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Territoires n°492 - novembre 2008

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Le sommaire

Les articles en ligne :

Bruxelles : un quartier en haut de la rampe, par Blanche Caussanel.

"Il n’y a pas de territoire condamné d’avance", interview de Bernard Pecqueur, économiste.



 
Sommaire
 
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« Il n’y a pas de territoire condamné à l’avance »
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Reportage Bruxelles. Un quartier en haut de la rampe
 
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Les articles en ligne
 
Un quartier en haut de la rampe
Par Blanche Caussanel
 
À Bruxelles, le réaménagement du square des Ursulines, à l’initiative d’un collectif de skateurs, a été l’occasion pour les pouvoirs publics de mener une concertation impliquant un grand nombre d’acteurs. Un exemple de réappropriation d’un espace public jusqu’alors délaissé, qui redonne un peu de vie à des quartiers meurtris par l’urbanisme du 20e siècle.

Juste en face de l’église de la Chapelle, dont les façades romano-gothiques du 12e siècle interdiraient en d’autres lieux toute incartade urbanistique, et à deux pas de la Bruxelles historique, un lieu atypique a pris forme en l’espace de deux ans : le square des Ursulines. Ici, dans un quartier déchiré par la liaison ferroviaire reliant la gare du Nord à la gare du Midi, fresques, tags et lumières redonnent un peps autrefois perdu dans la morosité de l’ancienne friche. Désigné sous l’appellation d’« espace socio-sportif » pour ne pas devoir grillager l’espace, (habile moyen d’éviter l’application d’une réglementation européenne un peu trop stricte), ce square est principalement dédié à la pratique du skateboard. Son origine se trouve dans l’action du collectif de skateurs Brusk (nom tiré de skateboard et urbain), qui a interpellé les pouvoirs publics en revendiquant cet espace. Les concepteurs du square, persuadés de la dynamique que cet équipement peut insuffler dans le voisinage, s’emploient depuis le départ à l’ouvrir à tous ceux, skateurs ou non, qui ont envie d’y flâner, de s’y reposer, de discuter, de s’essayer au skate ou d’admirer les prouesses des accros de la planche à roulettes. Retour sur une concertation qui a généré des énergies encore actives aujourd’hui.

Bonne étoile
Comme dans la plupart des grandes villes, la place du skateboard à Bruxelles est mouvante, elle se déplace au gré de l’utilisation de l’espace par les skateurs. Elle tient autant au mode d’appropriation qu’ils font du mobilier urbain, que d’un certain rejet de cette pratique underground. Les endroits intéressants sont testés, investis, parfois dégradés… ce qui ne plaît pas forcément à tout le monde. « Beaucoup de skateparks ont fermé, les gens ont réinvesti la rue avec le street skating dans les années 80, puis la pratique a connu un renouveau dans les années 90 », explique Ian Dyckmans, skateur de Brusk. L’occupation de facto de la place du Mont-des-Arts, lieu touristique, pose des problèmes de cohabitation entre les différents usagers, en même temps qu’elle anime le quartier. Pour les skateurs, elle est légitime. Pour les touristes, elle peut être source de distraction, ou de gêne. Pour les pouvoirs publics, c’est un problème qu’il faudrait régler… Quelques centaines de mètres plus loin, le long de l’axe ferroviaire Nord-Midi, un autre spot de skate existe. Mal toléré par les riverains qui se plaignent, notamment du bruit et des dégradations, il n’a plus vraiment la cote chez les skateurs. Leur rêve, se souvient Ian, « est de pouvoir participer à la création d’un skatepark, depuis le départ, y compris aux travaux. » Et à deux pas de là, un terrain délaissé d’environ 1 500 m2, propriété de l’Institut bruxellois pour la gestion de l’environnement (IBGE), est quasiment laissé à l’abandon. Qu’à cela ne tienne ! Voilà une opportunité que le collectif ne va pas laisser passer. En 2004, Brusk, qui revendique un espace public aménagé pour la pratique du skate, prend le taureau par les cornes. Il s’adresse d’abord à Recyclart, association avec laquelle le collectif a tissé des liens, qui se définit comme « un laboratoire artistique, un lieu de création, un centre de formation pour chercheurs d'emploi, de confrontation et de diffusion culturelles, un acteur de l'espace public urbain, un lieu de rencontres et d'expérimentations ». Cette association est particulièrement bien placée pour aider le collectif à porter ses revendications auprès du gestionnaire du site, l’IBGE. Idéalement installée sous la gare de la Chapelle jouxtant le terrain convoité, dans des locaux appartenant à la Société nationale des chemins de fer belges (SNCB), l’objectif initial de Recyclart est « la réaffectation du site de la gare Bruxelles-Chapelle et de ses alentours », secteur de la capitale belge qui a beaucoup souffert des travaux de liaison entre les gares du Nord et du Midi, qui ont détruit le tissu urbain ancien. Brusk est bien tombé.
De son côté, l’IBGE, administration pararégionale qui gère une centaine d’espaces verts de la ville, mène une politique d’aménagement où la participation est recherchée : « On ne peut pas fonctionner uniquement en gestionnaire, car si l’on n’implique pas la population dans l’aménagement, on risque de voir l’environnement dégradé ou accaparé par un seul groupe », confie Andrea Urbina Padin, du service cohésion sociale à l’IBGE. Là aussi, la philosophie affichée par Andrea, bruxelloise d’origine chilienne, qui a commencé sa carrière professionnelle en tant qu’éducatrice de rue, est de bon augure. Les ingrédients sont réunis pour ouvrir le chantier de la participation autour du devenir du square des Ursulines. Situé au-dessus de la gare de la Chapelle, entre les deux spots de skate inadaptés, ce lieu n’est pas utilisé par les habitants. De part et d’autre de ce lopin de terre ne comportant que quelques arbres, se dresse l’imposante église de la Chapelle et le home (maison de retraite) des Ursulines.

Association de bienfaiteurs
Dès le départ, les objectifs de l’IBGE sont clairs : « Créer un espace sur mesure, qui s’intègre totalement dans la ville et dans le quartier ». « Le square des Ursulines n’était en fait qu’un no man’s land à la croisée de quartiers très différents. Pour répondre à la demande des skateurs, nous n’avions pas d’autre espace disponible », poursuit Andrea Urbina. Soutenue par sa hiérarchie mais côtoyant « quelques collègues sceptiques, qui pensaient que les skateurs ne viendraient pas ou que le terrain serait dégradé », elle obtient le feu vert pour lancer un appel d’offres à la suite duquel Recyclart est choisi en tant que chef de projet. La phase technique peut démarrer. Aussitôt, l’atelier d’architecture l’Escaut, qui a déjà mené plusieurs aménagements d’espaces publics en concertation avec la population, rejoint l’aventure. Avantage et originalité du projet – qui part décidément avec de bons atouts : la présence à l’Escaut de Sinan Logie, architecte et skateur membre de Brusk. « Participer à la conception et à la réalisation d’un skatepark, c’était un rêve ! », confie-t-il.

Un concours, des gagnants
À Bruxelles, la participation trouve ses racines dans des mouvements de contestation et de luttes urbaines dès les années 60, issus de dynamiques associatives, qui ont forgé l’esprit de certains acteurs de l’urbain d’aujourd’hui. Pour Olivier Bastin, architecte-urbaniste de l’atelier l’Escaut, engagé sur le projet du skatepark, « la politique de rénovation urbaine s’est trop longtemps contentée de mettre des sparadraps sur de grosses blessures. La grogne des habitants qui ont vu se succéder les différents chantiers ferroviaires et métropolitains, puis la construction des "monstres" européens, bâtis par des consortiums sans aucune concertation, a fait naître à Bruxelles une tradition d’opposition à l’architecte, qui est perçu comme le vassal du pouvoir. D’où une dynamique associative très florissante, l’émergence de comités de quartiers actifs, qui n’ont pas attendu que la Région se mette à la participation pour se faire entendre. » Une revanche des habitants après des années d’erreurs d’aménagement… « Aujourd’hui, quand une dynamique émerge », ajoute-t-il, « elle recueille une réelle écoute de la part des politiques ». Dans ce contexte où le champ des possibles est ouvert, le collectif Brusk a le loisir d’exprimer ses rêves sans retenue. Mais si la revendication est partie d’un groupe bien précis de skateurs, il n’est pas question pour autant de leur confier les clés du chantier. Combien de personnes sont impliquées directement ? Trois manifestations réclamant l’existence d’un tel lieu se sont tenues lors des différentes éditions des « journées sans voiture » rassemblant quelques centaines de personnes. Bien peu pour une population bruxelloise d’un million d’âmes. Pour l’aménagement du square donc, le cadre d’action choisi est l’organisation d’un concours, dans lequel l’IBGE, Brusk et des représentants politiques sont présents. « À ce moment, on a cru que le lieu nous échappait », confie Ian Dyckmans, qui faisait partie du jury : « Le projet qui a été retenu suite au concours est celui qui est le moins “skatable”, mais aussi le moins abouti, un projet brut, qui a été une bonne base pour démarrer. Un vrai skatepark serait beaucoup plus chargé en modules. » Rien n’était écrit dès le départ, « la question de ne rien faire du square a même été posée », rappelle Olivier Bastin, pour qui « le projet retenu se positionne entre deux attentes, faire de l’espace une place publique à vocation sportive, un lieu ouvert à tous, qui regarde vers les quartiers, avec le skate en toile de fond. » Passage obligé pour le projet, obtenir l’aval de la commission de concertation, composée des représentants des pouvoirs communaux et régionaux et ouverte à tous.
Une fois cet accord obtenu et le projet de base choisi, commence un travail de présentation aux habitants, qui ne s’y intéressent que modérément car, selon Andrea Urbina, « personne ne s’était approprié le lieu jusqu’à ce moment ». Une classe d’une école primaire voisine suit le déroulement du projet, l’instituteur profitant de chaque phase pour l’adapter à un apprentissage en cours : métiers présents sur le chantier, représentations du quartier, travail sur la maquette, avec la présence active de l’IBGE, de l’Escaut ou de Recyclart. Le curé de l’église de la Chapelle « n’y voit aucun inconvénient », quant au directeur du home des Ursulines, qui jouxte le terrain, il est très intéressé. Les résidents de la maison de retraite auront droit à la visite des skateurs et des concepteurs du projet, avec projection de film retraçant l’histoire du skate, présentation du projet et invitation à descendre sur place. Seul hic, auquel deux issues ont vite été trouvées : le bruit engendré par la glisse sur les rampes. Côté technique, le revêtement des bowl (modules) est ultra lisse, ce qui limite les frottements. Côté règlement, le square voit son éclairage diminuer quand la nuit tombe pour éviter une pratique au-delà du raisonnable, enfin, les personnes âgées entendant le mieux ont été déplacées… côté cour. Quant aux forces de l’ordre, elles ne sont jamais intervenues. Ce qui ne peut que modifier les a priori négatifs souvent liés à toute pratique émergente.

Un projet durable
Depuis l’inauguration en 2006, des réunions régulières sont organisées entre l’IBGE et les skateurs pour suivre l’évolution du projet. De part et d’autre, on veille à ce que le lieu ne se dégrade pas. Les skateurs qui, grâce à l’intelligence de l’entrepreneur ayant réalisé les travaux, ont pu mettre les mains dans le béton, signalent chaque détérioration aux services techniques de l’IBGE. L’un d’eux a d’ailleurs été embauché à l’Institut en tant que « coordinateur du réseau d’éducateurs » dans les parcs bruxellois dont l’IBGE a la gestion. Le collectif Brusk a acquis le statut d’association sans but lucratif (ASBL), ce qui lui permet de recevoir des subventions et de participer à d’autres projets de ce type. Le quartier connaît des moments d’animation intenses, comme lors de la dernière édition de la nuit blanche le 4 octobre dernier, où les habitants ont pu admirer une démonstration de skate pyrotechnique… Les sessions régulières d’initiation au skate connaissent un réel succès. «Quand la rénovation urbaine est un peu "cliché"», résume Olivier Bastin, « qu’on restaure en priorité la vieille ville pour faire un musée à ciel ouvert, les choses bougent là où il y a de l’indifférence ». Le skatepark est un lieu d’animation pas comme les autres. Skateurs, bikers, rollers, graffeurs s’y côtoient sous l’œil bienveillant des autres habitués. Loin du Paranoïd park malfamé du réalisateur Gus Van Sant, ce spot à taille humaine crée une cohésion entre des quartiers très différents, reflétant celle qui a animé les acteurs à l’origine de sa mise en œuvre. Le processus ayant conduit à sa réalisation a l’allure d’un tour de force. Il a su rassembler les parties prenantes et, en deux ans seulement, faire consensus autour d’une idée portée au départ par un groupe restreint. Né sous l’impulsion d’un collectif, le projet a transformé le rêve de quelques-uns en un faisceau d’intérêts communs qui ont rendu sa réalisation possible. Et surtout, comme le souligne Andrea, « que cet espace soit investi par le plus grand nombre ». Blanche Caussanel
 
"Il n’y a pas de territoire condamné d’avance"
Interview de Vanik Berberian, Bernard Pecqueur, professeur à l’université Joseph Fourier de Grenoble, Institut de géographie alpine, auteur avec Hervé Gumuchian de La ressource territoriale (Economica / Anthropos, 2007).
 
L’intérêt que la science économique porte aux richesses immatérielles est assez récent.
Pourquoi ?

La science économique prend en effet en compte cette notion depuis peu. Car, à la prise de conscience progressive du poids relatif croissant de l’immatériel dans les productions et dans la valeur des produits, s’ajoute l’émergence d’un quatrième facteur de production qui est la « connaissance » combinée au travail, au capital et aux matières premières. Ainsi, la structure de la richesse produite dans nos économies évolue considérablement. Personnellement, je préfère l’emploi du terme ressource à celui de richesse. La différence la plus importante ne se situe pas entre ressources matérielles ou immatérielles mais entre celles que l’on considère comme apparentes et celles qui ne le sont pas. En économie, on ne s’intéresse habituellement qu’aux ressources apparentes des territoires, c’est-à-dire aux facteurs de production dont ils disposent : travail, capital, matières premières. Considérer la localisation d’un territoire, son attractivité, c’est raisonner en matière de dotation de facteurs. Or, parler de ressources pour un territoire, ce n’est pas raisonner seulement en termes de richesses apparentes mais aussi de ressources potentielles, cachées et à construire. La réflexion doit aussi porter sur toutes les dynamiques qui se produisent en amont de la dotation de facteurs, car c’est là que gisent les nouvelles ressources. Des nouvelles ressources qui doivent être considérées comme le résultat d’un processus sur lequel les acteurs ont une prise.

Pouvez-vous définir ce que vous appelez la ressource territoriale ?
La ressource territoriale est le fruit d’une construction des acteurs du territoire qui peuvent se baser sur des composantes tant matérielles qu’immatérielles. Elle peut se définir comme des caractéristiques spécifiques construites pour un territoire donné dans une optique de développement. La ressource territoriale fait écho à la notion de territorialité, expression des acteurs qui font le territoire. Elle véhicule une dimension dynamique, renvoie au processus de découverte de ce que les acteurs sont capables de créer comme richesse. Plus que sur les avantages comparatifs, entendus au sens de l’économiste David Ricardo, il s’agit là d’appuyer sur les avantages différenciatifs. David Ricardo prône le libre-échange et la spécialisation des économies en fonction des avantages comparatifs. Tout pays, même le plus désavantagé, a intérêt à se spécialiser dans la production du bien pour lequel il a la plus forte productivité du travail, et donc le coût de production le plus faible. La comparaison porte sur une ressource économique générique, partagée par tous les territoires : le travail. Or, avec les richesses spécifiques, il ne s’agit pas de comparer mais de faire ce que les autres ne savent pas faire, de faire mieux sur son territoire qu’ailleurs. C’est l’avantage de la différence : un produit AOC bénéficie de qualités qui n’existent que sur un seul territoire. Aujourd’hui, lorsque l’on fait entrer l’histoire, les paysages, le patrimoine dans les ressources que peut posséder un territoire, il est possible de spécifier les richesses et de faire un tourisme autrement. Au lieu de valoriser une richesse géographique, un type de paysage, par exemple méditerranéen, que tout le monde connaît, mieux vaux valoriser des produits spécifiques aux lieux, combiner les ressources et vendre à la fois un produit AOC, un paysage, et lier tout ça avec l’histoire du territoire.

Aucun territoire ne serait donc condamné d’avance ?
Admettre l’existence de la ressource territoriale, c’est effectivement admettre qu’il n’y a pas de territoire condamné d’avance. Il n’existe que des territoires qui n’ont pas encore trouvé leur richesse à construire. Une richesse cachée, inattendue, ne peut pas directement s’exploiter, il faut au préalable la valoriser, la transformer. Une caractéristique peut à la fois apparaître comme un inconvénient et comme une ressource. La faible densité des campagnes est aussi un réservoir de calme envié par les urbains. Tout dépend du regard que l’on porte dessus. Il appartient aux territoires de trouver leur « génie des lieux ». Dinant, ville belge de 13 000 habitants, a su développer toute une activité musicale, notamment autour du saxophone, simplement en partant du fait qu’Adolphe Sax, inventeur du saxophone, y a passé les six premiers mois de sa vie. Ils ont su tirer ce fil rouge jusqu’au bout et, comme on le voit, la ressource valorisée peut être particulièrement ténue. Les territoires ne sont pas plus condamnés car s’ils ne sont pas dotés au départ de richesses matérielles. On pense en effet a contrario que le fait pour un pays de posséder par exemple du pétrole peut constituer un handicap structurel de développement. Car cette richesse est source de rente et qu’une société régie par le partage des rentes risque de ne jamais voir émerger un quelconque projet de développement. Lorsque l’on réalise un diagnostic de territoire, il ne suffit donc pas de regarder les ressources que l’on a, mais aussi celles que l’on pourrait avoir. Les projets de développement ne résident pas que dans la combinaison de ressources existantes, mais aussi dans des ressources à faire surgir. Lorsqu’un territoire réfléchit à ses atouts, il faut aussi penser aux éléments de construction et d’assemblage. D’où l’importance des processus de contractualisation qui permettent de finaliser l’émergence de ces ressources. Ce processus de découverte demande de la technicité ; or, les animateurs de développement territorial ne sont pas assez reconnus par les collectivités.

Dès lors, comment évaluer le poids de la ressource territoriale dans les économies locales ?
Ce type de ressources ne peut pas se mesurer en pourcentage du PIB, mais en analysant les résultats, ex post : la quantité d’emplois créés, la mise en place d’une filière de production de qualité, etc. Pour les territoires ruraux qui retrouvent une certaine vitalité, l’apport de la ressource territoriale se mesure à l’évolution du prix du foncier, du taux de vieillissement (ou de rajeunissement) de la population et de croissance démographique. De plus, l’apport des ressources immatérielles est variable dans le temps, car on est dans des cycles. Ce n’est pas parcequ’un territoire a trouvé une spécificité qu’il la garde : les différences ont vocation à être imitées.

Dans le contexte actuel de raréfaction des ressources financières des territoires, la mobilisation de ce type de ressource est-elle une porte de sortie ?
Cette démarche est nouvelle car, jusque-là, la compétition entre les territoires se caractérisait par leur volonté de posséder chacun sa zone d’activité et d’attirer le plus d’entreprises possible sur son territoire. Le recours à l’emploi industriel était perçu comme étant la seule possibilité de s’en sortir. Tout ce qui était bon pour les entreprises était censé être bon aussi pour les territoires. La mobilisation de la ressource territoriale est l’avatar le plus récent du développement territorial qui est passé par plusieurs phases. En 1982, avec les lois de décentralisation, l’injonction était faite aux communes de s’occuper de l’emploi. On a assisté à la déconcentration du problème de l’emploi, puis on a peu à peu pris conscience que s’occuper de l’emploi n’était pas le métier des collectivités locales. L’État a ensuite procédé à la distribution d’aides indirectes. La commune a alors été considérée comme « facilitatrice ». Les territoires sont entrés en concurrence pour attirer les entreprises. Aujourd’hui, il s’agit d’élaborer des projets, des stratégies de développement qui ne sont plus superposées à celles des entreprises. Mais attention, la mobilisation des ressources territoriales ne doit pas être considérée comme une alternative à la production traditionnelle, mais comme un complément et comme une dynamique de structuration de l’ensemble des productions du territoire. Propos recueillis par Sabrina Costanzo