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Territoires n°469 - juin 2006

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  Journal de Territoires
n°469 - juin
2006


> lire l'article du mois
 
Dossier de Territoires
n°469 - juin 2006


Pratiques participatives de santé
Soignons la société

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Dossier de Territoires n° 469 - juin 2006
 
> LE SOMMAIRE
 
Fondamentaux
 
Santé communautaire
Nous sommes tous concernés
Marc Schoene, médecin de santé publique
 
Élu et santé
Votre santé nous intéresse
Sabrina Costanzo, journaliste
 
Parlons droit...
Les droits des malades
Raphaëlle Cadet, avocate
 
Pour aller plus loin
Glossaire
 
Acteurs
 
La santé communautaire de Montréal à Salamanque
Josette Sagot, Institut Renaudot
 
Bondy
Cancer du sein : une préoccupation locale
Aline Chambras, journaliste
 
Mulhouse
L’éducation à la santé et le lien social : indissociables
entretien avec Christine Bour Maeder, infirmière et ethnologue
 
Accompagnement des personnes malades et dépendantes
Le Haut-Nyonsais soigne ses aînés
Véronique Berkani, journaliste
 
Bretagne
Lorient parie sur la participation pour sa politique de santé publique
entretien avec Sabrine Evano, éducatrice de santé
 
Nord-Pas-de-Calais
Le Pari, un lieu d’écoute et de soins
Sabrina Costanzo, journaliste
 
Le réseau des actions locales de santé
Sabrina Costanzo, journaliste
 
Débats
 
Politiques publiques
La santé publique séduite, mais pas totalement convaincue
entretien avec Vincent Baudot, consultant
 
Opinion
Subversive, la santé communautaire ?
Philippe Lefebvre, médecin
 
Conférences
 
L’exemple de la remunicipalisation du service de l’eau de Grenoble
Raymond Avrillier
 
> L'ARTICLE DU MOIS
 
Élus et santé
" Votre santé nous intéresse "
Sabrina Costanzo, journaliste
 
Peu de compétences et quelques réticences : les hommes politiques locaux ont pendant longtemps été absents du champ de la santé. Aujourd’hui, les élus volontaires semblent de plus en plus nombreux à s’engager sur cette voie.

Les collectivités territoriales ont des compétences restreintes dans le champ de la santé. Les évolutions législatives récentes (lire encadré ci-dessous) semblent souffler le chaud et le froid entre plus de place accordée aux établissements, professionnels et élus locaux et recentralisation des compétences, entre ce qui est prévu dans les textes et la réalité. " Avec la création des programmes régionaux de santé publique et des groupements régionaux de santé publique, la loi santé publique affiche la volonté de travailler avec les collectivités locales. Mais il y a trop peu de représentants des collectivités locales dans les groupements régionaux ", estime Laurent El Ghozi, adjoint (PS) au maire de Nanterre chargé de la santé, de la prévention et des personnes handicapées et président de l’association Élus, santé publique et territoires (lire l’encadré ci-dessous). Pour l’élu, " les villes et les autres collectivités locales doivent prendre toute leur place dans l’ensemble des lieux de concertation, de décision et d’élaboration des programmes de santé publique. " Ainsi, en matière de santé, bien des élus locaux se contentent de faire ce que prévoient les textes, sans chercher à agir sur ce que l’État affiche comme relevant de sa seule responsabilité. D’autant qu’avec les transferts de compétences, les élus ne sont guère enclins à s’attribuer volontairement une charge de travail et des coûts supplémentaires. À une législation peu incitative, s’ajoutent certaines réticences. Les élus, à l’image de l’ensemble de la société française, restent encore largement acquis à l’idée que la santé appartient aux médecins, aux experts. Autre frein, plus politique celui-là, évoqué par Alain Roméro, vice-président (PS) de la communauté d’agglomération Béziers Méditerranée, en charge du médico-social : " Quand on parle de médico-social, le mot social a une dimension irritante. Car on se situe au-delà du vaccin, dans le domaine de l’accès au soin, ce qui renvoie à des choix qui ne sont pas toujours faciles à assumer pour un élu dans le domaine de l’accompagnement des plus démunis. " Et pour ce qui est de la santé communautaire, le pas à franchir est encore plus grand. Nombreux sont les élus qui éprouvent des réticences à s’engager dans ce type d’actions, non seulement car ces démarches sont assez lourdes à mettre en place, mais aussi parce que les élus veulent éviter de s’exposer à la parole des habitants. " Si les élus ont envie que les habitants leur
parlent de leur santé, ils redoutent en revanche que ces derniers leur parlent de leurs conditions de vie, les mettant ainsi face à leurs responsabilités car, dans ce cas, les politiques ne peuvent pas se dédouaner, même s’ils ne sont pas médecins ", constate Laurent El Ghozi. Les élus manquent aussi, et surtout, de savoir-faire. " Les Ateliers santé ville montrent que, lorsque l’on donne aux élus un cadre méthodologique et un appui technique, ils s’engagent ", tempère Laurent El Ghozi.

Agir sur les déterminants de la santé

Les Ateliers santé ville semblent en effet avoir créé une dynamique, qui ne concerne certes que des territoires en contrat de ville, mais qui est de nature à faire tache d’huile. Ceci d’autant plus que depuis quelques années, on peut constater que les élus semblent prendre conscience que les enjeux en matière de santé publique sont avant tout locaux. Lors des crises sanitaires, ce sont eux qui sont en première ligne. L’affirmation croissante des communes dans les politiques de santé se constate aussi par la volonté des villes de se fédérer autour de cette thématique. Le développement du réseau Villes-santé de l’Organisation mondiale de la santé crée en 1987 et la création, en 2005, de l’association Élus, santé publique et territoires en témoignent. L’implication des élus en matière de santé relève donc de la volonté politique. Monique Valaize, adjointe (UMP) au maire de Béziers à la santé, argue dans ce sens : " Béziers dispose d’un service de santé communal traditionnellement fort. Mais si ce service est allé en se renforçant, c’est aussi parce que les maires et adjoints santé qui se sont succédés ont toujours affiché la volonté de le développer. " (voir Territoires n° 365, février 1996) Pour Laurent El Ghozi, " les élus doivent être volontaires, c’est à eux de dire “votre santé nous intéresse, voyons ensemble comment faire pour que ça aille mieux” ". Car, si les élus ont peu de compétences dans les champs médicaux et en matière de traitement des maladies, ils détiennent en revanche des leviers importants pour agir sur la santé des habitants. " La santé publique concerne aussi le travail sur les déterminants de santé (logement, travail, conditions de vie, loisirs), autant de domaines d’intervention qui concernent des champs de compétences municipaux ", affirme Laurent El Ghozi. Les élus locaux s’engagent de plus en plus sur ces questions et ce à toutes les échelles de territoires. La communauté d’agglomération Béziers Méditerranée dispose d’un réseau médico-social qui est né au sein du service communal de santé publique de la ville de Béziers. " La santé et l’hygiène ne pouvaient être des compétences communales déléguées à la communauté d’agglomération. Le réseau a donc été scindé en deux, et seul le champ médico-social a été inclu dans les compétences de la communauté d’agglomération ", explique Alain Roméro. Le réseau est intégré dans la direction du renouvellement urbain et de la cohésion sociale. Il fonctionne par commissions thématiques, composées de personnes issues du milieu social et de la santé. Le coordinateur assure l’interface entre les commissions et les élus et accompagne leur décision. " Le réseau a une zone d’intervention qui dépasse les frontières de l’agglomération ", précise Monique Valaize. " Il est un atout pour la ville, car il va au-delà de ses compétences. " Les collectivités apparaissent donc comme un relais indispensable pour la déclinaison locale des priorités de santé publique. Mais, au-delà d’une déclinaison locale, certains, comme Laurent El Ghozi, estiment qu’une déclinaison micro-locale est encore plus adaptée. " Je pense que l’échelon pertinent se situe sur des unités territoriales qui regroupent entre cinq et quinze mille personnes. La population y est homogène et les problématiques de santé peuvent y être plus facilement repérées et priorisées. C’est aussi à cette échelle que les ressources en professionnels de santé, éducatifs et sociaux sont les plus riches, car plus proches du terrain. Cette échelle de territoire permet aux populations de se saisir plus facilement des problématiques de santé qui les concernent. Or, le développement de la santé publique passe par la modification des comportements et par la prise de conscience de la part de la population qu’elle est concernée et qu’elle a autant à faire que les médecins. En matière d’espérance de vie, 20 % revient au médical et 80 % appartient à chacun de nous. "

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Ateliers santé ville et autres nouveautés

Le comité interministériel des villes du 9 mars 2006, en lançant les nouveaux contrats urbains de cohésion sociale (CUCS), où la santé a été définie comme une priorité, a entériné la généralisation des Ateliers santé ville (ASV) à tous les quartiers en politique de la ville. 160 ASV devraient ainsi être créés. Autre évolution à prévoir, une plus grande prise en compte de la dimension territoriale et une association plus étroite des établissements, des professionnels, des élus et des usagers figureraient parmi les priorités devant prévaloir à l’élaboration des schémas régionaux d’organisation sanitaire (Sros). Au rang des dispositions plus anciennes, la loi relative aux responsabilités locales du 13 août 2004 prévoit pour les régions l’expérimentation en matière d’équipements sanitaires et a renforcé leurs missions en matière de formation. Concernant les départements, la loi recentralise les politiques de vaccination, de prévention de la tuberculose, de la lèpre, des infections sexuellement transmissibles et du cancer, missions qui leur avaient été conférées par les lois de décentralisation de 1982. Ces derniers peuvent toutefois continuer de les assurer en contractualisant avec l’état. La loi sur les responsabilités locales permet aux communes disposant d’un service communal d’hygiène et de santé (SCHS) de contractualiser avec l’État en matière d’insalubrité dans l’habitat et de lutte contre la présence de plomb. La loi relative à la politique de santé publique du 9 août 2004 associe les collectivités locales à la mise en œuvre des plans régionaux de santé publique (PRSP) à travers leur participation au sein des groupements régionaux de santé publique (GRSP). S. C.

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Élus, santé publique et territoires

L’association Élus, santé publique et territoires a été créée en octobre 2005 à l’initiative d’élus locaux en charge de la santé, désireux d’œuvrer avec les pouvoirs publics pour que la santé devienne un des champs des politiques municipales. La démarche a été engagée lors des Assises pour la ville d’avril 2005, où quelques élus, avec l’appui du ministre délégué au Logement et à la Ville, Marc-Philippe Daubresse, ont proposé une contribution visant à promouvoir la santé comme " cinquième pilier de la politique de la ville ". Nombre d’élus se sont alors réunis derrière cette proposition et ont décidé de créer une association d’élus, structure qui n’existait pas dans le domaine de la santé (cette dernière ne relève pas de la compétence des villes). " Nous sommes convaincus que les campagnes nationales de prévention ou de santé publique, les programmes régionaux de santé ne suffisent pas au développement de la santé publique. Cette dernière ne pourra se mettre en œuvre concrètement qu’au niveau local, avec l’engagement des élus locaux ", estime Laurent El Ghozi, président de l’association. Élus, santé publique et territoires réunit des élus de villes engagées dans des programmes de santé publique concourant à la mise en œuvre des lois de santé plublique et de cohésion sociale dans les quartiers politique de la ville. L’association milite pour le développement des politiques locales de santé se situant au croisement des politiques de la ville et de santé publique et ayant pour objectif la réduction des inégalités sociales et territoriales. L’exemple à suivre et à développer est celui des Ateliers santé ville, formalisation du volet santé du contrat de ville et assorti d’une méthodologie rigoureuse et reproductible (diagnostic partagé, choix des priorités, comité de pilotage). L’association souhaite aboutir à la construction partagée de programmes locaux de santé publique, contractualisés avec l’État. " Jusqu’à présent, les villes engagées dans des actions de santé publique de prévention et / ou de soin agissent en fonction de priorités ou sensibilités particulières. L’association peut leur apporter un lieu d’échange et de réflexion et les aider à définir des lignes d’action cohérentes. Elle se positionne aussi comme partenaire de l’État, central et déconcentré, pour parvenir à faire de la santé publique un objet de débat politique local et d’action de la ville ", explique Laurent El Ghozi. Les villes membres ou déclarées intéressées sont au nombre de vingt-trois, ce qui représente plus de deux millions d’habitants (Grenoble, Nantes, Sceaux, Sotteville-lès-Rouen, Lyon…). S. C.
 
> POUR ALLER PLUS LOIN
 

Ressources

Institut Renaudot : promotion de la santé par des pratiques communautaires
http://renaudot.free.fr

Secrétariat européen des pratiques de santé
communautaire
http://www.sepsac.org

Action santé communautaire sur la ville de Mulhouse
http://www.ville-mulhouse.fr/fr/sante.php?PAGEID=386

Action formation recherche en santé communautaire
www.afresc.org

Certificat de santé communautaire à Genève
http://www.unige.ch/formcont/AAdiplomant/santecommunautaire.html

Fédération des maisons médicales belges
www.maisonmedicale.org

Association pour la promotion et le développement de la citoyenneté dans le domaine de la santé par la participation de la population (Belgique)
www.sacopar.be

Éduca Santé : association de promotion de la santé globale (Belgique)
www.educasante.org

À lire

Revue Territoires :
- Santé, premier pas vers la citoyenneté, n° 365, 1996
- Agir localement pour la santé : l’urgence démocratique, n°423, 2001

Théorie et pratiques en organisation communautaire, sous la direction de Laval Doucet et Louis Favreau, Presses de l'université du Québec, 1991

Santé : travailler avec les gens. Approche participative, démarche de projet, Omar Brixi, Roland Fayard, Sylvie Guillaud-Bataille et Michel Pechevis, école nationale de santé publique, Rennes, 2003

L'implication des citoyens ordinaires dans le processus d'aide à la décision en santé publique,
Pierre Deconinck, revue Ruptures n°4, 1997

Participation, intersectorialité, travail en réseau, politiques locales de santé, quels enjeux pour la
promotion de la santé ?, Dominique Doumont et Brigitte Sandrin-Berthon, université de Louvain,
Belgique, 2002

Développement social et promotion de la santé : la démarche communautaire, Société française de santé publique, Coll. santé & société n° 9, 2000

"La Santé au cœur de l'espace local : l'approche communautaire est-elle une réponse adaptée?",
Philippe Macquet, dans la revue La Santé de l'homme, n° 327, janvier / février 1997

Pratiquer la santé communautaire. De l’intention à l’action, Institut Renaudot, éditions Chronique sociale, 2001

 
Journal de TERRITOIRES n° 469 - juin 2006
 
> L'ARTICLE DU MOIS
 
Les trois combats citoyens de Sainte-Cécile
Par Georges Gontcharoff, conseiller de la rédaction
 
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Des citoyens, une association de résidents, un conseil de quartier, un maire d’arrondissement… et un banquier s’affrontent dans le 9e arrondissement de Paris. De batailles en victoires, d’enseignements en défaites, la démocratie locale cherche ses marques.

Le 9e arrondissement de Paris est l’un des " petits " arrondissements de la capitale (2,18 km2). Ses 56 000 habitants se partagent deux sous-ensembles : le nord, résidentiel, et le sud comportant essentiellement des sièges de banques, d’assurances et des grands magasins. Mais, même dans la partie où les affaires dominent, les résidents ne sont donc pas absents et, contrairement aux idées reçues, ils sont d’ailleurs de plus en plus nombreux et de plus en plus jeunes. Au sein de l’arrondissement, la mairie centrale a découpé un " quartier vert ", appelé Faubourg Montmartre : circulation réduite par des chicanes et autres obstacles, stationnement sur la chaussée aussi réduit que possible, vitesse contenue dans la limite de 30 km/h et végétalisation maximale de l’espace public. L’arrondissement en a bien besoin : si tous les habitants avaient la fantaisie de descendre en même temps dans les espaces verts publics, chacun d’entre eux ne disposerait que de 25 cm2 ; et encore, ce chiffre ne concerne pas tout l’arrondissement. Au sud, on compte tout simplement… 0 cm2 d’espace vert par habitant ! Un comble pour un " quartier vert ". Au sein de cet ensemble, on trouve l’îlot Bergère - Sainte-Cécile, majoritairement propriété de la société BNP Paribas. Il s’agit essentiellement d’immeubles à structures métalliques, présentant une remarquable qualité architecturale et le témoignage d’un moment important de l’histoire de cette discipline. Certains de ces ouvrages sont inscrits à l’inventaire supplémentaire des monuments historiques.

Le combat de la climatisation

Début 2003, la BNP Paribas étudie un système de climatisation pour son personnel de bureau et surtout pour la réfrigération de son délicat système informatique. La solution choisie est celle de trois compresseurs très puissants (2 800 KW, chacun) qui seraient construits sur les toits d’un immeuble de l’îlot. Le système produit du froid à l’intérieur, mais rejette du chaud à l’extérieur, au point, d’après les experts, d’augmenter la température de l’air dans le quartier de plus d’un degré. Mais surtout, il est extrêmement bruyant, de nuit comme de jour (46 décibels). Le projet, d’abord occulté, apparaît à la conscience des riverains en juin 2003, lorsqu’il est soumis à l’enquête publique, enquête obligatoire puisqu’il s’agit d’une installation classée. Quelques citoyens s’émeuvent. Animés par l’un d’entre eux particulièrement actif, François-Xavier Paris, ils écrivent au maire mais n’obtiennent pas de réponse. Ils décident alors de porter la question devant le conseil de quartier (La Fayette – Richet). Le 18 juin 2003, une cinquantaine de personnes sont présentes à une " assemblée ouverte " du conseil de quartier. Une quinzaine d’activistes réussissent à obtenir la quasi unanimité de l’assemblée pour que la question, initialement non prévue, soit débattue. Le principe d’une pétition est décidé. Une association est créée, essentiellement avec des habitants des deux îlots les plus concernés : c’est l’Association de défense de l’îlot Bergère - Sainte-Cécile.
Deuxième temps fort : une réunion suscitée par la mairie a lieu dans le hall d’entrée de la BNP Paribas, neuf jours plus tard. Il y a deux cents personnes (les organisateurs ont prévu vingt chaises !). À la tribune : la mairie et l’entreprise Meunier, chargée des travaux. Deux heures de débats très houleux se déroulent alors. Il ne faut pas oublier que c’est l’époque où les médias font état de plusieurs graves affaires de légionellose, imputées à des tours aéro-réfrigérantes du type de celles que l’on se propose de construire. Le débat sur la climatisation sera aussi rattrapé, un peu plus tard, par l’été caniculaire. La BNP ne veut pas abandonner son projet, mais plusieurs aspects positifs sortent de cette réunion. Pour la première fois, les politiques, réticents au début, probablement pour ne pas s’aliéner la très grosse puissance économique de la BNP, s’engagent. Jacques Bravo, maire du 9e, s’écrie : " Moi vivant, il n’y aura pas de tours aéro-réfrigérantes ! " Plus concrètement, la mairie présente un projet alternatif, tout à fait crédible. Il existe, dans une grande partie du centre rive gauche de la capitale, un réseau souterrain d’eau glacée, produite par la société Climespace, pour le compte de la ville de Paris. La canalisation la plus proche se trouve à 250 mètres. Un raccordement est possible avec l’îlot BNP, sous réserve d’une augmentation de la puissance du réseau, et d’un coût de travaux plus élevé que pour la réfrigération aérienne. La mairie demande qu’une étude de cette alternative soit menée par le banquier. Simultanément, avec l’aide de la mairie, les habitants obtiennent une prolongation de quinze jours de l’enquête publique. Le 14 août, le commissaire enquêteur émet un avis favorable et sans réserve à l’installation de réfrigération aérienne. Le Conseil d’hygiène de la préfecture, sur lequel aucun citoyen n’a pu obtenir de renseignement relatif à son mode de fonctionnement et de décision, a aussi donné un accord favorable. Le 6 novembre 2003 a lieu la troisième réunion publique. Les représentants de Meunier y annoncent officiellement le raccordement des immeubles de la BNP au réseau souterrain de Climespace. La lutte a payé.
Jeanne Cerych, qui a établi un mémoire pour l’Institut d’urbanisme de Paris intitulé Les problématiques environnementales ont-elles permis l’émergence d’un nouvel urbanisme ?, estime que cette affaire a eu des conséquences indirectes pour l’ensemble de la capitale. " En effet, la canicule 2003 aidant, l’affaire BNP a permis l’émergence de préoccupations environnementales vis-à-vis des installations de climatisation. " C’est l’époque où la ville élabore son Plan local d’urbanisme (PLU), assorti d’un cahier de recommandations environnementales. Ce document destiné aux acteurs publics et privés de la construction, leur conseille " de limiter le recours à la climatisation dont les installations sont source de consommations énergétiques importantes et source potentielle de pollutions sanitaires ". Il recommande le recours à Climespace, dont la ville s’engage à étendre le réseau.

Le combat de l’architecture

Depuis mai 2003, la BNP bouleverse le quartier par des chantiers successifs destinés à restructurer complètement ses bureaux et à accueillir environ mille employés de plus. C’est dans ce contexte, qui dure depuis deux ans, qu’un nouveau projet de la BNP Paribas voit le jour. Il concerne un imposant immeuble dont la BNP se propose de garder les façades et de tout détruire derrière elles, pour établir des bureaux modernes (façadisme). Immédiatement, l’association des riverains de l’îlot Bergère - Sainte-Cécile ouvre un second front contre le banquier. Elle dénonce notamment la destruction d’un patrimoine important de l’architecture industrielle du XIXe siècle. L’association estime que la démolition ne se justifie pas et qu’elle est inopportune sur le plan architectural, même si le bâtiment n’est pas classé. Une pétition est lancée. Le conseil de quartier s’investit. Sous la pression populaire, la municipalité d’arrondissement confirme son soutien. L’appui de sommités de l’architecture et d’historiens de l’architecture, couvrant cette époque, se concrétise par une lettre à Bertrand Delanoë (15 octobre 2004), signée par quinze personnes prestigieuses, lettre qui reste, à ce jour, sans réponse. Comme pour la climatisation, l’association profite de la discussion relative au PLU pour inscrire deux demandes au registre de l’enquête publique. Mais, simultanément, et en dépit de plusieurs recours contentieux, la banque obtient les permis de démolir et de construire, après les avis favorables de l’architecte des Bâtiments de France et de la Direction régionale de l’architecture et de la culture. Par une lettre du 5 juillet 2005 à l’association de riverains, elle affirme ne pas envisager de modifier son projet. Le combat, assez subtil, et peut-être élitiste, sur le patrimoine architectural est probablement moins mobilisateur que celui qui concerne les nuisances environnementales.

Le combat pour un jardin

Un autre volet du projet de la BNP prévoit de créer un nouveau parking de cent places sous l’immeuble remodelé. Un bâtiment doit être construit le long de la rue Sainte-Cécile, enclavant une cour, actuellement bétonnée, " qui sera arborée, mais non visible de la rue, et destinée au seul usage privé ". Or, cette cour de 400 m2 est le seul espace vide du quartier. L’association mène alors un troisième combat : obtenir du banquier la renonciation au parking et la réalisation dans la cour d’un jardinet, qui resterait privé, mais qui serait accessible, dans la journée, au public. Ce nouveau front de lutte permet de surmonter la critique qui consiste à dire que la mobilisation des citoyens résulte d’une coalition d’intérêts privés, pour accéder à une revendication qui porte, au contraire, sur l’intérêt général : un espace vert pour un quartier qui n’en a pas. La première argumentation porte naturellement sur la contradiction entre l’induction d’un nouveau flot de voitures et le classement de la zone en " quartier vert ". Ce quartier est, de plus, l’un des mieux desservis en transports en commun de la capitale, avec pas moins de sept lignes de bus et trois lignes de métro. La seconde argumentation porte sur l’intérêt d’un jardin, si réduit soit-il, dans un quartier qui en est totalement dépourvu.
La liaison des deux idées donne le slogan crié durant les manifestations : " Pas de voiture, de la verdure ". Comme pour les luttes précédentes une pétition s’amplifie. Des manifestations sont organisées. La conjonction avec la mairie est recherchée. Jacques Bravo reconnaît " qu’il est difficile d’imaginer la construction d’un nouveau parking dans un quartier vert ".
Jusqu’à présent, la BNP Paribas refuse totalement de revoir sa copie. La banque avance essentiellement des arguments sécuritaires.
" Ces bâtiments sont occupés par des bureaux où les employés manipulent des dossiers confidentiels. Ouvrir pendant le jour serait perturbant pour leur travail et dangereux pour ces données. " (Le Parisien, 5 décembre 2005). La banque dit aussi, à juste titre, que son projet est parfaitement conforme aux documents d’urbanisme, et principalement aux prescriptions concernant le nombre minimal de places de parking. Les contacts avec la BNP ne laissent que très peu d’espoirs à l’association. Aujourd’hui, le maire de l’arrondissement fait rechercher des " compensations " dans le voisinage, comme l’élargissement de certains trottoirs pour y planter quelques végétaux, et un banc, ici ou là. Cela suffira-t-il à détourner et à apaiser la mobilisation citoyenne ? ggf@no-log.org