Des règles pour vivre ensemble dans
une ville cosmopolite
rencontre avec Isabel Copeitudo et Mercedes
Fernandez, du service participation citoyenne de Santo Coloma
de Gramenet
Grand Lyon
Pas de politique de discrimination participative positive
rencontre avec Gérard Claisse, vice-président
du Grand Lyon chargé de la participation citoyenne
Alliance internationale des habitants
" 15 % de la population mondiale est menacée d’expulsion
"
rencontre avec Cesare Ottolini, coordonnateur
de l’Alliance internationale des habitants
Débats
La coopération Paris - banlieues
Une " Conférence métropolitaine " dès
2006 ?
Véronique Berkani, journaliste
Propositions
Les marges peuvent devenir des cœurs...
Luc Gwiazdzinski, géographe et Gilles
Rabin, économiste
Cultures urbaines
Le hip-hop : une culture de marge ?
Dieynébou Fofana, chercheuse en sciences
de l’éducation
Conférences
Comment "gouverner" un réseau
de réseaux ?
par Christophe Aguiton et Dominique Cardon
> L'ARTICLE DU
MOIS
La coopération Paris - banlieues
Une " Conférence métropolitaine "
dès 2006 ?
Véronique Berkani, journaliste
Souffrant d’un décalage
entre l’organisation politique et le territoire vécu,
l’agglomération centrale parisienne pourrait
bientôt voir la création d’une " Conférence
métropolitaine ", lieu de débat et de négociation
politique entre Paris et les soixante-dix communes les plus
proches.
L’histoire des relations entre Paris
et sa périphérie s’est longtemps résumée
à une alternance de phases de défiance et de
périodes d’indifférence. Depuis l’accession
de Bertrand Delanoë à la mairie de Paris en 2001,
de l’avis de nombreux acteurs et observateurs, "
on a changé d’époque ". Nommé
au poste d’adjoint chargé des relations avec
les collectivités territoriales d’Île-de-France,
Pierre Mansat succède en 2001 à un chargé
des relations avec les communes voisines de la dernière
période Tibéri qui avait, c’est le moins
qu’on puisse dire, peu fait évoluer le dossier.
Participant de ce mouvement de rapprochement entre Paris et
les communes périphériques, une sous-direction
de la coopération territoriale au sein de la direction
de la vie locale et régionale est créée
à l’hôtel de ville. " On observe actuellement
des changements importants, même si cela reste de l’ordre
de la volonté politique ", indique Simon Ronai,
géographe, directeur du bureau d’études
Orgeco 1. " Avant, cette volonté n’existait
même pas. "
Situation mortifère
Depuis 2001, des protocoles de coopération ont été
signés, et les projets communs se multiplient, venant
contredire la figure classique de l’opposition frontale
entre la ville-centre et sa banlieue. En chantier : l’aménagement
des bois de Vincennes et de Boulogne qui ont fait l’objet
de chartes élaborées par Paris en concertation
avec les collectivités concernées ; les canaux
Saint Martin, Ourcq et Saint Denis, dont Paris est propriétaire
et qui font l’objet d’un développement
concerté avec les collectivités riveraines ;
la conférence interdépartementale Paris - Val-de-Marne
qui fixe un cadre juridique dans lequel les deux départements
dialoguent pour améliorer la gestion de leurs territoires
; l’aménagement de la Porte de Clignancourt autour
des puces de Saint Ouen, et celui de l’aménagement
des vingt-cinq hectares de la Zac de la Porte des Lilas, débattue
avec les villes périphériques concernées,
etc. En tout, Paris entretient actuellement des relations
de travail avec 130 collectivités. " Tant du point
de vue de son intérêt que de celui de la banlieue,
il nous faut absolument réinsérer Paris dans
l’espace régional ", affirme Pierre Mansat,
qui a décidé de " sortir de cette situation
mortifère où on ne se parlait pas et où
la concurrence entre les collectivités prévalait
". " Paris n’a pas vocation à concentrer
tout ce qu’il y a de mieux, d’où mon souhait
d’un développement multipolaire de l’agglomération
", ajoute-t-il.
Pour cela, l’adjoint au maire de Paris s’est fixé
trois axes de travail : créer les conditions d’un
dialogue d’égal à égal –
au moins en termes de débat politique ; faire émerger
des partenariats à travers des projets concrets ; et
essayer de modifier la gouvernance entre collectivités,
dans leurs rapports avec Paris. Pour y parvenir, la capitale
a dû donner quelques gages de bonne volonté et
faire mentir la réputation d’arrogance qui lui
collait à la peau. Perçue par les communes de
périphérie comme une ville rejetant ce qui l’embarrasse
vers ses marges (Paris possède 8 000 unités
foncières hors de ses frontières administratives,
dont des cimetières, des stations d’épuration,
des usines de retraitement, etc., ainsi que 20 000 logements
sociaux), elle tente aujourd’hui de modifier cette image.
Les projets de construction de quatre centres de tri de déchets
dans Paris, malgré un espace extrêmement contraint
de 100 km2, ont été décidés dans
cet esprit.
Populations imbriquées
À Saint Ouen, où Paris possède dix hectares
de terrain, un projet d’aménagement sera, pour
la première fois dans les relations entre Paris et
sa banlieue, conduit conjointement par les deux villes sur
une zone d’une superficie totale de 100 hectares (les
docks). " Avant, Paris construisait des logements sociaux
hors de ses murs afin de repousser en banlieue des populations
indésirables ", constate Pierre Mansat. "
Aujourd’hui, la ville porte, avec une commune de banlieue,
un projet de logement où Paris apporte du foncier et
où les deux attribueront les logements sociaux (environ
40 %) de manière concertée et en fonction de
l’apport de chacun. " Ce partenariat a notamment
été l’occasion de mettre en évidence
la réalité des imbrications de la vie des populations
: entre deux recensements, plus de 30 % de la population de
Saint Ouen était venue s’installer de Paris.
Dans le projet d’aménagement de la Porte des
Lilas, les principes d’aménagement des 25 hectares
de la Zac, dont l’un des axes forts est l’effacement
de la coupure générée par le périphérique
entre Paris et les communes riveraines grâce à
sa couverture, ont été débattus avec
les élus des quatre villes concernées, ainsi
que le département de Seine-Saint Denis et la région.
Conformément aux engagements pris par Paris en matière
de concertation, un comité de suivi a été
mis en place. Placé sous l'égide d’adjoints
parisiens, il se compose des maires des quatre villes de banlieue,
des 19e et 20e arrondissements, ainsi que d'élus des
conseil général et régional et de représentants
des services de l'État. Plusieurs réunions publiques
ouvertes aux habitants des villes riveraines se sont tenues
et les conseils de quartier parisiens concernés avaient
été informés du projet dès l'automne
2001. Les équipements prévus (espaces verts,
gare de bus intermodale, lycée technique, école,
équipements sportifs et culturels, déchetterie,
etc.) sont conçus comme " partagés "
entre les populations de Paris et des quatre villes limitrophes.
Organisation politique et territoire vécu
L’époque qui voyait la capitale et ses voisins
se livrer à une concurrence féroce serait donc
définitivement révolue ? " Si, en termes
de réalité vécue, cette situation est
effectivement dépassée, il n’en est malheureusement
pas de même sur le plan politique, où on observe
toujours un écart béant entre l’organisation
politique et le territoire vécu ", tempère
Simon Ronai. Paris présente en effet un caractère
d’exception, seule métropole de cette importance
à entretenir des relations avec les communes environnantes
en l’absence de toute coopération intercommunale.
La banlieue parisienne est aujourd’hui en train de rattraper
son retard en termes de création de structures intercommunales,
mais la ville-centre reste à l’écart de
ce mouvement. Les intercommunalités récentes
sont de surcroît souvent créées dans l’optique
de peser face à Paris. " Les intercommunalités
en région parisienne ne sont rien d’autre que
de nouvelles féodalités politiques, et en aucun
cas des territoires pertinents de gestion. Ce sont les mêmes
profils socio-économiques qui s’unissent, travestissant
et utilisant la loi à l’encontre de son esprit
et n’améliorant ni la mixité sociale,
ni les mécanismes de solidarité financière
", déplore Simon Ronai. Si, légalement,
rien n’empêche Paris et sa banlieue de se constituer
en communauté urbaine, la loi Chevènement relative
au renforcement et à la simplification de la coopération
intercommunale de 1999 le permettant, cette éventualité
semble politiquement inenvisageable. " Un grand nombre
de communes refuseraient cette perspective par crainte d’être
“annexées” par Paris ; pour l’État,
cela donnerait un trop grand pouvoir au futur président
de cette communauté urbaine, l’État ayant
toujours nourri une certaine méfiance à l’égard
de Paris ; les départements auraient peur d’être
démantelés ; et le conseil régional craint
l’émergence d’un pôle central qui
l’affaiblirait ! " Viendraient également
s’ajouter des interrogations plus techniques telles
que la définition du périmètre d’une
telle entité ou le problème de la masse financière
considérable que représenterait le financement
par l’État d’une intercommunalité
parisienne via la dotation globale de fonctionnement.
" Les villes de banlieue n’ont plus honte
d’elles-mêmes "
Pour répondre à cette absence préjudiciable
de lieu de débat politique au niveau de l’agglomération
centrale parisienne, et à cette inadéquation
patente entre le territoire vécu et les institutions
politiques, Pierre Mansat se déclare partisan de la
création d’une " Conférence métropolitaine
". " Notre territoire dispose d’institutions
démocratiques légitimes tels que les conseils
régional et généraux, les intercommunalités,
les communes, etc., mais ceux-ci ne sont pas forcément
là où se trouvent les enjeux les plus importants.
Je pense pour ma part que ces enjeux se situent dans les soixante-dix
communes du cœur de l’agglomération, là
où les imbrications de la vie des gens sont les plus
évidentes en termes de mobilité, de parcours
résidentiels, de pratiques culturelles, d’achat,
etc. " Pierre Mansat conçoit cette conférence
comme une " scène politique, qui se donne un agenda
du cœur de l’agglomération, dans le même
esprit qu’un Agenda 21. Ni une intercommunalité,
ni une nouvelle collectivité, mais un lieu formalisé
qui suggère des décisions qui seront ensuite
prises par les collectivités composant la conférence.
" L’élu parisien espère que la Conférence
métropolitaine sera officiellement lancée avant
l’été 2006. Un certain nombre de maires
de banlieue y sont déjà favorables, et certains,
comme Philippe Laurent, maire (UDF) de Sceaux, osent même
pousser le bouchon plus loin en préconisant la création
d’une structure qui récolterait des taxes communes
à Paris et aux villes du cœur de l’agglomération,
ce qui supposerait des rééquilibrages (Paris
est aujourd’hui sous-imposée par rapport à
la banlieue), ainsi que l’instauration d’une taxe
professionnelle unique. " La Conférence métropolitaine
est une étape qui nous permettra d’évoluer
dans la connaissance mutuelle des uns et des autres, mais
si on veut concrètement réaliser des choses,
il faudra obligatoirement en passer par la mise en commun
de moyens. C’est ce basculement là qui sera le
plus difficile, mais je pense que ce sera un jour possible,
car Paris n’est plus perçu comme l’ennemi
à abattre par les villes de banlieue, qui n’ont
plus honte d’elles-mêmes. Celles-ci se sont construites
des identités plus attractives, ce qui devrait définitivement
mettre fin à leur peur de l’écrasement
par Paris. " Des communes périphériques
bien dans leur peau et plus confiantes : voici sans conteste
le plus sûr antidote à la concurrence entre les
territoires et la meilleure garantie de l’avènement
d’un contexte renouvelé, propice à la
coopération.
1 Lire " Paris et la banlieue : je t’aime, moi
non plus ", Simon Ronai, dans Territoires de pouvoirs
en France, revue Hérodote n° 113, 2e trimestre
2004.
La politique de diminution de la circulation
automobile dans Paris et ses répercussions sur la banlieue
Il a souvent été fait grief
à la ville de Paris, et plus particulièrement
à son adjoint Denis Baupin, chargé des transports,
de la circulation, du stationnement et de la voirie, d’avoir
fait peu de cas des conséquences de la mise en œuvre
de sa politique de diminution de la circulation automobile
dans Paris sur les villes de banlieue, notamment le fait que
les embouteillages se reportent sur les périphéries.
À cela, Denis Baupin répond qu’effectivement,
la politique des déplacements doit être pensée
à l’échelle de l’agglomération.
" Or, aucune structure de type intercommunal n’existe
à ce niveau, ce qui constitue un sérieux handicap.
Nous regrettons l’absence d’un lieu d’arbitrage
pour élaborer cette politique ", indique l’adjoint
au maire. Depuis 2002, la ville élabore son Plan de
déplacements, qu’elle aurait souhaité
" d’agglomération ". Finalement, seule
Paris décidera, puisque la loi impose de réaliser
ce Plan dans les limites communales, mais une concertation
a tout de même été menée avec les
vingt-neuf communes, les intercommunalités et les départements
limitrophes. Denis Baupin relativise les critiques faites
à Paris et constate que les voix qui se sont élevées
contre la politique parisienne n’expriment pas un désaccord
de fond, mais révèlent une différence
de temporalité. " Le même type de politique
est mené à Paris et en banlieue : stationnement
payant, couloirs de bus, espaces piétons, zones 30,
etc. Il existe donc un consensus sur les objectifs, mais la
ville centre a une capacité plus grande à prendre
des décisions et à les appliquer rapidement.
C’est pour cela qu’on reproche à Paris
d’aller plus vite que la musique. Un autre problème
de rythme est le rapport entre la rapidité de la diminution
de la circulation automobile et la lenteur de la mise en place
d’une offre alternative de transport. Là encore,
Paris est avantagée car son réseau de transport
collectif est déjà très dense, ce qui
n’est pas le cas des villes de banlieue. "
Pierre Mansat, adjoint au maire de Paris chargé des
relations avec les collectivités territoriales d’Île-de-France,
rappelle que " les projets parisiens tels que l’extension
des horaires du métro la nuit et le week end, le doublement
des bus de nuit (Noctilia), les bus qui circulent en site
propre (Mobilien) posent peut-être des problèmes
aux automobilistes, mais bénéficient aussi aux
populations de banlieue ". 60 % des usagers des transports
en commun parisiens sont des banlieusards et 60 % des futurs
usagers du tramway parisien auront comme point de départ
une commune de banlieue. Chaque jour, 800 000 banlieusards
viennent travailler dans la capitale, tandis que 530 000 parisiens
font le trajet en sens inverse vers la banlieue. V. B.
> POUR ALLER PLUS
LOIN
Ressources
Réseau mondial " Villes
périphériques et démocratie participative
"
Espace commun qui rassemble près de 150 collectivités
engagées à faire entendre la voix des périphéries.
Contact : Gérard Perreau-Bezouille
88-118, rue du 8 mai 1945 - 92000 Nanterre
01 47 29 59 02, antonio.aniesa@mairie-nanterre.fr
Profession banlieue
Centre de ressources destiné aux professionnels de
la politique de la ville de Seine-Saint Denis. 15, rue Catulienne
- 93200 Saint Denis
01 48 09 26 36, www.professionbanlieue.org
Association internationale de techniciens,
experts et chercheurs
L’association regroupe des praticiens et des experts
de diverses disciplines dans l’objectif de faciliter
l'exercice pluridisciplinaire de leurs activités et
de promouvoir une réflexion sur les implications sociales
et politiques de ces disciplines.
21 ter, rue Voltaire - 75011 Paris
01 43 71 22 22, aitec@reseau-ipam.org
Association des maires villes et
banlieues de France
12, rue Popincourt 75011 Paris - 01 47 00 27 00
Association Entreprendre villes et
quartiers
À l’origine de la journée nationale des
quartiers, l’association regroupe des villes et structures
intercommunales directement concernées par la politique
de la ville. www.journeenationaledesquartiers.org
Alliance internationale des habitants
Réseau d'associations d'habitants et de mouvements
sociaux pour le droit au logement fr.habitants.org,
cesare.ottolini@libero.it
À lire
Banlieue, lendemains de révolte, une coédition
du mensuel Regards et de La Dispute éditeurs, février
2006
Démocratie en métropole. Les métropoles
au défi de la diversité, Bernard Jouve et Alain-Gustave
Gagnon, Presses universitaires de Grenoble, 2006
La nuit, dernière frontière de la ville, Luc
Gwiazdzinski, éditions de l'Aube, 2005
Si la ville m’était contée, Luc Gwiazdzinski
et Gilles Rabin, éditions Eyrolles, 2005
Le monde des grands ensembles, sous la direction d’Annie
Fourcaut, éditions Créaphis, 2004
Identité et enjeux du cœur de l’agglomération
parisienne, Michel Carmona et Guy Chemla, Extramuros, Mairie
de Paris, 2004
" Paris et la banlieue : je t’aime, moi non plus
", Simon Ronai, dans
Territoires de pouvoirs en France, revue Hérodote n°
113, 2e trimestre 2004
Métropoles ingouvernables ? Les villes européennes
entre globalisation et décentralisation, Christian
Lefèvre, éditions Elsevier, 2002
L’accès à la ville : les mobilités
spatiales en questions, Jean-Pierre Lévy, éditions
L’Harmattan, 2002
La nouvelle question urbaine, Marie-Christine Jaillet-Roman
et Jacques Donzelot, éditions du Puca, 2001
Les banlieues : des singularités françaises
aux réalités mondiales, Hervé Vieillard-Baron,
éditions Hachette, 2001
" Affiliations et désaffiliations en banlieue
: réflexions à partir des exemples de Saint
Denis et d'Aubervilliers ", Marie-Hélène
Bacqué et Yves Sintomer, Revue française de
sociologie n° 2, juin 2001
Banlieue, banlieue, banlieue, Alain Bertho, éditions
La Dispute, 1997
Le devenir des banlieues rouges, Marie-Hélène
Bacqué et Sylvie Fol, éditions L’Harmattan,
1997
Journal de TERRITOIRES
n° 467 -
avril 2006
> L'ARTICLE DU MOIS
L’eau, bien public local
Par Nicolas Leblanc, journaliste
C’est en France,
grâce à un partenariat public - privé particulièrement
opaque, que l’on a réussi le mieux la transformation
de l’eau en tuyau en or en barre. Alors que les enjeux
financiers et humanitaires sont gigantesques, les élus
locaux peuvent-ils enfin jouer un rôle positif déterminant
?
Le 4e Forum mondial de l’eau de Mexico, organisé
mi mars par le gouvernement mexicain et le Conseil mondial de
l’eau, a réussi à faire couler un peu d'encre
dans la presse nationale. On a pu y lire l’état
assez catastrophique, non pas globalement des ressources en
eau, mais de leur répartition, et des infrastructures
de distribution et d’assainissement. Le tout sur fond
de l’engagement des Nations Unies de réduire de
moitié d’ici 2015 le nombre de personnes n’ayant
pas accès à l’eau potable, estimé
à un milliard aujourd’hui. Pour autant, le thème
même attribué cette année au Forum, "
Des actions locales pour un défi mondial ", est
un peu passé inaperçu. Or, cette approche locale
du problème de l’eau, à un moment où
l’on parle de plus en plus dans les organisation non gouvernementales
du précieux liquide comme d’un " bien public
mondial ", est à souligner et rejoint des préoccupations
françaises importantes du moment. Car la bataille entre
les tenants d’une gestion publique - publique et ceux
du partenariat public - privé continue de faire rage.
Reconnaissance des collectivités dans la gestion de l’eau
Une délégation de l’Association des maires
des grandes villes de France (AMGVF), présente à
Mexico et emmenée par son président Jean-Marie
Bockel, maire (PS) de Mulhouse, y a animé deux sessions
sur la gouvernance de l’eau et les " financements
solidaires locaux pour l’accès à l’eau
dans le monde " (les élus français ont notamment
valorisé le mécanisme de la loi Oullin de 2004,
qui permet d’utiliser une part de la facture de l’eau
pour financer de la coopération décentralisée
dans le domaine de l’eau). Pour l’AMGVF, le forum
de Mexico a été notamment l’occasion de
demander, avec les réseaux mondiaux de villes (Cités
et gouvernements locaux unis) que " le modèle de
contrôle de la gestion de l’eau par les autorités
publiques locales soit reconnu comme le plus pertinent pour
la gestion de l’eau, au Nord comme au Sud ". "
Que la déclaration ministérielle finale reconnaisse
que les collectivités locales sont le niveau pertinent
de gestion de l’eau est une grande satisfaction ",
déclare Jean-Marie Bockel, joint sur place. " Cela
nous aidera concrètement, parce que les grandes institutions
internationales qui travaillent sur l’eau se basent sur
ces déclarations solennelles pour orienter leurs programmes
d’action. " Cet optimisme n’est pas totalement
partagé par Anne Le Strat, présidente de la Sém
Eau de Paris et élue (verte) à la mairie de Paris
: " Cela permettra aux collectivités de s’engager,
d’aller voir la Banque mondiale et de demander que tous
les fonds ne soient pas automatiquement distribués aux
États. Mais n’oublions surtout pas que, quand on
parle des acteurs locaux, ce ne sont pas que les élus,
mais aussi les usagers et les associations qu’il faut
reconnaître. " Jean-Luc Touly, président de
l’Association pour un contrat mondial de l’eau (Acme),
pointe une autre limite à cette avancée : "
Cela ne pose guère la question la plus importante, à
savoir : comment les collectivités gèrent-elles
leur eau ? " Car, au pays des " trois grandes "
(Suez, Veolia et La Saur-Bouygues), la bataille entre les multinationales
(françaises) de l’eau, les ONG et quelques élus
fait rage, et occupe une place importante dans le débat
sur la gestion de l’eau. " C’est une fausse
polémique, dans laquelle nous ne rentrerons pas ",
prévient pourtant Jean-Marie Bockel. " Les deux
modes de gestion, en régie directe ou déléguée
au privé, peuvent très bien fonctionner. Ce qui
est essentiel, c’est que les collectivités doivent
garder la maîtrise politique du système de gestion
choisi. " " Hypocrisie ! ", s’emporte Jean-Luc
Touly. " C’est dramatique de tenir des propos pareils
: aucun élu local n’est capable aujourd’hui
de contrôler un contrat d’affermage. Les sociétés
privées ne justifient ni les dépenses ni les rentrées,
donc il n’y a rien à contrôler ! " Et
le militant, ex-cadre de Véolia, de donner quelques exemples
de " mystifications " : " Les multinationales
de l’eau encaissent sur chaque facture d’eau entre
40 et 60 % d’argent public (TVA, redevance de pollution
et part destinée aux collectivités locales pour
l’investissement sur les réseaux) qu’elles
ne reversent en moyenne que 9 à 12 mois après
les avoir perçus. Les produits financiers découlant
des placements de cet argent n’apparaissent pas dans les
comptes donnés aux collectivités. Et pourtant,
ils représentent 40 % du chiffre d’affaires annuel
de ces sociétés ! C’est de l’argent
public qui travaille pour le privé, sans aucune contrepartie.
Et il y a bien d’autres exemples, comme le scandale des
frais d’entretien des compteurs facturés aux particuliers
(vous avez déjà vu quelqu’un venir entretenir
votre compteur ?), les frais de personnel surfacturés,
etc. " Depuis quelques années, en effet, les scandales
de l’eau éclaboussent les grandes sociétés
privées et l’opacité de leurs bénéfices
fait grincer de plus en plus de dents d’élus, qui
doivent faire face en même temps au mécontentement
des usagers, dont les factures ne font que s’alourdir.
Or, d’ici 2010, les deux tiers des contrats d’affermage
français arrivent à échéance. Sachant
que, dans les plus grandes villes, les éventuelles décisions
de changement de mode de gestion doivent se faire au moins un
an et demi à l’avance, les projets de régies
directes devraient fleurir dans les programmes électoraux
des prochaines municipales. " Après NeufChâteau,
Cherbourg et maintenant Châtellerault, de plus en plus
de collectivités sont tentées par la régie
municipale ou intercommunale, même si ce n’est pas
encore un mouvement de masse. Ce qui est en tout cas acquis,
c’est que les contrats ne sont plus reconduits les yeux
fermés ; les villes demandent actuellement de très
nombreux audits sur la gestion ou le prix de l’eau ",
commente Jean-Luc Touly. À Paris, les contrats de distribution
arrivent à échéance en 2009. " Les
distributeurs savent qu’ils ont mangé leur pain
blanc, ils révisent leurs prétentions à
la baisse. Mais j’ai peur que, même si on arrive
à ce qu’ils ne gèrent plus entièrement
la distribution, ils gardent la mainmise dessus en négociant
de gros contrats de sous-traitance et de
prestations ", pronostique Anne Le Strat.