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Territoires n°493 - décembre 2008

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Le sommaire

Les articles en ligne :

Un nouveau souffle pour l’autonomie locale, par Blanche Caussanel et Sabrina Costanzo.

"L’éphémère : toucher les citoyens « par surprise »", point de vue de trois collectivités.



 
Sommaire
 
Initiatives locales
 
Brèves :Brèves Des visages sur les murs, De l’art de jouer, Léotoing site ressource...
Gueule de blogosphère : Nous sommes tous des Fansolo
chronique de Gérard Leray, blogmaster de la Piquouse de rappel (http://lapiquouse.info)
Portrait de Marie-Hélène Bacqué : Chercheuse d’urbanité
Pays en chantier : Territoires inamovibles
chronique de Philippe Langevin, Association régionale pour le développement local en région Paca
 
Actualités
 
L'événement : Un nouveau souffle pour l’autonomie locale
L’ébulition de M'ric
Brèves : La décentralisation culturelle patine, Nadine Morano, ravie des crèches, Une Charte enfin au-dessus des lois, Les sous-préf’ sous « perf »
Syn-chronique : La fin d’une économie de prospérité
Les 50 dernières années vues à travers les pages de Correspondance municipale, puis de Territoires
La terre vue du fiel : La nature se barre, et, euh… on s’en fout
par Jean-Stéphane Devisse et Christophe Beurois, Médiation et environnement
Interview : Alex Robin : " Radio numérique : une perte d’indépendance pour les radios libres "
Parlons droit : Brèves
 
Installations, débats, art... Quand l’éphémère fait la ville
 
« Pour une ville situationniste et désirable ! »
Interview de Gabi Farage, membre fondateur de l’association bordelaise Bruit du frigo
 
L’éphémère : toucher les citoyens « par surprise »
Interview de Pascal Usseglio (Vendôme), Marie-Noelle Soufflet (Aschères),
Julie Navarro (Paris 19e)
 
Un îlot de verdure en suspens
Mathilde Azerot
 
Effet maire
Anne Canosa Honegger, architecte, urbaniste et plasticienne
 
Permis de création avant démolition
Aline Chambras
 
« L’éphémère : une résistance de la société à la disparition du commun dans l’espace public »
Interview de Jean-Louis Sagot-Duvauroux, philosophe et dramaturge
 
En suivant les cônes balladeurs
Aline Chambras
 
Reportage Seine-Saint-Denis. Des Roms en quête de visibilité
 
International Europe - Amérique Latine. Des budgets participatifs pour mieux associer les minorités
 
Analyses
 
Les Pays demandent à être entendus par le « comité Balladur », par l'Unadel, l'APFP et l'ADCF
Engouement à « Obama-sur-Seine » : une erreur de fond ?, par Zora Bitan
 
Et aussi ...
 
Lectures, forum des lecteurs, Adels info, le bloc-notes de l'Adels
 
 
 
Les articles en ligne
 
Un nouveau souffle pour l’autonomie locale
Par Blanche Caussanel et Sabrina Costanzo
 
L’Adels a réuni ses anciens présidents à l’Assemblée nationale, pour une journée de réflexion. Les rapports entre l’État et le local se sont invités au cœur des débats, faisant ressurgir les notions d’autogestion et d’autonomie locale comme des réponses aux crises actuelles.

Ils sont venus, ils sont presque tous là… Douze des seize président(e)s que l’Adels a vu se succéder à sa tête depuis sa création en 1959 (voir la galerie de portraits page 10) étaient présents le 17 octobre dernier à l’Assemblée nationale aux côtés des administrateurs actuels, d’adhérents, de bénévoles, d’élus locaux et de l’équipe salariée de l’association. Tous réunis pour lancer le « processus » des 50 ans de l’association, dont le point d’orgue sera les XIIe Rencontres de la démocratie locale, fin 2009 dans l’agglomération grenobloise. Tous réunis pour revenir sur les faits marquants qui ont fait l’histoire de l’Adels mais surtout pour débattre du positionnement de l’association face aux enjeux d’aujourd’hui. Des discussions sur le passé, le présent et le futur qui se sont structurées autour de cinq axes qui font l’essence du combat de l’Adels depuis 1959 : l’État et le local, l’éducation populaire, le développement ascendant / descendant, la démocratie participative et le mouvement associatif.

Un État famélique
De l’ensemble de ces réflexions, celles ayant trait aux rapports entre l’État et le local semblent plus que jamais d’actualité, à l’heure où le gouvernement a ouvert le chantier du grand chamboulement de l’organisation du territoire qui marquera une étape (positive ou néfaste) supplémentaire dans les recompositions successives qu’a connues la France depuis les premières lois de décentralisation de 1982. Une spécificité de l’Adels réside en effet dans son choix de s’être concentrée sur la question de la constitution du local en force autonome. Son histoire s’est caractérisée par son engagement très fort pour et dans la décentralisation, à partir de 1982 bien sûr, mais surtout plus en amont, dès 1975. « L’Adels est au cœur d’un mouvement qui a changé la France », avance sans hésiter Michel Rocard, premier ministre de 1988 à 1991 et président de l’association de 1963 à 1966. Mais le mouvement décentralisateur n’a pas pris pleinement la direction que l’association aurait souhaité et dont on a du mal aujourd’hui à en penser la fin, « c’est à dire les réformes qui la stabiliseraient définitivement », précise Michel Rocard. À cette difficulté, Georges Gontcharoff, administrateur de l’Adels et conseiller de la rédaction de Territoires, avance une explication sous forme d’autocritique : « L’Adels a peut-être trop insisté sur le pouvoir local sans avoir suffisamment indiqué quels étaient les rôles régaliens qui demeuraient, c’est-à-dire ce que devait devenir l’État au travers de la décentralisation. Il faut retravailler les rapports du local et du global ». Cet État décentralisé que l’Adels n’a pas su penser est aujourd’hui, de l’avis de tous, en dépérissement. « Il y a un problème de pouvoir dans l’empilement des strates. Nous assistons à un dépérissement de l’État qui est devenu famélique, mais aussi redoutablement bavard pour dissimuler son impuissance à impulser des choses au niveau local », constate Alain Richard, ministre de la Défense sous Lionel Jospin (1997-2002) et président de l’association en 1977. La décentralisation, cause du dépérissement de l’État, mais aussi d’un recul démocratique. Ainsi, René Dosière, député de l’Aisne (qui ouvrait les portes de l’Assemblée pour cette journée d’échanges), s’inquiète de constater que « l’intercommunalité n’est pas démocratique. Le pouvoir est aux mains des techniciens, des technocrates. Le lien avec le citoyen recule. On ne lui demande son avis que sur les pouvoirs résiduels de la commune. ». « La décentralisation technique fait que l’association des citoyens aux décisions de base est de plus en plus faible », appuie Gabriel Mignot, président de l’association de 1967 à 1969.

« La question de l’État déconcentré se rejoue »
Mais la crise de l’organisation des territoires est aussi une occasion à saisir pour repenser en profondeur les rapports que nous voulons avoir avec l’État et les collectivités locales. « On est à un moment où les lignes bougent, et c’est là qu’il y a de l’espace si on est capable de faire des propositions. C’est plus facile de faire avancer une idée quand c’est la crise et que tout le monde s’interroge que quand tout le monde est d’accord. La question de l’État déconcentré est en train de se rejouer au niveau de la région, là on a un espace qui est en train de bouger, un État qui se déconcentre à la carte… », estime Pascal Aubert, administrateur de l’Adels et vice-président de la Fédération des centres sociaux et socio-culturels de France. À en écouter la teneur des débats, l’occasion est venue de montrer que l’autonomie locale a encore du sens, qu’elle est plus que jamais d’actualité. Et si la décentralisation actuelle est dans l’impasse c’est, selon Michel Rocard, parce que justement la question de l’autonomie des territoires n’a pas été pensée : « Les lois de décentralisation sont parties comme ça. Ce vieux jacobin de Gaston Defferre n'a conduit dans sa vie aucune réflexion sur une nouvelle citoyenneté, aucune réflexion sur l'autonomie des territoires et des collectivités locales, et il nous a fait un système de lois qui était un règlement de compte des élus avec le corps préfectoral. C'est ce qui explique l'impossibilité de ces lois de définir chaque étage de collectivité locale avec une tâche principale et une fiscalité dominante. »

« Nos espérances étaient les bonnes »
Une relance de l’idée de l’autonomie locale d’autant plus importante dans un contexte de montée en puissance de l’Union européenne qui marque un amoindrissement du rôle des États. « Par conséquent, nous avons besoin de provoquer une relance de la pensée locale, mais appuyée bien sûr sur un nouveau degré d’autonomie des collectivités territoriales. C’est, je crois, un changement absolument nécessaire, si bien que je verrais avec bonheur que, ici ou là, on reprenne notre vocabulaire d’autrefois. Nos espérances étaient fondées, elles étaient les bonnes, et le parrainage sémantique que nous leur avions donné n’était pas si erroné que ça : il n’y a pas de regret à avoir du côté de l’autogestion », affirme Michel Rocard. Si Georges Gontcharoff préfère, lui, parler « d’auto-organisation » – « Il s’agit d’abord de s’organiser collectivement autour d’un problème local » –, Claude Neuschwander, l’ancien de Lip, président de l’Adels en 1971 et 1972, s’évertue aussi à montrer que l’autogestion au niveau local peut-être une solution à nos maux territoriaux et sociétaux actuels : « Si j’ai une conviction, c’est que le drame des banlieues ne serait sans doute pas ce qu’il est si on avait développé des processus d’autogestion locale pour qu’existe une capacité d’initiative qui puisse régler les problèmes du local. » Pour Serge Depaquit, vice-président actuel, il s’agit cependant de ne pas se limiter à ressortir les vieilles recettes du passé, mais de réfléchir à ce que peut être, aujourd’hui, l’autogestion : « Je crois que la question posée n’est pas seulement celle du local : il y avait une idée très forte dans l’autogestion, qui nous concerne directement : pour la première fois on posait la question de la place de l’individu et de son rapport au collectif. Et ça, c’est une des grandes questions de la démocratie aujourd’hui, notamment de la démocratie de terrain. On ne peut plus penser comme on pensait l’autogestion à l’époque et, d’ailleurs, ça ne s’appellera peut-être pas forcément l’autogestion. »

« Le potentiel citoyen n’a jamais été aussi fort »
Les dysfonctionnements hérités d’une décentralisation encore inachevée, où les transferts de compétences sans les ressources allant avec mettent les collectivités locales devant de grandes difficultés pour remplir leurs nouvelles missions de façon satisfaisante. Si l’autonomie des territoires passe par une démocratisation des institutions locales, il est nécessaire également de maintenir le lien avec les forces vives de la société civile. Comme le rappelle Georges Gontcharoff, « l’Adels a voulu accompagner la progression des personnes vers l’action collective, car la conscientisation n’est pas spontanée. La mission d’animation sociale est une racine très forte de l’association. » Cette mission-là est furieusement d’actualité dans un monde où les décisions sont prises de plus en plus loin du citoyen, et dans un contexte de récession qui va toucher encore un peu plus une population déjà fragilisée par l’augmentation des inégalités. Pierre Zémor, conseiller d’État et compagnon de route de l’Adels, y voit une opportunité « pour parler à un continent dans le langage du quartier. Devant la crise actuelle, il y a une mise en question de l’efficacité des États et des organisations multinationales qui va laisser écouter les réponses de l’expertise d’usage des citoyens, de la société civile. » Autre sujet d’optimisme raisonnable, le « potentiel citoyen » qui, selon Pascal Aubert « n’a jamais été aussi fort » ; les raisons : « Il n’y a jamais eu autant de ressources qualifiées [grâce à] l’accès à l’information et à l’allongement de la formation [qui permettent] aux citoyens de prendre leur destin en main et de se battre collectivement, singulièrement au niveau local. » Reste à en trouver les formes. Mais le double objectif de l’Adels, continuer à démocratiser les institutions et promouvoir une citoyenneté active, est nuancé par certains militants qui y voient une contradiction. Ainsi, Loïc Blondiaux, administrateur de l’Adels et chercheur en sciences politiques, interpelle l’association : « Le fait d’avoir rapproché le pouvoir du terrain n’implique pas forcément une démocratisation, ni la disparition, comme par enchantement, de la bureaucratisation et de la fonctionnarisation. Peut-on continuer à faire comme si la politique locale était une affaire de professionnels, qui gèrent la cité pour le bien du peuple, et comme si de l’autre côté il y avait aussi à démocratiser, à faire parler les citoyens ? »
Il n’en reste pas moins que, face au déclin du militantisme, le développement de la démocratie locale est un progrès. Et, comme le souligne Alain Richard, « si on a moins de militantisme local, moins d’aspiration à un partage de pouvoir dans la vie locale, ce n’est pas que mauvais signe. Cela veut aussi dire que le dialogue s’organise autrement. L’autoritarisme local a substantiellement baissé. Si certaines réunions publiques sont peu fréquentées, cela signifie aussi qu’un certain rapport de confiance s’est établi. » Parmi les chantiers qui attendent les pouvoirs publics, sur lesquels la société civile devra être particulièrement attentive, la clarification du rôle des différents échelons (département, région, intercommunalités) est au centre. Même si les résistances sont fortes et que, selon René Dosière, « vu le nombre de conseillers généraux qui sont députés et sénateurs, le dossier n’avancera pas. » Au regard de l’histoire récente, Michel Rocard, favorable à l’autonomisation des régions, en rappelle l’importance : « La menace économique, l'évidente insuffisance du département par rapport à bien des fonctions, le manque de souffle des régions, l'existence administrative nécessaire de régions sans qu'il y ait de conscience régionale ni de carrières et de talents recrutés par les régions : tout cela fait que nous allons vers de nouvelles prises de conscience de difficultés, de nouvelles crises dans l'organisation territoriale de la République. » Au passage, il redonne du grain à moudre aux militants, en ajoutant que « ça fait beaucoup de raisons pour que l’Adels retrouve du souffle ! » Qui a su ne pas le perdre en cinquante ans d’actions. Blanche Caussanel et Sabrina Costanzo
 
L’éphémère : toucher les citoyens « par surprise »
Interview de :
Pascal Usseglio, conseiller municipal (PS) délégué en charge des quartiers et de la formation des élus à Vendôme (41). L’association Matières prises y est intervenue sur le quartier de la Pierre levée en 2007.
Marie-Noëlle Soufflet, directrice générale adjointe des services à la mairie (PCF) d’Achères (78). L’association Matières prises y est intervenue en 2007 pour aider à établir un diagnostic jeunesse.
Julie Navarro, adjointe au maire (PS) chargée de la culture et de l'animation des quartiers dans le 19e arrondissement à Paris. Projets en cours d’élaboration : Art dans la cité, et festival Les uns chez les autres
 
Qu’est-ce qui pousse les collectivités à avoir recours à des actions éphémères ?

Pascal Usseglio : Toute la problématique, quand on est élu et que l’on veut associer la population à la construction de la décision publique, est de déterminer avec qui on discute. Or, les modes plus pérennes de participation de type conseils de quartier ont tendance à associer des habitants déjà habitués à la participation. Les interventions éphémères permettent de discuter avec une plus grande diversité de personnes, de donner la parole aux habitants qui, sinon, ne l’auraient pas prise. Les actions éphémères suscitent un type de participation des habitants où la matière recueillie est peut-être plus brouillonne au départ, mais qui, de part sa spontanéité, peut se révéler plus riche pour nourrir la décision publique, car moins enserrée dans des cadres.
Au-delà de l’outil de démocratie participative qu’elles représentent, les interventions ponctuelles, originales, innovantes, permettent de créer du lien, de l’échange entre les gens. Nous sommes aujourd’hui face à un défi de société : soit les politiques publiques se contentent de gérer une société de plus en plus marquée par l’atomisation du lien social, soit elles ont vocation à recréer du lien social, à organiser de nouveaux lieux où hommes et femmes se parlent en direct. Face à des espaces publics qui sont de plus en plus désertés, les actions éphémères nous poussent à sortir des sentiers battus et à imaginer de nouveaux modes de relation et de communication pour recréer du lien.

Marie-Noëlle Soufflet : Les collectivités locales qui mobilisent ce type d’action ont en général le souci de mettre en place des projets de concertation, de voir quelles sont les alternatives possibles aux modes de fonctionnement démocratique classiques. Elles misent sur l’éphémère pour inclure dans la durée des modes de concertation et de participation des habitants. L’événement est alors un support, et non une fin en soi. Il est très difficile de trouver les bons modes d’action, les bons supports qui soient autre chose que de l’affichage sans efficacité, comme les conseils de quartier peuvent parfois se révéler l’être. L’intervention ponctuelle de l’association Matières prises, par le biais d’une approche plus ludique que de coutume a, entre autres, élargi le travail de concertation à l’ensemble du public jeune, des adultes, des acteurs du secteur jeunesse. Ce qui a permis de sortir des idées préconçues, d’éviter de n’avoir qu’un seul son de cloche émanant de groupes constitués qui peuvent parfois faire pression suffisamment fort pour laisser penser que leurs propres souhaits correspondent aux besoins de l’ensemble de la ville. Confronter les points de vue des habitants entre eux, accéder à la connaissance du point de vue d’autrui, le comprendre, incitent à se défaire des préjugés. Les modes d’intervention que privilégie ce type d’action offrent aux gens la possibilité de sortir du cadre institutionnel dont ils sont issus, de produire une parole moins formatée, de se positionner sur une approche plus spontanée et moins intellectualisée. Ces actions sont source d’émulation et d’envie de travailler ensemble. Les moyens utilisés permettent de donner la parole à ceux qui ne l’auraient pas forcément prise. Partir du vécu, du ressenti, du quotidien, quel que soit le support utilisé, permet à chacun de prendre la parole.

Julie Navarro : L’objectif des projets participatifs d’art collectif est de rassembler les habitants autour d’un projet commun, de penser la culture comme un levier d’insertion sociale. Dans le 19e arrondissement parisien, nous allons travailler sur la base d’appels à projets qui émanent, soit des habitants qui cherchent un artiste pour orchestrer leur projet, soit d’un artiste qui va proposer son projet aux habitants. Ce qui prime, c’est l’appropriation de l’œuvre par les habitants.
Les œuvres durables sont plus compliquées à mettre en place pour des questions de dégradation. La durabilité pose aussi la question du bon choix du territoire. Il ne faut pas se tromper de lieu. Lorsqu’il s’agit, par exemple, d’imaginer une œuvre pérenne située à la frontière de deux cités entre lesquelles il faut réinstaurer du dialogue, le lieu frontière ne doit être ni chez les uns, ni chez les autres, tout en étant suffisamment proche pour que les deux cités se l’approprient. D’où l’importance de la possibilité d’expérimenter, de tester avant de mettre en place des actions pérennes. L’éphémère peut alors être pensé comme une étape événement, un appel pour attirer l’attention des gens.
Techniquement, mettre en place une œuvre dans l’espace public, c’est beaucoup de réglementations. Les interventions éphémères peuvent être perçues comme étant moins lourdes à réaliser, mais tout dépend de quel type d’action, de quel type d’œuvre il s’agit : ça peut être très simple et souple comme demander des moyens techniques, des autorisations d’action sur la voirie. Il faut aussi évaluer le coût de l’action, de l’œuvre par rapport à leur durée de vie. Car, outre le travail accompli dans les disciplines artistiques autour des improvisations, des performances, c’est certainement le manque de moyens, de temps, de pouvoir qui a développé de fait le recours à l’éphémère. L’éphémère s’accorde avec l’idée d’improvisation, qui permet à l’être humain de se désinhiber, de s’exprimer, de prendre plus de risques. L’idée de liberté y est plus forte que dans le pérenne, ce qui permet de donner plus de souffle, de gaieté à la tonalité des actions. Les œuvres et les actions éphémères, de par la dynamique suscitée par les modalités d’animation de l’espace public qui leur sont propres, sont complémentaires des actions durables, des formes plus institutionnelles. Même si ces dernières évoluent : les musées sortent de leurs murs, etc.

Comment la collectivité se pose la question de « l’après » ?


Pascal Usseglio : Le plus difficile à gérer est l’énergie produite. Ces interventions sont génératrices d’énergies dans les lieux où elles se déroulent, énergies qu’il faut apprendre à gérer une fois que les animations sont terminées. Si la collectivité n’y fait pas écho, ne répond pas aux demandes, il risque d’y avoir déception chez les habitants et cela décrédibiliserait son action.

Marie-Noëlle Soufflet : Il faut prêter attention à ne pas dévoyer ce type de pratique. Le pire serait d’engager une démarche de concertation et de bâtir des projets qui ne prendraient pas en compte l’expression des habitants. Les habitants doivent y retrouver leur parole, leur point de vue. Il faut écouter les habitants sans démagogie, mais sans forcément non plus prendre en compte à 100 % ce qu’ils ont dit.



Julie Navarro : Si une action éphémère suscite un engouement, elle peut par la suite évoluer vers une certaine durabilité, on peut très bien imaginer par exemple son renouvellement l’année d’après. Elle prend alors la forme d’un rendez-vous annuel qui pourra rester un moment éphémère dans l’esprit. Les actions éphémères peuvent aussi prendre le chemin de l’institutionnalisation, qui ne doit pas être forcément perçue comme étant une mauvaise chose : elle est la preuve que l’idée de départ était bonne. Mais il faut alors veiller à ne pas rouiller les mécanismes de créativité, à ce que ces moments ne perdent pas leur éclat originel, à préserver des possibilités d’évolution, notamment sous l’impulsion des habitants. Si un projet a un impact fort, l’intérêt de l’éphémère est de pouvoir imaginer qu’il puisse voyager dans des lieux nouveaux, avec des habitants nouveaux. L’éphémère permet l’idée de circulation.

L’éphémère, c’est la créativité, l’ouverture... Mais c’est aussi un certain nombre de limites qui sont inhérentes à ce qui ne dure pas. Quelles sont celles qui vous gênent le plus ?

Pascal Usseglio : Dès que l’on travaille sur la proximité, on se rapproche des intérêts particuliers et on s’éloigne de l’intérêt général. Il est dès lors difficile pour un élu de trier ce qui peut nourrir l’intérêt général. Les problématiques de gestion des collectivités locales sont très complexes et ne peuvent se résoudre qu’au prix d’un long travail, dans la durée, ce qui est difficilement compatible avec l’éphémère, qui induit aussi un manque d’approfondissement. Bien des questions doivent, par la suite, être traitées en mettant en place des groupes de travail avec des élus et des techniciens. Les modes d’intervention éphémères sont un outil de démocratie participative, mais ne peuvent pas être le seul.

Marie-Noëlle Soufflet : Les démarches participatives prennent du temps et la vie des projets nécessite parfois d’aller vite. Elles ne peuvent donc pas s’appliquer à tous les projets. Il s’agit d’éviter la confusion entre ces approches de démocratie locale, et la communication et le marketing. Ce type d’action n’est pas à mettre entre toutes les mains.

Julie Navarro : Comme toutes les actions participatives, il est parfois difficile de mettre en place des actions éphémères, car cela nécessite un gros travail de médiation avec les habitants, qui peut s’avérer dissuasif. On a alors souvent envie de baisser les bras.

Risquer l’éphémère demande un impératif : la volonté politique ?

Pascal Usseglio : C’est certain, une volonté politique forte doit être à l’origine du recours à ce type d’actions. Elle relève d’une réflexion plus profonde qui ne situe pas la démocratie participative comme un correctif, un pansement, mais comme une démarche d’accompagnement de la démocratie représentative. Cela renvoie à un engagement politique général qui interroge les élus sur leur mandat, leur rapport au pouvoir et à son partage, la nécessité de rendre compte de ses actions.
L’intervention des porteurs de parole de Matière prises sur le quartier de Pierre levée a nourrit un travail entre élus et au sein des services qui se sont interrogés sur leurs pratiques, sur leurs attentes et leurs craintes à l’égard de la démocratie participative.

Marie-Noëlle Soufflet : Ce type d’approche ne peut en effet se faire sans la volonté politique des élus de l’équipe municipale de faire fonctionner la démocratie sur son territoire de manière appuyée. Je me rend compte que l’on peut bien avoir les plus belles idées du monde, en tant que technicien ou qu’associatif, si les élus ne sont pas convaincus, c’est très compliqué. Propos recueillis par Sabrina Costanzo