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Territoires n°467 - avril 2006

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  Journal de Territoires
n°467 - avril
2006


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Dossier de Territoires
n°467 - avril 2006


Révolte des banlieues
L'archipel urbain à l'épreuve de l'implosion sociale


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Dossier de Territoires n° 467 - avril 2006
 
> LE SOMMAIRE
 
Fondamentaux
 

Révoltes urbaines
" Il s’agit moins d’une crise des banlieues que d’une crise sociale "

rencontre avec Hervé Vieillard-Baron, géographe
 
Centre - périphérie
Un modèle révolu pour rendre compte du fait métropolitain
Marie-Christine Jaillet-Roman, géographe
 
Politiques locales de la jeunesse
Les jeunes comme ressource
Jean-Marie Bataille, chercheur et directeur du service jeunesse de Bagneux
 
Parlons droit...
logements sociaux
Raphaëlle Cadet, avocate
 
Pour aller plus loin
Glossaire
 
Acteurs
 
L’exception
Marseille, une métropole à part ?
Philippe Méjean, urbaniste
 
Des règles pour vivre ensemble dans une ville cosmopolite
rencontre avec Isabel Copeitudo et Mercedes Fernandez, du service participation citoyenne de Santo Coloma de Gramenet
 
Grand Lyon
Pas de politique de discrimination participative positive
rencontre avec Gérard Claisse, vice-président du Grand Lyon chargé de la participation citoyenne
 
Alliance internationale des habitants
" 15 % de la population mondiale est menacée d’expulsion "
rencontre avec Cesare Ottolini, coordonnateur de l’Alliance internationale des habitants
 
Débats
 
La coopération Paris - banlieues
Une " Conférence métropolitaine " dès 2006 ?
Véronique Berkani, journaliste
 
Propositions
Les marges peuvent devenir des cœurs...
Luc Gwiazdzinski, géographe et Gilles Rabin, économiste
 
Cultures urbaines
Le hip-hop : une culture de marge ?
Dieynébou Fofana, chercheuse en sciences de l’éducation
 
Conférences
 
Comment "gouverner" un réseau de réseaux ?
par Christophe Aguiton et Dominique Cardon
 
> L'ARTICLE DU MOIS
 
La coopération Paris - banlieues
Une " Conférence métropolitaine " dès 2006 ?
Véronique Berkani, journaliste
 

Souffrant d’un décalage entre l’organisation politique et le territoire vécu, l’agglomération centrale parisienne pourrait bientôt voir la création d’une " Conférence métropolitaine ", lieu de débat et de négociation politique entre Paris et les soixante-dix communes les plus proches.

L’histoire des relations entre Paris et sa périphérie s’est longtemps résumée à une alternance de phases de défiance et de périodes d’indifférence. Depuis l’accession de Bertrand Delanoë à la mairie de Paris en 2001, de l’avis de nombreux acteurs et observateurs, " on a changé d’époque ". Nommé au poste d’adjoint chargé des relations avec les collectivités territoriales d’Île-de-France, Pierre Mansat succède en 2001 à un chargé des relations avec les communes voisines de la dernière période Tibéri qui avait, c’est le moins qu’on puisse dire, peu fait évoluer le dossier. Participant de ce mouvement de rapprochement entre Paris et les communes périphériques, une sous-direction de la coopération territoriale au sein de la direction de la vie locale et régionale est créée à l’hôtel de ville. " On observe actuellement des changements importants, même si cela reste de l’ordre de la volonté politique ", indique Simon Ronai, géographe, directeur du bureau d’études Orgeco 1. " Avant, cette volonté n’existait même pas. "

Situation mortifère

Depuis 2001, des protocoles de coopération ont été signés, et les projets communs se multiplient, venant contredire la figure classique de l’opposition frontale entre la ville-centre et sa banlieue. En chantier : l’aménagement des bois de Vincennes et de Boulogne qui ont fait l’objet de chartes élaborées par Paris en concertation avec les collectivités concernées ; les canaux Saint Martin, Ourcq et Saint Denis, dont Paris est propriétaire et qui font l’objet d’un développement concerté avec les collectivités riveraines ; la conférence interdépartementale Paris - Val-de-Marne qui fixe un cadre juridique dans lequel les deux départements dialoguent pour améliorer la gestion de leurs territoires ; l’aménagement de la Porte de Clignancourt autour des puces de Saint Ouen, et celui de l’aménagement des vingt-cinq hectares de la Zac de la Porte des Lilas, débattue avec les villes périphériques concernées, etc. En tout, Paris entretient actuellement des relations de travail avec 130 collectivités. " Tant du point de vue de son intérêt que de celui de la banlieue, il nous faut absolument réinsérer Paris dans l’espace régional ", affirme Pierre Mansat, qui a décidé de " sortir de cette situation mortifère où on ne se parlait pas et où la concurrence entre les collectivités prévalait ". " Paris n’a pas vocation à concentrer tout ce qu’il y a de mieux, d’où mon souhait d’un développement multipolaire de l’agglomération ", ajoute-t-il.
Pour cela, l’adjoint au maire de Paris s’est fixé trois axes de travail : créer les conditions d’un dialogue d’égal à égal – au moins en termes de débat politique ; faire émerger des partenariats à travers des projets concrets ; et essayer de modifier la gouvernance entre collectivités, dans leurs rapports avec Paris. Pour y parvenir, la capitale a dû donner quelques gages de bonne volonté et faire mentir la réputation d’arrogance qui lui collait à la peau. Perçue par les communes de périphérie comme une ville rejetant ce qui l’embarrasse vers ses marges (Paris possède 8 000 unités foncières hors de ses frontières administratives, dont des cimetières, des stations d’épuration, des usines de retraitement, etc., ainsi que 20 000 logements sociaux), elle tente aujourd’hui de modifier cette image. Les projets de construction de quatre centres de tri de déchets dans Paris, malgré un espace extrêmement contraint de 100 km2, ont été décidés dans cet esprit.

Populations imbriquées

À Saint Ouen, où Paris possède dix hectares de terrain, un projet d’aménagement sera, pour la première fois dans les relations entre Paris et sa banlieue, conduit conjointement par les deux villes sur une zone d’une superficie totale de 100 hectares (les docks). " Avant, Paris construisait des logements sociaux hors de ses murs afin de repousser en banlieue des populations indésirables ", constate Pierre Mansat. " Aujourd’hui, la ville porte, avec une commune de banlieue, un projet de logement où Paris apporte du foncier et où les deux attribueront les logements sociaux (environ 40 %) de manière concertée et en fonction de l’apport de chacun. " Ce partenariat a notamment été l’occasion de mettre en évidence la réalité des imbrications de la vie des populations : entre deux recensements, plus de 30 % de la population de Saint Ouen était venue s’installer de Paris. Dans le projet d’aménagement de la Porte des Lilas, les principes d’aménagement des 25 hectares de la Zac, dont l’un des axes forts est l’effacement de la coupure générée par le périphérique entre Paris et les communes riveraines grâce à sa couverture, ont été débattus avec les élus des quatre villes concernées, ainsi que le département de Seine-Saint Denis et la région. Conformément aux engagements pris par Paris en matière de concertation, un comité de suivi a été mis en place. Placé sous l'égide d’adjoints parisiens, il se compose des maires des quatre villes de banlieue, des 19e et 20e arrondissements, ainsi que d'élus des conseil général et régional et de représentants des services de l'État. Plusieurs réunions publiques ouvertes aux habitants des villes riveraines se sont tenues et les conseils de quartier parisiens concernés avaient été informés du projet dès l'automne 2001. Les équipements prévus (espaces verts, gare de bus intermodale, lycée technique, école, équipements sportifs et culturels, déchetterie, etc.) sont conçus comme " partagés " entre les populations de Paris et des quatre villes limitrophes.

Organisation politique et territoire vécu

L’époque qui voyait la capitale et ses voisins se livrer à une concurrence féroce serait donc définitivement révolue ? " Si, en termes de réalité vécue, cette situation est effectivement dépassée, il n’en est malheureusement pas de même sur le plan politique, où on observe toujours un écart béant entre l’organisation politique et le territoire vécu ", tempère Simon Ronai. Paris présente en effet un caractère d’exception, seule métropole de cette importance à entretenir des relations avec les communes environnantes en l’absence de toute coopération intercommunale. La banlieue parisienne est aujourd’hui en train de rattraper son retard en termes de création de structures intercommunales, mais la ville-centre reste à l’écart de ce mouvement. Les intercommunalités récentes sont de surcroît souvent créées dans l’optique de peser face à Paris. " Les intercommunalités en région parisienne ne sont rien d’autre que de nouvelles féodalités politiques, et en aucun cas des territoires pertinents de gestion. Ce sont les mêmes profils socio-économiques qui s’unissent, travestissant et utilisant la loi à l’encontre de son esprit et n’améliorant ni la mixité sociale, ni les mécanismes de solidarité financière ", déplore Simon Ronai. Si, légalement, rien n’empêche Paris et sa banlieue de se constituer en communauté urbaine, la loi Chevènement relative au renforcement et à la simplification de la coopération intercommunale de 1999 le permettant, cette éventualité semble politiquement inenvisageable. " Un grand nombre de communes refuseraient cette perspective par crainte d’être “annexées” par Paris ; pour l’État, cela donnerait un trop grand pouvoir au futur président de cette communauté urbaine, l’État ayant toujours nourri une certaine méfiance à l’égard de Paris ; les départements auraient peur d’être démantelés ; et le conseil régional craint l’émergence d’un pôle central qui l’affaiblirait ! " Viendraient également s’ajouter des interrogations plus techniques telles que la définition du périmètre d’une telle entité ou le problème de la masse financière considérable que représenterait le financement par l’État d’une intercommunalité parisienne via la dotation globale de fonctionnement.

" Les villes de banlieue n’ont plus honte d’elles-mêmes "

Pour répondre à cette absence préjudiciable de lieu de débat politique au niveau de l’agglomération centrale parisienne, et à cette inadéquation patente entre le territoire vécu et les institutions politiques, Pierre Mansat se déclare partisan de la création d’une " Conférence métropolitaine ". " Notre territoire dispose d’institutions démocratiques légitimes tels que les conseils régional et généraux, les intercommunalités, les communes, etc., mais ceux-ci ne sont pas forcément là où se trouvent les enjeux les plus importants. Je pense pour ma part que ces enjeux se situent dans les soixante-dix communes du cœur de l’agglomération, là où les imbrications de la vie des gens sont les plus évidentes en termes de mobilité, de parcours résidentiels, de pratiques culturelles, d’achat, etc. " Pierre Mansat conçoit cette conférence comme une " scène politique, qui se donne un agenda du cœur de l’agglomération, dans le même esprit qu’un Agenda 21. Ni une intercommunalité, ni une nouvelle collectivité, mais un lieu formalisé qui suggère des décisions qui seront ensuite prises par les collectivités composant la conférence. " L’élu parisien espère que la Conférence métropolitaine sera officiellement lancée avant l’été 2006. Un certain nombre de maires de banlieue y sont déjà favorables, et certains, comme Philippe Laurent, maire (UDF) de Sceaux, osent même pousser le bouchon plus loin en préconisant la création d’une structure qui récolterait des taxes communes à Paris et aux villes du cœur de l’agglomération, ce qui supposerait des rééquilibrages (Paris est aujourd’hui sous-imposée par rapport à la banlieue), ainsi que l’instauration d’une taxe professionnelle unique. " La Conférence métropolitaine est une étape qui nous permettra d’évoluer dans la connaissance mutuelle des uns et des autres, mais si on veut concrètement réaliser des choses, il faudra obligatoirement en passer par la mise en commun de moyens. C’est ce basculement là qui sera le plus difficile, mais je pense que ce sera un jour possible, car Paris n’est plus perçu comme l’ennemi à abattre par les villes de banlieue, qui n’ont plus honte d’elles-mêmes. Celles-ci se sont construites des identités plus attractives, ce qui devrait définitivement mettre fin à leur peur de l’écrasement par Paris. " Des communes périphériques bien dans leur peau et plus confiantes : voici sans conteste le plus sûr antidote à la concurrence entre les territoires et la meilleure garantie de l’avènement d’un contexte renouvelé, propice à la coopération.

1 Lire " Paris et la banlieue : je t’aime, moi non plus ", Simon Ronai, dans Territoires de pouvoirs en France, revue Hérodote n° 113, 2e trimestre 2004.


La politique de diminution de la circulation automobile dans Paris et ses répercussions sur la banlieue

Il a souvent été fait grief à la ville de Paris, et plus particulièrement à son adjoint Denis Baupin, chargé des transports, de la circulation, du stationnement et de la voirie, d’avoir fait peu de cas des conséquences de la mise en œuvre de sa politique de diminution de la circulation automobile dans Paris sur les villes de banlieue, notamment le fait que les embouteillages se reportent sur les périphéries.
À cela, Denis Baupin répond qu’effectivement, la politique des déplacements doit être pensée à l’échelle de l’agglomération. " Or, aucune structure de type intercommunal n’existe à ce niveau, ce qui constitue un sérieux handicap. Nous regrettons l’absence d’un lieu d’arbitrage pour élaborer cette politique ", indique l’adjoint au maire. Depuis 2002, la ville élabore son Plan de déplacements, qu’elle aurait souhaité " d’agglomération ". Finalement, seule Paris décidera, puisque la loi impose de réaliser ce Plan dans les limites communales, mais une concertation a tout de même été menée avec les vingt-neuf communes, les intercommunalités et les départements limitrophes. Denis Baupin relativise les critiques faites à Paris et constate que les voix qui se sont élevées contre la politique parisienne n’expriment pas un désaccord de fond, mais révèlent une différence de temporalité. " Le même type de politique est mené à Paris et en banlieue : stationnement payant, couloirs de bus, espaces piétons, zones 30, etc. Il existe donc un consensus sur les objectifs, mais la ville centre a une capacité plus grande à prendre des décisions et à les appliquer rapidement. C’est pour cela qu’on reproche à Paris d’aller plus vite que la musique. Un autre problème de rythme est le rapport entre la rapidité de la diminution de la circulation automobile et la lenteur de la mise en place d’une offre alternative de transport. Là encore, Paris est avantagée car son réseau de transport collectif est déjà très dense, ce qui n’est pas le cas des villes de banlieue. "
Pierre Mansat, adjoint au maire de Paris chargé des relations avec les collectivités territoriales d’Île-de-France, rappelle que " les projets parisiens tels que l’extension des horaires du métro la nuit et le week end, le doublement des bus de nuit (Noctilia), les bus qui circulent en site propre (Mobilien) posent peut-être des problèmes aux automobilistes, mais bénéficient aussi aux populations de banlieue ". 60 % des usagers des transports en commun parisiens sont des banlieusards et 60 % des futurs usagers du tramway parisien auront comme point de départ une commune de banlieue. Chaque jour, 800 000 banlieusards viennent travailler dans la capitale, tandis que 530 000 parisiens font le trajet en sens inverse vers la banlieue. V. B.

 
> POUR ALLER PLUS LOIN
 

Ressources

Réseau mondial " Villes périphériques et démocratie participative "
Espace commun qui rassemble près de 150 collectivités engagées à faire entendre la voix des périphéries.
Contact : Gérard Perreau-Bezouille
88-118, rue du 8 mai 1945 - 92000 Nanterre
01 47 29 59 02, antonio.aniesa@mairie-nanterre.fr

Profession banlieue
Centre de ressources destiné aux professionnels de la politique de la ville de Seine-Saint Denis. 15, rue Catulienne - 93200 Saint Denis
01 48 09 26 36, www.professionbanlieue.org

Association internationale de techniciens, experts et chercheurs
L’association regroupe des praticiens et des experts de diverses disciplines dans l’objectif de faciliter l'exercice pluridisciplinaire de leurs activités et de promouvoir une réflexion sur les implications sociales et politiques de ces disciplines.
21 ter, rue Voltaire - 75011 Paris
01 43 71 22 22, aitec@reseau-ipam.org

Association des maires villes et banlieues de France
12, rue Popincourt 75011 Paris - 01 47 00 27 00

Association Entreprendre villes et quartiers
À l’origine de la journée nationale des quartiers, l’association regroupe des villes et structures intercommunales directement concernées par la politique de la ville.
www.journeenationaledesquartiers.org

Alliance internationale des habitants
Réseau d'associations d'habitants et de mouvements sociaux pour le droit au logement
fr.habitants.org, cesare.ottolini@libero.it

À lire

Banlieue, lendemains de révolte, une coédition du mensuel Regards et de La Dispute éditeurs, février 2006

Démocratie en métropole. Les métropoles au défi de la diversité, Bernard Jouve et Alain-Gustave Gagnon, Presses universitaires de Grenoble, 2006

La nuit, dernière frontière de la ville, Luc Gwiazdzinski, éditions de l'Aube, 2005

Si la ville m’était contée, Luc Gwiazdzinski et Gilles Rabin, éditions Eyrolles, 2005

Le monde des grands ensembles, sous la direction d’Annie Fourcaut, éditions Créaphis, 2004

Identité et enjeux du cœur de l’agglomération parisienne, Michel Carmona et Guy Chemla, Extramuros, Mairie de Paris, 2004

" Paris et la banlieue : je t’aime, moi non plus ", Simon Ronai, dans
Territoires de pouvoirs en France, revue Hérodote n° 113, 2e trimestre 2004

Métropoles ingouvernables ? Les villes européennes entre globalisation et décentralisation, Christian Lefèvre, éditions Elsevier, 2002

L’accès à la ville : les mobilités
spatiales en questions, Jean-Pierre Lévy, éditions L’Harmattan, 2002

La nouvelle question urbaine, Marie-Christine Jaillet-Roman et Jacques Donzelot, éditions du Puca, 2001

Les banlieues : des singularités françaises aux réalités mondiales, Hervé Vieillard-Baron, éditions Hachette, 2001

" Affiliations et désaffiliations en banlieue : réflexions à partir des exemples de Saint Denis et d'Aubervilliers ", Marie-Hélène Bacqué et Yves Sintomer, Revue française de sociologie n° 2, juin 2001

Banlieue, banlieue, banlieue, Alain Bertho, éditions La Dispute, 1997

Le devenir des banlieues rouges, Marie-Hélène Bacqué et Sylvie Fol, éditions L’Harmattan, 1997

 
Journal de TERRITOIRES n° 467 -
avril 2006
 
> L'ARTICLE DU MOIS
 
L’eau, bien public local
Par Nicolas Leblanc, journaliste
 
C’est en France, grâce à un partenariat public - privé particulièrement opaque, que l’on a réussi le mieux la transformation de l’eau en tuyau en or en barre. Alors que les enjeux financiers et humanitaires sont gigantesques, les élus locaux peuvent-ils enfin jouer un rôle positif déterminant ?

Le 4e Forum mondial de l’eau de Mexico, organisé mi mars par le gouvernement mexicain et le Conseil mondial de l’eau, a réussi à faire couler un peu d'encre dans la presse nationale. On a pu y lire l’état assez catastrophique, non pas globalement des ressources en eau, mais de leur répartition, et des infrastructures de distribution et d’assainissement. Le tout sur fond de l’engagement des Nations Unies de réduire de moitié d’ici 2015 le nombre de personnes n’ayant pas accès à l’eau potable, estimé à un milliard aujourd’hui. Pour autant, le thème même attribué cette année au Forum, " Des actions locales pour un défi mondial ", est un peu passé inaperçu. Or, cette approche locale du problème de l’eau, à un moment où l’on parle de plus en plus dans les organisation non gouvernementales du précieux liquide comme d’un " bien public mondial ", est à souligner et rejoint des préoccupations françaises importantes du moment. Car la bataille entre les tenants d’une gestion publique - publique et ceux du partenariat public - privé continue de faire rage.

Reconnaissance des collectivités dans la gestion de l’eau


Une délégation de l’Association des maires des grandes villes de France (AMGVF), présente à Mexico et emmenée par son président Jean-Marie Bockel, maire (PS) de Mulhouse, y a animé deux sessions sur la gouvernance de l’eau et les " financements solidaires locaux pour l’accès à l’eau dans le monde " (les élus français ont notamment valorisé le mécanisme de la loi Oullin de 2004, qui permet d’utiliser une part de la facture de l’eau pour financer de la coopération décentralisée dans le domaine de l’eau). Pour l’AMGVF, le forum de Mexico a été notamment l’occasion de demander, avec les réseaux mondiaux de villes (Cités et gouvernements locaux unis) que " le modèle de contrôle de la gestion de l’eau par les autorités publiques locales soit reconnu comme le plus pertinent pour la gestion de l’eau, au Nord comme au Sud ". " Que la déclaration ministérielle finale reconnaisse que les collectivités locales sont le niveau pertinent de gestion de l’eau est une grande satisfaction ", déclare Jean-Marie Bockel, joint sur place. " Cela nous aidera concrètement, parce que les grandes institutions internationales qui travaillent sur l’eau se basent sur ces déclarations solennelles pour orienter leurs programmes d’action. " Cet optimisme n’est pas totalement partagé par Anne Le Strat, présidente de la Sém Eau de Paris et élue (verte) à la mairie de Paris : " Cela permettra aux collectivités de s’engager, d’aller voir la Banque mondiale et de demander que tous les fonds ne soient pas automatiquement distribués aux États. Mais n’oublions surtout pas que, quand on parle des acteurs locaux, ce ne sont pas que les élus, mais aussi les usagers et les associations qu’il faut reconnaître. " Jean-Luc Touly, président de l’Association pour un contrat mondial de l’eau (Acme), pointe une autre limite à cette avancée : " Cela ne pose guère la question la plus importante, à savoir : comment les collectivités gèrent-elles leur eau ? " Car, au pays des " trois grandes " (Suez, Veolia et La Saur-Bouygues), la bataille entre les multinationales (françaises) de l’eau, les ONG et quelques élus fait rage, et occupe une place importante dans le débat sur la gestion de l’eau. " C’est une fausse polémique, dans laquelle nous ne rentrerons pas ", prévient pourtant Jean-Marie Bockel. " Les deux modes de gestion, en régie directe ou déléguée au privé, peuvent très bien fonctionner. Ce qui est essentiel, c’est que les collectivités doivent garder la maîtrise politique du système de gestion choisi. " " Hypocrisie ! ", s’emporte Jean-Luc Touly. " C’est dramatique de tenir des propos pareils : aucun élu local n’est capable aujourd’hui de contrôler un contrat d’affermage. Les sociétés privées ne justifient ni les dépenses ni les rentrées, donc il n’y a rien à contrôler ! " Et le militant, ex-cadre de Véolia, de donner quelques exemples de " mystifications " : " Les multinationales de l’eau encaissent sur chaque facture d’eau entre 40 et 60 % d’argent public (TVA, redevance de pollution et part destinée aux collectivités locales pour l’investissement sur les réseaux) qu’elles ne reversent en moyenne que 9 à 12 mois après les avoir perçus. Les produits financiers découlant des placements de cet argent n’apparaissent pas dans les comptes donnés aux collectivités. Et pourtant, ils représentent 40 % du chiffre d’affaires annuel de ces sociétés ! C’est de l’argent public qui travaille pour le privé, sans aucune contrepartie. Et il y a bien d’autres exemples, comme le scandale des frais d’entretien des compteurs facturés aux particuliers (vous avez déjà vu quelqu’un venir entretenir votre compteur ?), les frais de personnel surfacturés, etc. " Depuis quelques années, en effet, les scandales de l’eau éclaboussent les grandes sociétés privées et l’opacité de leurs bénéfices fait grincer de plus en plus de dents d’élus, qui doivent faire face en même temps au mécontentement des usagers, dont les factures ne font que s’alourdir. Or, d’ici 2010, les deux tiers des contrats d’affermage français arrivent à échéance. Sachant que, dans les plus grandes villes, les éventuelles décisions de changement de mode de gestion doivent se faire au moins un an et demi à l’avance, les projets de régies directes devraient fleurir dans les programmes électoraux des prochaines municipales. " Après NeufChâteau, Cherbourg et maintenant Châtellerault, de plus en plus de collectivités sont tentées par la régie municipale ou intercommunale, même si ce n’est pas encore un mouvement de masse. Ce qui est en tout cas acquis, c’est que les contrats ne sont plus reconduits les yeux fermés ; les villes demandent actuellement de très nombreux audits sur la gestion ou le prix de l’eau ", commente Jean-Luc Touly. À Paris, les contrats de distribution arrivent à échéance en 2009. " Les distributeurs savent qu’ils ont mangé leur pain blanc, ils révisent leurs prétentions à la baisse. Mais j’ai peur que, même si on arrive à ce qu’ils ne gèrent plus entièrement la distribution, ils gardent la mainmise dessus en négociant de gros contrats de sous-traitance et de
prestations ", pronostique Anne Le Strat.