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Territoires n°495 - février 2009

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Le sommaire

Les articles en ligne :

« Le ghetto n'est pas une communauté : il n'a pas de sens », interview de Didier Lapeyronnie, sociologue.

« Les associations : un gros acquis de la démocratie », interview croisée de Didier Laurence Rossignol (région Picardie) et François Auguste (région Rhône-Alpes).


 
Sommaire
 
Initiatives locales
 
Brèves : Paris se jette à l’eau ;la Biovallée est en marche dans le Diois... ; Collectif ville-campagne
Gueule de blogosphère : Démocratie directe contre démocratie à péage
chronique de Gérard Leray, blogmaster de la Piquouse de rappel (http://lapiquouse.info)
L’ébulition de M'ric
Pays en chantier : L'impossible citoyenneté
chronique de Philippe Langevin, Ardl paca
 
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L'événement : Les incontournables de la future réforme des institutions
L’ébulition de M'ric
Brèves : Où est l’idéal de péréquation? ; l’Acsé en apnée forcée... ; plan de relance : de quoi se plaignent les collectivités ? ; l'économie française a le vert en poupe
Syn-chronique : Politiques sécuritaires et prévention spécialisée
Les 50 dernières années vues à travers les pages de Correspondance municipale, puis de Territoires
La terre vue du fiel : Mon sushi ne connaît pas la crise
par Jean-Stéphane Devisse et Christophe Beurois, Médiation et environnement
Parlons droit : Réforme du code des marchés publics
Point de vue : « Le ghetto n’est pas une communauté : il n’a pas de sens », Didier Lapeyronnie, sociologue, auteur de Ghetto urbain. Ségrégation, violence, pauvreté en France aujourd’hui (Robert Laffont, 2008).
 
Régions - associations : les liens se redessinent
 
« Les collectivités locales compensent la baisse des aides d’État »
Interview de Viviane Tchernonog, chargée de recherche au CNRS
 
« Le monde associatif : un gros acquis de la démocratie »
Interview de François Auguste, vice-président (PCF) de la région Rhône-Alpes, et Laurence Rossignol,
vice-présidente (PS) de la région Picardie
 
Région et CPCA main dans la main pour les associations
 
« Nous ne pourrons pas aller plus loin »
Interview de Claude Gewerc, président du conseil régional de Picardie
 
Fiches-actions :
- les emplois solidaires
- une charte d’engagements réciproques

- le prix de l’innovation

- un réseau social associatif
 
Reportage Lambersart (Nord). Une ville unie pour ses enfants
 
International Suède. La Folkuniversitet, ou l’éducation populaire à la suédoise
 
Index des articles de Territoires année 2008
 
Et aussi ...
 
Lectures, forum des lecteurs, Adels info, Autres voix
 
 
 
Les articles en ligne
 
« Le ghetto n’est pas une communauté : il n’a pas de sens »
Interview de Didier Lapeyronnie, sociologue, auteur de Ghetto urbain. Ségrégation, violence, pauvreté en France aujourd’hui (Robert Laffont, 2008).
 
Vous avez passé cinq ans à mener une enquête sociologique dans un quartier pauvre d’une ville moyenne. Vous revendiquez l’emploi du mot « ghetto », que vous définissez par des conduites, plus que par la correspondance avec un territoire donné. Pouvez-vous expliquer cela ?

J’ai choisi de travailler dans un quartier d’une ville moyenne de province car la situation y est souvent plus difficile qu’ailleurs. On évoque à juste titre les banlieues des grandes agglomérations, mais dans bien des villes de province les gens sont encore plus pauvres, la ségrégation encore plus marquée, les opportunités et la participation urbaine bien plus faibles. Par ailleurs, lors de différentes enquêtes, par rapport aux années 80 et 90, j’avais été frappé par l’accentuation de la fermeture des quartiers et des tensions entre sexes. D’où l’idée du « ghetto » urbain. J’ai cherché à élaborer une sorte d’idéal type du ghetto, considéré ici non comme un territoire mais comme un ensemble de conduites sociales. Tous les quartiers ne sont pas des ghettos, mais il y a plus ou moins de ghettos dans chaque quartier. Il ne suffit pas qu’une population soit pauvre, ségréguée et racialisée pour faire ghetto. Il faut aussi, et c’est la nouveauté me semble-t-il, la formation d’un mode de vie particulier. Le ghetto est construit de l’extérieur et de l’intérieur. Il est vécu comme une cage et un cocon. Le ghetto n’est pas une communauté, il ne s’organise pas autour d’une culture partagée, il n’a pas de sens. Mais les comportements y ont des dimensions particulières. Ils reposent sur une forte interconnaissance et  l’existence de liens forts. Ils se fondent également sur un repli autour d’une définition très traditionnelle des rôles sociaux, engendrant une tension accrue entre les hommes et les femmes, ainsi que sur une opposition et une complémentarité des familles et de la rue. Le ghetto est une véritable contre-société avec une économie souterraine, des normes et une sorte de système politique qui assurent l’équilibre et l’intégration de l’ensemble.

Qu’est-ce qui vous frappe le plus dans ce que vous avez observé pendant ces mois d’étude ?

Une grande ambivalence règne dans le ghetto. Les habitants le fabriquent collectivement mais cherchent à s’en échapper individuellement. Les tensions accrues autour des femmes sont importantes et sont liées au racisme dont souffrent en particulier les jeunes hommes. Pour garder ou rétablir leur dignité, les hommes imposent alors un contrôle étroit aux femmes dont toute émancipation est vécue comme une humiliation raciale. En réaction, les femmes acceptent plus ou moins d’être sous contrôle ou cherchent à récupérer une identité sexuée ou une féminité, gages d’une individualité que le ghetto leur nie en permanence. La naissance d’une association comme Ni putes ni soumises en est une conséquence. Le ghetto est aussi une construction institutionnelle : il est le produit de choix collectifs, de phénomènes de ségrégation et de racisme. L’État n’est pas absent de ces territoires, mais trop d’habitants ne sont confrontés à ses services qu’en cas de problème, et les promesses portées par la présence de ces institutions qui ont perdu leur légitimité ne sont pas crédibles. Il n’y a plus d’espoir d’ascension sociale et le sentiment d’être sanctionné en permanence ou montré du doigt prédomine.

Comment votre travail a-t-il été reçu par les habitants, le monde politique et votre milieu professionnel ?

Les habitants qui ont découvert ce travail ne se sont pas sentis trahis, sauf par mon départ du quartier ! Ils emploient d’ailleurs volontiers le mot ghetto. Il y a eu plus d’hostilité de la part de certains responsables politiques locaux. Mais, dans le monde politique en général, les élus en charge d’administrer ces quartiers acceptent bien le terme et l’ouvrage, comme, semble-t-il, les acteurs de terrain. Une certaine contestation vient plutôt du milieu universitaire, pour qui ce mot est mal choisi et n’est pas politiquement correct. Ils trouvent que je suis pessimiste dans mon analyse. Mais sans angélisme, j’ai voulu montrer les réalités observées. Mon travail de sociologue se veut politique et il demanderait une conclusion politique. Mais j’ai choisi de laisser le lecteur face à ses responsabilités. Je voulais qu’il ne puisse pas s’abriter derrière les explications sociologiques, qu’il ait une compréhension émotionnelle des choses, qu’il ressente, comme les habitants, le malaise et l’étouffement que provoque le ghetto. Propos recueillis par Blanche Caussanel
 
« Les associations : un gros acquis de la démocratie »
Interview croisée de François Auguste, vice-président (PCF) de la région Rhône-Alpes en charge de la démocratie participative et de Laurence Rossignol, vice-présidente (PS) de la région Picardie en charge de la culture, du sport, de la santé, des traditions populaires, de la vie associative et de l’économie sociale et solidaire
 
Comment vous positionnez-vous face au désengagement de plus en plus marqué de l'État en soutien de la vie associative ?

Laurence Rossignol : Nous ne pouvons que nous substituer, car les besoins sont trop importants et les acteurs tellement précarisés. Aujourd'hui, et cela aussi est dû au désengagement de l'État, une part importante des services est assurée, au niveau local, par le monde associatif. Le dynamisme de ce secteur est donc indissociable du développement économique et de l’aménagement du territoire. On ne peut pas conduire une politique d’aménagement du territoire cohérente sans financer le développement des structures associatives, qui participent à la vie du territoire en améliorant la qualité des services rendus au public. Quand une entreprise veut s'installer dans une commune, on nous demande ce que nous offrons comme services périscolaires, culturels, etc. Il s'agit de qualité de vie. Cependant, si nous avons réussi à amortir le désengagement de l'État dans les villes, nous avons beaucoup plus de difficultés à le pallier dans les quartiers où le désengagement est vraiment brutal. La Région atteint, dans ces territoires, ses limites dans son rôle de péréquation.

François Auguste :
Nous avons une politique de soutien à la vie associative dont l’originalité est d’être portée par deux délégations, celle à la vie associative et celle à la démocratie participative.
Ce qui permet de financer des projets associatifs qui ont pour spécificité d’encourager les pratiques participatives. Mais, même si la Région essaie de faire face au désengagement financier notamment de l’État, elle ne peut pas l’assumer pleinement. L’État doit donc prendre ses responsabilités : en 2008, le budget régional a été amputé de 60 millions d’euros (ce qui correspond à des compétences transférées aux régions sans qu’elles soient financées). Bien sûr, cela nous pose problème !

Quelles sont vos attentes vis-à-vis du monde associatif ?

L. R. : J’attends qu’il contribue au débat démocratique et citoyen, qu’il soit pour le conseil régional un interlocuteur exigeant et stimulant, une force de propositions et d'initiatives nouvelles. Les associations savent produire ce que l’administration ne peut pas prendre en charge : avec elles nous avons un potentiel créatif illimité qui permet de voir naître une association de « relooking » destinée aux exclus, de psychanalystes qui reçoivent des jeunes afin de leur offrir un premier contact avec le monde de la thérapie, etc. Néanmoins, nous refusons tous les projets qui visent un développement paracommercial. Les associations ont aussi un rôle important de vigie, en étant bien souvent les premiers témoins des évolutions de société. Le paradoxe est de parvenir à éviter qu'elles se substituent aux pouvoirs publics en devenant des prestataires sous-traitants, tout en acceptant que les besoins ont évolué, que les habitants sont prêts à prendre en main ce qu'ils ont envie de voir réaliser. Ainsi, dans certains cas, l'existence d'une association porteuse d'un projet, de crèche par exemple, permet de court-circuiter un élu local réticent à la création d'une telle structure.

F. A. : Le monde associatif est un très gros acquis de la démocratie. Grâce à la loi 1901, les citoyens ont la possibilité de s’organiser et de constituer des éléments du rapport de force. Ceci est indispensable au fonctionnement de notre société. D’autant que les associations répondent à des besoins très variés de la vie en société. Le monde associatif est donc un élément de citoyenneté, un moyen d’organiser le vivre ensemble et, surtout, de laisser aux citoyens la liberté de prendre en main leurs aspirations. Nous avons co-élaboré une rencontre régionale sur le thème « précarité, pauvreté et démocratie participative » avec des dizaines d’associations. Cela a été une expérience passionnante : 600 personnes y ont participé, au siège de la région, avec des élus, des professionnels, les représentants des associations, des syndicats, et 400 pauvres et précaires qui ont débattu, interpellé, proposé. Il y aura des suites dans les territoires. Je crois au partenariat, à la co-élaboration entre les citoyens organisés en associations et les citoyens non-organisés. C’est cela la démocratie participative.

Comment, tout en gérant des dispositifs lourds, garder la souplesse nécessaire pour répondre à des besoins émergents, porteurs d'une nouvelle demande sociale ?


L. R. : En créant les « emplois solidaires » (lire page 29), nous avons réfléchi à un système qui soit le plus souple possible. Cette aide à l’emploi est sans condition d’employabilité et est versée en début de semestre, ce qui permet aux associations de faire de la trésorerie et leur évite d'être aux mains des banques. Nous avons aussi pris conscience que le choix de favoriser les emplois à temps partiel de trente heures n'était pas cohérent avec le système de la caisse d'allocations familiales (Caf), qui n'aide pas ce type de temps partiel. Nous avons donc corrigé notre système pour nous adapter à celui de la Caf. Mais nous sommes confrontés à des difficultés insurmontables comme le délai incompressible de quatre mois pour l’octroi d'une subvention (contrôle de légalité, etc.). Enfin, les frustrations sont parfois terribles : la région verse une subvention, avec le département, à une association d'avocats, qui est un véritable partenaire du tribunal. Les personnes qui s'en occupent gagnent à peine le Smic et sont toutes diplômées d'un bac + 4 ! En l'occurrence, nous répondons au désengagement de l'État dans le domaine de la justice, qui est pourtant une prérogative régalienne !

F. A. : Pour tenter de saisir les besoins émergents, nous avons mis en place un comité technique, chargé d’octroyer les financements aux projets associatifs, et constitué de cinq élus et de cinq citoyens tirés au sort. Enfin, nous réfléchissons au sein de ce comité à la possibilité de financer des projets qui ne passent pas forcément par la création d’une structure associative formelle. Ainsi, nous avons aidé le collectif Paroles de femmes à voir le jour, hors des cadres associatifs, alors même que l’État demandait aux porteuses de ce projet de se constituer en association. La question du cadre (associations, collectifs ou mouvements informels, etc.) est très importante, car elle renvoie à la possibilité d’une participation citoyenne plus directe et plus forte, moins contrainte. Je pense ici à l’obligation d’être au minimum trois personnes pour créer une association qui peut freiner, voire mettre en cause certains projets de type associatif. Au fond, il s’agit d’encourager l’émergence de nouvelles formes d’interventions citoyennes.
Propos recueillis par Aline Chambras