « conseillers territoriaux ». Aux termes du projet, ceux-ci devraient être élus pour six ans et siéger à la fois « au conseil général de leur département d’élection et au conseil régional de la région à laquelle appartient leur département d’élection. » À l’Institut de la décentralisation, on estime que « cette idée n’est pas sérieuse. On va avoir des gens qui siègent le lundi sur des questions de proximité et le mardi sur des questions de stratégie régionale »… On ne saurait dire si ces conseillers territoriaux injurient plus l’idée de non-cumul des mandats ou celle de simplifier la lecture institutionnelle pour les citoyens ! Quant à Michel Dinet, il n’y trouve pas non plus son compte : « Jean-Pierre Raffarin avait eu l’idée qu’il fallait donner une position stratégique aux régions à l’avenir, et il n’avait pas tort. Mais avec les conseillers territoriaux, le gouvernement sacrifie cette ambition. » Face à l’étendue du gâchis à venir, le premier vice-président de l’Assemblée des départements de France (ADF), déplorant l’inertie des élus de droite face au projet de loi, sonne la charge : « En ce qui me concerne, je sors du consensus transcourant de l’ADF, et je pars au combat contre la réforme. » Mathieu Derrien