LÉducation à l’environnement
en Poitou-Charentes
Une longue histoire
Véronique Berkani, journaliste
Les Amis de Circée
Une déesse au chevet de l’éducation à
l’environnement
Sabrina Costanzo, journaliste
Le Centre d’expérimentation
pédagogique de Florac
D'une critique de la pédagogie à l'éducation
à l'environnement
Christophe Probst et Michel Vidal, formateurs
au CEP
Éducation à l’environnement,
éducation par l’environnement
Retrouver le sens de la trivialité
rencontre avec Matthieu Calame, chargé
de mission à la fondation Charles Léopold Mayer
Association Arénes
S’éduquer à l’espace et au débat
rencontre avec Étienne Ballan, association
Arénes
Débats
L’homme et son milieu
Éduquer à l’environnement : pourquoi ?
Philippe Meirieu, pédagogue
Professionnalisation
" Le développement durable bouscule l’éducation
à l’environnement "
rencontre avec Dominique Bachelart, maître
de conférence en sciences de l’éducation
Conférences
La démocratie participative est-elle
soluble dans la gouvernance urbaine ?
par Claudette Lafaye
> L'ARTICLE DU
MOIS
Professionnalisation
" Le développement durable bouscule l’éducation
à l’environnement "
rencontre avec Dominique Bachelart
Territoires : L’éducation
à l’environnement est-elle un champ d’action
récent, et comment est-elle structurée ? Dominique Bachelart : L’éducation
à l’environnement existe depuis environ trente
ans en France, animée par des acteurs de l’éducation
populaire, des naturalistes et des mouvements écologistes
préoccupés par la question environnementale.
L’Éducation nationale par les classes vertes,
l’enseignement agricole par les démarches d’étude
de milieu (lire page 24) étaient également très
impliqués. Parmi les mouvements fondateurs, il faut
noter également les expériences centrées
sur l’idée que le contact avec la nature joue
un rôle important dans le développement de la
personne. C’est le cas de la démarche de Baden
Powell dans le scoutisme, qui voulait former des cadres dirigeants
de la société dans un affrontement fondateur
avec les éléments naturels… On le voit,
les premiers mouvements qui portent l’éducation
à l’environnement sont très différents,
voire divergents. On le constate encore dans des approches
d’éducation populaire, centrées sur le
développement global de la personne, par rapport à
des approches plus naturalistes, type LPO, ou des démarches
" résolutiques ", c’est-à-dire
qui se donnent comme objectif de résoudre les problèmes
environnementaux. Pour brosser un tableau simplifié
des grandes démarcations à l’intérieur
de l’éducation à l’environnement,
on peut dire qu’il y a l’éducation par
et dans l’environnement, l’éducation à
propos de l’environnement, et l’éducation
pour l’environnement. La première est une approche
éducative de l’appartenance de l’homme
à la nature, participant à la construction d’une
personne respectueuse de ce qui l’entoure. La seconde,
très développée à l’école,
se centre sur l’apprentissage des fonctionnements des
écosystèmes : l’interdépendance,
les cycles, etc. La dernière a des visées d’engagement,
de militantisme, elle veut déclencher l’action.
La plupart des acteurs et des actions combinent plus ou moins
ces trois formes, mais avec des orientations plus ou moins
marquées pour des approches cognitives, sociocritiques
ou instrumentales.
Quelles sont les évolutions récentes,
ou les enjeux les plus actuels de transformation de ce secteur
?
Il y a un enjeu très actuel, qui est l’arrivée
des acteurs de la médiation scientifique. On se rend
compte qu’il y a un recouvrement important entre les
actions d’éducation à l’environnement
et ceux de médiation scientifique : les gens s’échangent
des supports pédagogiques, se retrouvent dans les mêmes
évènements, etc. L’environnement, par
exemple les questions de climat ou d’eau, est un bon
objet médiateur vers les sciences ; et c’est
un objet aujourd’hui extrêmement mobilisateur.
Cela se traduit dans de nouvelles préoccupations d’associations
comme Les petits débrouillards ou les récentes
expositions de la Cité des sciences de la Villette
sur le climat, le soleil, le pétrole, le nucléaire,
etc. Ces deux milieux de l’éducation à
l’environnement et de la médiation scientifique
se disent aujourd’hui qu’il est temps de métisser
leurs méthodes
d’intervention, malgré leurs clivages historiques.
Clivages… ?
Disons que les réseaux d’éducation à
l’environnement sont traditionnellement plus critiques
envers l’idéologie du progrès, ont moins
confiance dans la science pour régler les grands problèmes
environnementaux. Mais médiateurs scientifiques et
environnementaux ressentent aujourd’hui la nécessité
de leur rapprochement.
Il y a un second enjeu, plus fort encore, c’est le discours
sur le " développement durable " qui vient
modifier, notamment depuis la circulaire de l’Éducation
nationale de juillet 2004, les orientations de l’éducation
à l’environnement. Le problème, c’est
que le concept de développement durable mériterait
encore beaucoup de discussions ; à de nombreux endroits,
il n’est encore qu’un slogan. La position du gouvernement,
qui joue sur ce flou terminologique, renforce ce malaise et
plaide pour un travail approfondi de redéfinition.
Ce que je trouve inquiétant, c’est que l’on
n’était pas encore au clair sur la diversité
des pratiques actuelles, et que les réorienter massivement
vers le développement durable risque d’en mettre
certaines en péril. C’est sans doute le cas des
actions les plus naturalistes, qui vont avoir de plus en plus
de difficultés à être reconnues si elles
n’empruntent pas le vocabulaire du développement
durable. L’autre risque est que des acteurs comme le
ministère de l’Écologie, l’Ademe
ou le WWF, par exemple, imposent une forme d’éducation
au développement durable basée sur les "
éco-gestes ". Or, cela donne une dimension très
comportementaliste, très prescriptive de l’éducation.
Je ne dis pas que c’est totalement inutile, mais on
s’éloigne de l’éducation d’un
être humain face à sa propre survie : on ne lui
apprend pas l’autonomie quand on lui dit comment mieux
trier ses déchets.
Ces évolutions ont-elles des conséquences
sur la professionnalisation du secteur ?
Ce qui est sûr, c’est que ce débat sur
le développement durable intervient à un moment
où l’éducation à l’environnement
et la médiation scientifique se posent beaucoup de
questions sur la professionnalisation de leurs filières.
Ces dernières années, de nombreuses expériences
ont pu être menées grâce aux emplois jeunes,
qui ont soutenu l’expansion de nouveaux métiers.
Aujourd’hui se pose bien sûr la question de la
pérennisation et donc, parallèlement, de la
création de filières de formations professionnelles
de niveaux suffisants pour structurer de nouveaux métiers.
Jusqu’à présent, beaucoup d’intervenants
étaient des animateurs socio-culturels sensibilisés
à l’environnement ou au savoir scientifique.
L’autre modification amenée par le développement
durable, c’est l’arrivée massive de nouveaux
acteurs. Le secteur privé, les fondations d’entreprises,
les producteurs d’énergie, etc., se sentent légitimés
à intervenir par le croisement environnement - économie
- social qui est contenu dans le développement durable.
On voit donc de plus en plus d’acteurs privés
s’implanter dans le développement durable, compris
par eux comme une pratique de diffusion et de communication.
Ce sont les belles plaquettes sur le cycle de l’eau
des agences de l’eau, sur les déchets par les
industriels, les classes énergie organisées
par les services de communication des centrales nucléaires,
etc. Je ne condamne rien a priori, mais il faut savoir se
poser certaines questions de neutralité et de finalité
éducative.
Vous ne semblez pas être une militante du développement
durable…
Je ne dis pas cela. Le développement durable est un
concept né de discussions internationales, pour répondre
à des enjeux globaux. Or, il est utilisé aujourd’hui
partout, sous une forme la plus fourre-tout qui soit, et on
peut y mettre de fait n’importe quoi. Si nous adoptons
ce concept sans en débattre, j’ai peur que ce
qui a trait aux rapports entre l’homme et son milieu
ne passe à la trappe, au profit de la promotion des
ampoules à basse tension… Adopter le développement
durable, vite, parce que ça chauffe, ne doit pas nous
empêcher de réfléchir à nos modèles
de développement ; cela ne peut pas remplacer un débat
sur nos choix de société.
Et sur le strict plan pédagogique, le développement
durable sollicite des notions d’espace et de temps qui
ne sont pas mobilisables dès le plus jeune âge
; à quel âge un enfant peut-il comprendre ce
qu’est l’empreinte écologique ? Vérifie-t-on
toujours qu’il sache même ce qu’est un hectare,
que ce qu’on cherche à lui faire comprendre n’est
pas uniquement culpabilisant ? De même, on entend très
souvent des acteurs dire que les enfants sont de bons prescripteurs
de bonnes pratiques – par exemple pour le tri des déchets
– auprès de leurs parents. Il y a là une
dimension manipulatrice qui n’a rien d’éducatif.
Pour se construire, les enfants ont besoin de savoir que les
adultes traitent les problèmes, ce qui leur permet
de se développer dans un univers sécurisant.
Il ne faut pas les charger de résoudre les problèmes
pour lesquels les adultes qui ont signé le protocole
de Kyoto n’ont pas de réponse.
Revenons à la professionnalisation du secteur
: vous mettez en place une licence professionnelle d’éducation
et de médiation " à la science et à
l’environnement ". Qu’a-t-elle de vraiment
originale ?
À notre connaissance, il n’y a pas de projet
équivalent actuellement en France. Le problème,
c’est qu’il existe des formations qualifiantes,
mais pas de formations diplômantes de niveau 2 (licence).
Or, le secteur a déjà plutôt trop d’animateurs
techniques, mais il manque de concepteurs pédagogiques
qui puissent être les interlocuteurs des élus
ou des responsables d’établissement dans la mise
en place d’actions pédagogiques. Pour pouvoir
prendre des fonctions de responsabilité dans la fonction
publique territoriale, il est exigé un niveau 2. Et
le besoin, c’est bien d’inventer de nouvelles
interventions dans le secteur scolaire, péri-scolaire,
auprès des jeunes, des adultes. Si l’on s’en
tient aux instructions de l’Éducation nationale,
un enfant, pour tout son cycle primaire, doit suivre soixante
heures d’éducation à l’environnement,
soit neuf jours sur cinq ans ! C’est peu de dire que
c’est insuffisant.
La licence est prête à démarrer à
la rentrée 2006, mais elle doit encore obtenir l’agrément
du ministère. Elle pourrait être proposée
en formation initiale, en formation continue et en validation
des acquis. La proposition d’un Duheps (Diplôme
universitaire des hautes études de la pratique sociale)
avec l’université de Tours et le Muséum
national d’histoire naturelle vient compléter
cette offre pour des professionnels expérimentés
qui veulent s’engager dans une recherche sur les pratiques.
On le voit, le temps est venu de valoriser une filière
de formation pour faire face aux phénomènes
de déclassement, d’emplois précaires,
et de responsabilités mal évaluées par
rapport aux diplômes. La situation actuelle traduit
globalement le fait que la société n’est
pas prête à payer au juste prix l’action
éducative. Propos recueillis par Nicolas Leblanc
> POUR ALLER PLUS
LOIN
Ressources
Réseau École et nature
: www.ecole-et-nature.org
On y trouve notamment en ligne Dans la nature, catalogue 2006
de séjours d’éducation à l’environnement,
classes d’environnement et chantiers nature à
travers toute la France.
Site de mutualisation sur les actions
d’éducation à l’environnement :
www.educ-envir.org
La page consacrée à l’éducation
à l’environnement du portail de ressources du
centre national de documentation pédagogique, qui donne
nombre de liens vers d’autres sites spécialisés
: www.educlic.education.fr/Plan.asp?Noeud=85
L’Institut de formation et de recherche en éducation
à l’environnement (Ifrée),
centre de ressources national sur le sujet :
www.education-environnement.org
Ifrée-ORE : 05 49 09 64 92
Un coup d’œil sur les pratiques de nos voisins
belges avec le Réseau d’information
et de diffusion en éducation à l’environnement
: www.reseau-idee.be
Le texte intégral de la circulaire
de l’Éducation nationale " Généralisation
d’une éducation à l’environnement
pour un développement - rentrée 2004 "
sur le site du ministère : www.education.gouv.fr/bo/2004/28/MENE0400752C.htm
Citéphile
Réseau national de l'éducation à l'environnement
urbain
56, rue Pré Catelan - 59110 La Madeleine citephile@nordnet.fr,
www.citephile.org
Citéphile regroupe des acteurs de l'éducation
à l'environnement urbain qui ont choisi de mettre en
commun leurs savoir-faire et leurs définitions d'une
éducation à l'environnement urbain pour créer
une culture commune génératrice de pratiques
nouvelles, complètes et reconnues.
Plan de déplacements domicile-école
Pour permettre la mise en place d’un plan de déplacements
domicile-école, le Grand Lyon met à disposition
des parents, des équipes enseignantes, des communes
et de toute personne voulant rendre les trajets des écoliers
et de leurs familles du domicile à l’école
moins polluants, plus conviviaux, plus pratiques… Des
fiches méthodologiques sont à télécharger
gratuitement sur le site www.grandlyon.com
(rubrique politique d’agglomération puis déplacements
puis pédibus)
À lire
L'écodéveloppement, stratégies pour le
XXIe siècle, Ignacy Sachs, Syros, 1997
Notre empreinte écologique : comment réduire
les conséquences de l'activité humaine sur la
Terre, Mathis Wackernagel, éditions Écosociété,
Montréal, 1999
La convivialité, Ivan Illich, Seuil, 1973
Chemins de l'imaginaire : pédagogie de l'imaginaire
et éducation à l'environnement, Dominique Cottereau,
éditions de Babio, 1999
Éducation, formation, environnement, Bernard Tissier,
Économica, 1998
Journal de TERRITOIRES
n° 466 -
mars 2006
> L'ARTICLE DU MOIS
Un concours d'idées dessine l'avenir
du Carreau du temple
Par Georges Gontcharoff, enquête sur
place, avril 2005
Le Temple était la forteresse des
Templiers à Paris, construite au XIIème siècle,
aux limites de la ville de l’époque. C’est
là que la famille royale fut enfermée durant
la Révolution Française. Depuis le Moyen Age
se tenait dans " l’enclos du Temple ", sur
le " carreau ", c’est-à-dire sur une
place, un grand marché de " friperies " bénéficiant
d’une franchise. Au XIXème siècle, après
la démolition du Temple, on construit, sur une partie
du terrain, la Mairie du IIIème arrondissement, un
square et, après différentes autres constructions,
une grande halle à structure métallique (réalisé
par un disciple de Baltard) destinée à poursuivre,
à l’abri du couvert, l’activité
de vente de vêtements, de tissus ou de cuir. Pendant
des décennies et jusqu’aux années 1980,
les petits artisans du quartier et du quartier voisin (le
Sentier), par plusieurs centaines, y écoulent leurs
productions, dans une ambiance de souk. Ce sont majoritairement,
mais non exclusivement, des artisans-vendeurs juifs venus
de l’Europe centrale et orientale, puis de l’Afrique
du Nord. Aujourd’hui, cette population est très
réduite, remplacée par une très dynamique
et très massive immigration chinoise qui a d’abord
fabriqué dans de petits ateliers, puis ensuite importé
de Chine, par containers entiers, des vêtements à
très bon marché et des objets divers de maroquinerie.
Leur présence croissante est de la plus brûlante
actualité. Ils n’utilisent pas la Halle comme
lieu de commercialisation, et celle-ci n’abrite plus
aujourd’hui que quatre ou cinq vendeurs, dans une triste
impression d’abandon. " C’est un lieu moribond
depuis longtemps, mais c’est un lieu de mémoire
pour les vieux habitants, avec un réel intérêt
architectural ". Tout le monde s’accorde pour penser
qu’une page est définitivement tournée
et qu’il faut changer l’usage d’un lieu
dont l’architecture mérite d’être
conservée.
Le bâtiment actuel est une grande halle métallique,
composé de trois travées de largeur inégale.
Elle a été amputée, dès le début
du XXème siècle d’un de ses angles où
a été construit un immeuble d’habitation.
La grande halle, dans sa partie centrale présente 2
400 m2, très lumineux, grâce à un éclairage
" zénital " de verrières et à
des parois latérales de verre dépoli. Avec les
travées latérales, on atteint un total de 4000
m2 au sol. C’est incontestablement un ouvrage imposant
d’une forte valeur patrimoniale.
En 2001, la municipalité de gauche de l’arrondissement
fait du Carreau du Temple l’objet principal de sa réflexion
sur les équipements publics de proximité. Il
y a dans l’arrondissement des équipements prestigieux
d’importance métropolitaine, comme le musée
du Conservatoire des Arts et Métiers, les Archives
nationales, le musée Carnavalet de l’histoire
de la Ville de Paris et, non loin, le Centre Pompidou, mais
il y manque presque totalement des équipements de proximité
pour la population qui habite ici : équipements sportifs,
culturels et économiques (permettant aux nombreux artisans
et aux " start up " de trouver " une pépinière
" pour leur développement). Le Carreau peut-il
abriter ces activités, avec une vocation de proximité
un peu plus large que celle l’arrondissement. ? Comment
faire du neuf dans un bâtiment ancien ? Comment animer
(ou réanimer) la vie sociale dans un des arrondissements
à la densité humaine la plus " terrifiante
" de la capitale ( 30 000 habitants dans un des plus
petits arrondissements de Paris) ?
Dans la répartition des compétences issue de
la loi Paris-Marseille-Lyon (PML), il est évident qu’un
tel dossier relève de la mairie centrale. mais Bertrand
Delanoë fait savoir qu’il laisse la mairie d’arrondissement
mener librement son expérimentation démocratique.
" C’est compliqué, mais on jugera au résultat
".
Un premier choix
D’une manière assez exceptionnelle, les élus
estiment dès le départ " qu’ils ne
sont pas légitimes pour se prononcer sur un tel sujet
à la place des habitants, futurs usagers de l’équipement
". " Ce sont les habitants qui sont le mieux à
même de juger ce qui est bon pour eux et d’arbitrer,
entre eux, les conflits d’usage qui ne manqueront pas
d’apparaître ". L’engagement du maire
(Pierre Aidenbaum) et de l’adjoint à l’urbanisme
(Olivier Ferrand) est total et ne faiblira pas tout au long
du processus. On peut souligner, une fois de plus, à
quel point une volonté politique persévérante
est indispensable à la réussite de tout processus
de démocratie participative. Il existe incontestablement
un frein à la participation au sein du conseil municipal,
et pas seulement dans l’opposition. Des élus
estiment qu’ils n’ont pas à se dessaisir
au profit des citoyens. Ils craignent la multiplication des
acteurs associatifs qui expriment la prétention de
prendre des décisions à leur place, alors que
les élus sont les seuls légitimes pour trancher.
" Faire participer de manière aussi importante
les habitants relève de la démagogie, du populisme
". " La consultation ne sera pas un référendum,
mais un plébiscite pour ou contre la majorité
municipale et le maire "....On identifie aussi, dès
l’origine, les réticences des techniciens qui
ne veulent pas, non plus, que les habitants prennent leur
place.
Il faut noter, dès le départ, qu’il ne
s’agit pas d’un projet urbanistique, ni d’un
projet architectural (tout au plus une architecture d’intérieur),
puisque l’enveloppe de la structure est obligatoirement
conservée. Il s’agit d’un projet d’aménagement,
plus simple et surtout plus circonscrit, relatif à
l’usage d’un lieu fermé. Ce cadrage sur
une échelle limitée explique en partie la réussite
exemplaire de cette opération de démocratie
participative, alors que des dossiers plus complexes, multidisciplinaires,
à espaces emboîtés et aux fonctions nombreuses,
sont beaucoup plus difficiles à aborder par les citoyens,
comme l’étude sur le Forum des Halles l’illustre
abondamment.
Le second choix exceptionnel
des élus est d’avoir théorisé la
démarche avant de l’entreprendre. Ils savent
exactement où ils veulent aller, et comment. Cette
réflexion méthodologique préalable n’a
guère d’équivalent lorsque l’on
étudie d’autres dossiers de participation des
citoyens à la transformation urbaine.
Cette méthodologie s’appuie sur quatre phases
qu’il faudra ensuite détailler :
1°) Une concertation libre, sorte de " brain storming
" organisé au sein de groupes de travail.
2°) Un concours d’idées aboutissant à
133 projets issus des citoyens.
3°) Une synthèse publique, à laquelle les
citoyens ont également participé et débouchant
sur trois programmes alternatifs.
4°) Une consultation locale, soigneusement préparée
par un comité de pilotage rassemblant tous les acteurs.
La troisième option des élus concerne
le choix des interlocuteurs parmi la population. Ils ont estimé
qu’il fallait faire fonctionner simultanément
deux types de représentation.
1°) Les personnes " ordinaires ", pouvant intervenir
comme " amateurs " et pas forcément comme
" experts ". Ce sont les habitants (qu’ils
soient citoyens ou non, c’est-à-dire qu’ils
aient le droit de vote ou non) et les travailleurs de l’arrondissement
dans la mesure où, à l’heure de la pause
ou après le travail, ils peuvent devenir des usagers
du futur équipement. Ces personnes interviennent principalement
au travers de la consultation, mais ne sont jamais exclues
des autres moments de la concertation. Toutes les structures
de travail leur restent constamment ouvertes.
2°) Les personnes " militantes " qui sont prêtes
à donner plus de temps et d’énergie pour
le projet, qui sont souvent membres d’associations globales
(territoriales) ou sectorielles (sport, culture...). Elles
sont présentes dans les groupes de travail des différentes
phases. Elles sont les porteuses des projets du concours d’idées.
Ce mélange permet de dépasser l’habituel
clivage entre la démocratie directe et la démocratie
médiatisée par la vie associative, puisque l’on
estime que les deux voies sont complémentaires. Sans
aucunement les écarter ou s’en méfier,
les décideurs n’assurent aucune exclusivité
aux associations, si importantes et actives soient-elles.
Ils cherchent à toucher également le "
citoyen epsilon " qui n’est pas forcément
membre d’une association. De plus en choisissant "
un périmètre large de la concertation "
(tout l’arrondissement et même un peu au-delà),
ils rejettent la notion de " riverains du projet "
qui seraient les seuls à avoir leur mot à dire.
Il ne s’agit pas d’un projet de quartier, mais
d’un projet d’arrondissement. On voit qu’ils
évitent ainsi deux écueils qui apparaissent
dans le dossier du Forum des Halles : le monopole associatif,
cherchant à confisquer la concertation, la prétention
des riverains à être les seuls à défendre
un intérêt collectif légitime, en négligeant,
pire en écartant, les usagers du lieu qui viennent
de plus loin.
Le IIIème arrondissement dispose de trois Conseils
de quartier. Ils sont présents dans le comité
de pilotage, mais la mairie choisit délibérément
de ne pas leur confier la conduite de l’opération,
toujours dans le but de toucher des interlocuteurs plus nombreux
que ceux qui entrent habituellement dans les structures pérennes
de la démocratie locale. De plus la volonté
de couvrir l’ensemble de l’arrondissement aurait
conduit à un travail inter-conseils, assez difficile
à mettre en œuvre.
Quatrième option :
la mise à la disposition des citoyens d’experts
qui les aident à rendre leurs projets crédibles.
Les 133 projets répondant au concours d’idées
ne sont pas seulement des déclarations d’intentions
ou de vagues schémas exprimant des désirs. Ils
sont complètement élaborés et présentent
une véritable valeur de dossiers opérationnels.
" Ce sont des dossiers de pro ", présentés
dans un superbe album. Pour cela, les élus de l’arrondissement
bénéficient d’un instrument technique
privilégié et unique en son genre dans la capitale
: l’Atelier Local d’Urbanisme du 3ème (ALU3).
L’ALU3 est né en février 2001, peu avant
les élections municipales, mais il résulte d’un
mouvement social ancien.
La municipalité d’arrondissement antérieure
à 1995 était de droite depuis longtemps, pour
ne pas dire depuis toujours. Jacques Dominati, son maire,
a envisagé, en 1973 de démolir la Halle et de
la remplacer par un parking surmonté par un immeuble.
C’était, il faut le reconnaître, au temps
de l’automobile omniprésente. On cherchait alors
à aménager le maximum de parkings au centre
de Paris. En décembre 1973, le Conseil de Paris entérine
le projet de démolition de la Halle et de construction
d’un nouvel immeuble. En octobre 1975, les permis de
démolir et de construire sont délivrés.
En 1976-1977, la mobilisation des habitants contre l’opération
est considérable. Le " Comité des habitants
du 3ème " qui avait déjà joué
un rôle important à propos d’autres "
luttes urbaines " s’engage à fond avec l’association
" SOS-Paris " Le 1er mai 1977, Jacques Chirac, nouveau
maire de Paris vient annoncer sur place l’abandon de
la démolition et du projet de construction. Le Conseil
de Paris, par une délibération du 16 mai 1977,
entérine un projet de réhabilitation et d’entretien
de la Halle, ainsi sauvée : toiture, révision
de l’ossature, électricité, peinture,
ravalement... Il est important, pour la suite de l’histoire,
de garder dans la mémoire qu’on a vécu
de grands moments ensemble et qu’une mobilisation sociale
peut être payante
Le " Comité des habitants du 3ème ",
ainsi mobilisé, rassemble alors des sportifs, utilisateurs
de la Halle, des commerçants de la confection qui y
vendent leurs produits, des militants associatifs très
divers, le plus souvent de gauche, qui défendent le
patrimoine et entendent le valoriser, ou qui contestent l’automobile
triomphante. Mais, après ces heures de gloire, il entre
plutôt en hibernation au début des années
1980, bien que ses militants continuent de constituer un réseau
occasionnel assez distendu.. L’association " Vivre
dans le 3ème ", active aujourd’hui, est
en grande partie issue de ce mouvement. Un autre réseau,
plutôt qu’une association, composé majoritairement
de " post-soixante-huitards " et d’écologistes
avait aussi joué un rôle important à propos
du Marché des Enfants Rouges, y expérimentant
pour la première fois la méthode de l’appel
à projet : 40 projets élaborés par les
étudiants en architecture de l’UP6 avaient alors
été présentés, mais la concertation
n’était pas allée très loin. On
identifie parfois ce groupe du nom du lieu où il se
réunissait : " Le Little Palace ".Ces deux
mouvements ont aussi été actifs à propos
du logement social qui fait cruellement défaut dans
l’arrondissement (1 200 demandeurs). Il existe également
un " Collectif logement du 3ème " qui a obtenu
le lancement d’une OPAH.. D’une manière
plus générale, de nombreuses associations (dont
celle du quartier des Gravilliers), militent pour le maintien
dans l’arrondissement d’une population modeste.
Dans le quartier des Gravilliers dont l’école
est en ZEP, cohabitent, dans des conditions de logement souvent
précaires, des Algériens, des Turcs, des Yougoslaves,
des Africains. L’évolution des prix de l’immobilier,
aux portes du Marais si prisé maintenant, les chasse
peu à peu, mais inexorablement. L’action publique
de l’arrondissement peut-elle aller à contre-courant
du marché, et jusqu’où ? Toutes ces questions
travaillent les militants actifs de l’arrondissement,
quelle que soit leur appartenance associative ou autre. Se
constitue ainsi une pépinière de citoyens interventionnistes
qui joueront un rôle important dans la réussite
de la démocratie participative organisée autour
du dossier du Carreau du Temple. La proposition de concertation
des élus tombe sur un terreau favorable. Des forces
de propositions aguerries existent. De fortes personnalités
expérimentées peuvent encadrer le mouvement
social On a déjà l’habitude de la "
méthodologie du contre-projet " L’ALU3 constitue
ainsi l’aboutissement de cette action militante.
Tous les membres de l’ALU3 sont des bénévoles
résidant dans l’arrondissement. Ils forment un
noyau d’une vingtaine de personnes, avec un second cercle
d’occasionnels. Certains d’entre eux sont architectes,
urbanistes, techniciens et entendent se mettre au service
des habitants. L’un des principaux animateurs a travaillé
durant quatre ans à l’Atelier Public d’Urbanisme
de l’Alma-Gare, à Roubaix, aux temps héroïques
des luttes urbaines, dans les années 1970. Il s’agit
de la première structure de ce type, pour laquelle
la municipalité avait estimé qu’elle devait
salarier un homme de l’art pour accroître l’expertise
des habitants et leur permettre d’exprimer leur volonté
dans des formes élaborées acceptables par les
techniciens. La filiation méthodologique est évidente
avec le IIIème arrondissement de Paris. Ici l’on
affirme que " notre association s’est appelée
" atelier " pour afficher clairement la vocation
que nous voulons lui attribuer : être un lieu de travail
et de propositions ". En cohérence avec son slogan,
" tout ce qui se passe dans notre quartier nous regarde
" l’ALU3 a animé de nombreux travaux sur
des dossiers locaux, et pas seulement sur le Carreau du Temple.
Citons la réhabilitation de l’îlot Saint-Gilles,
à proximité de la place des Vosges, une réflexion
sur les espaces publics et privés : passages, cheminements,
délaissés de voirie, une étude sur le
vieillissement du quartier de l’Horloge en face du centre
Beaubourg, le projet du " Maraisbus ", minibus à
desserte locale, l’accompagnement de l’Opération
Programmée d’Amélioration de l’Habitat
(OPAH), la conception du " quartier vert " de la
rue de Bretagne, l’évolution du Marché
des Enfants Rouges, autant de dossiers qui mériteraient
une étude dans le cadre des travaux de l’Observatoire
relatifs à l’intervention des habitants dans
les grands et les petits projets d’aménagement
et d’urbanisme.
Sous l’impulsion d’un autre de ses dirigeants
engagé nationalement dans ce secteur, l’ALU3
s’intéresse aussi de plus en plus au développement
durable pour le IIIème arrondissement. C’est
son programme prioritaire pour l’année 2005 :
une réflexion en vue d’élaborer un projet
d’ensemble pour l’arrondissement. " Il s’agit
de voir comment les réalisations récentes, ou
les projets en cours, se situent par rapport au principe du
développement durable : concilier développement
économique, progrès social et prise en compte
de l’environnement ". A terme, un " Agenda
21 " devrait être proposé pour le IIIème.
Cinquième option : durant le processus démocratique,
la mairie doit se garder de prendre position ou de chercher
à influencer les choix. Les élus laissent tous
les groupes travailler librement à tous les stades.
Au moment du référendum, elle se garde bien
de formuler sa préférence et de faire campagne
pour l’un des trois projets. Cette méthode neutralise
les oppositions politiques internes.
Revenons plus en détail sur ces différents éléments.
1°) La " concertation libre
".
Elle a lieu en 2002. Elle est lancée par un réunion
publique, le 13 février 2002, animée par Anne
Hidalgo, adjointe de la mairie centrale. Elle rassemble 380
personnes. Il fallait d’abord identifier les besoins
en équipements de l’arrondissement. Des groupes
de travail associant les élus et les 120 habitants
qui se sont portés volontaires lors de la première
réunion, sont mis en place dès le 27 février
2002. (En fait, on estime à près de 300 personnes
les participants plus ou moins réguliers à ces
groupes). Ils sont assistés par un stagiaire recruté
par la mairie d’arrondissement, afin d’assurer
la qualité de l’expertise. Ils ont pu travailler,
de mars à juin 2002, " à débroussailler
le sujet, en toute liberté et sans préjugés
". Ils ont progressivement défini quatre priorités
principales : le sport, la culture, la vie associative et
le développement économique, quatre types d’activités
qui manquent cruellement de lieux de proximité pour
s’épanouir. Ces réflexions débouchent,
en juin 2002, sur une exposition en mairie qui sert de base
à la rédaction du cahier de charges du concours
d’idées, finalisé d’octobre à
décembre 2002.
2°) Le " concours d’idées
".
Il se déroule durant le printemps 2003 et démarre
par une nouvelle grande réunion publique, le 20 mars
2003, présidée par Bertrand Delanoë.. Certains
estiment que l’on a perdu du temps, quelque peu brisé
le dynamisme des habitants, et que la reprise de la concertation
montre que l’on a laissé du monde en route. On
ne peut nier les hésitations, relevant beaucoup plus
des services techniques que des élus ("les élus
ont changé, pas les services " disent les habitants).
Il s’agit essentiellement des services centraux qui
manifestent souterrainement l’idée que des projets
trop élaborés, issus des habitants, les déposséderaient
de leur pouvoir ; classiquement, ils contestent aussi la capacité
des citoyens à construire des projets crédibles.
Tout au plus, peuvent-ils admettre que l’on fasse confirmer
et éventuellement modifier à la marge des projets
issus des services. Il est toujours difficile de franchir
la haute marche qui sépare la consultation de la concertation.
Les élus tiennent bon et, finalement, le processus
reprend après cette petite pause.
Le concours d’idées a été ouvert
à tous, individuels ou collectifs. Si le vote final
de la consultation est réservé aux habitants
et aux travailleurs de l’arrondissement, le concours
d’idées s’adresse aussi aux personnes qui
habitant en dehors de l’arrondissement, et, en effet,
certains projets viennent de loin.. " Il fait appel à
la créativité collective pour imaginer le devenir
du Carreau du Temple ". " Les habitants ont pu donner
forme à leurs idées, comme des professionnels,
avec exposé des motifs et croquis explicatifs, grâce
à l’expertise fournie par l’Atelier Local
d’Urbanisme ". Il constitue une sorte de "
marché de définition ", tel qu’il
est institué par la loi SRU, mais un marché
de définition qui serait réalisé par
les citoyens et non par les techniciens. Près de 500
personnes y ont participé. 133 dossiers ont été
remis en mairie, avec le 15 mai 2003 comme date limite.
Ces projets sont d’une extrême variété.
Citons dans le désordre : un lieu à caractère
récréatif et socio-éducatif, un espace
théâtral, un centre international d’art
de la céramique, une médiathèque, une
maison des associations, un espace public numérique,
un lieu d’activité et d’exposition des
arts appliqués ( la grande école Duperrey est
juste à côté), une maison des cultures
nouvelles, un projet multisports modulable, un espace des
enfants, une grande halle sportive et culturelle, un centre
international de l’illustration, du dessin et de la
bande dessinée, " les Thermes du Temple ",
ensemble de piscines et cinémas, un musée de
l’imaginaire, le carré du design, un centre sportif
et de loisirs de bowling, le Temple de la paix, " la
cohabitation des tribus ", un espace transversal sports,
culture et vie économique, etc... On est frappé
par l’incroyable richesse de ces propositions, preuve
si l’en était besoin, que les citoyens ont quelque
chose à dire aux décideurs, et qu’il suffit
de libérer leur imagination et de conforter leur savoir-faire,
pour qu’ils s’expriment. Il est aussi intéressant
de noter qu’en dépit des difficultés croissantes
de la circulation et encore plus du stationnement dans le
quartier, aucun projet ne reprend l’idée d’un
parking.
3°) La " synthèse
publique ".
De mai à juin 2003 des groupes de travail ouverts,
réunissant les élus, les services de la ville,
et les habitants intéressés, animés par
l’ALU3 délégué par la mairie, élaborent
des propositions de synthèse à partir des 133
réponses au concours. De juin à septembre 2003,
59 projets sont exposés en mairie. Ils résultent
de la première synthèse. Ce travail permet d’aboutir
à trois programmes, " les plus représentatifs
des idées exprimées dans le cadre du concours
".
n première option : " le sport en avant ".
Avec ce programme le Carreau du Temple devient " le grand
équipement sportif du centre de Paris ". "
Il répond à la diversité des pratiques
sportives : régulières ou occasionnelles, soutenues
ou amateurs. Le site est programmé de manière
équilibrée entre ses différents utilisateurs
: habitants et travailleurs, associations sportives, scolaires
". La répartition de l’espace disponible
se fait, de manière équilibrée entre
trois besoins sportifs identifiés lors des phases précédentes
: le tennis, les sports collectifs (basket, volley-ball, handball,
football en salle) et des salles équipées pour
les sports de combat ; mais on trouve aussi des espaces pour
d’autres activités sportives : squash, ping pong,
tir à l’arc, mur d’escalade, rink hockey,
et à l’extérieur, roller et pétanque...Les
salles, prioritairement destinées au sport, peuvent
aussi être utilisées pour d’autres activités
comme salles de répétition ou de spectacle pour
la danse ou l’art du spectacle, pour des expositions,
pour des fêtes associatives. Des espaces de convivialité
sont prévus : club house, café, éventuellement
librairie et petits magasins liés aux sports pratiqués.
En deuxième option : " la culture d’abord
". Avec ce programme, le Carreau du Temple devient "
le grand équipement culturel de proximité de
l’arrondissement ". Il s’organise autour
de trois fonctions. 1°) La diffusion culturelle doit s’effectuer
grâce à des spectacles, à des livres,
à des supports multimédias, des expositions,
des conférences. 2°) La production culturelle doit
permettre à chacun de créer ses propres oeuvres.
Il faut donc des ateliers divers et des salles de répétition.
3°) L’axe du jeu : " la culture doit être
ludique, être l’occasion d’épanouissement
et de partage ". Une grande place est faite aux nouveaux
supports, aux nouvelles technologies. Tous les types d’usagers
doivent trouver leur place. Le programme propose trois espaces
principaux : une médiathèque, une halle d’exposition
et d’événements, une salle de spectacle
de 250 places, avec salles de répétition associées.
Des activités sportives pourront utiliser les lieux,
s’ils ne sont pas occupés par la culture. Un
pôle commercial lié au numérique peut
être intégré.
En troisième option : " un espace pour tous ".
Avec ce programme, le Carreau du Temple devient " un
espace pluriel ". " Il contribue à répondre
à tous les grands besoins de l’arrondissement
dans un même lieu ". " Il doit permettre le
brassage des tribus segmentées : les sportifs , les
gens de culture, le monde associatif, les groupes scolaires
". Le programme propose quatre pôles d’importance
comparable : 1°) Un pôle économique avec
un espace d’exposition et des ateliers de production
artisanale pour les créateurs du quartier (design,
artisanat d’art, mode...) et un espace numérique
destinés aux professionnels des nouvelles technologies.
C’est ce volet économique qui constitue la principale
spécificité de cette troisième option
2°) un pôle associatif, avec en particulier un "
espace jeunesse " et une zone Internet, des salles de
réunion de gabarits différents. Il est à
noter qu’une Maison des Associations est en cours d’aménagement
de l’autre côté de la rue et trouvera ici
un prolongement spécialisé. 3°) Un pôle
culturel, avec une salle de spectacle, des salles de répétition
et de musique 4°) Un pôle sportif, avec un gymnase
omnisports et des équipements de sports en salle. Une
salle pour les expositions et les événements
complétera cette polyvalence.
Remarquons que chacun des projets laisse quelque place aux
autres options : l’option culture laisse un peu de place
pour le sport ; l’option sport laisse un peu de place
pour la culture. De cette façon les " vaincus
" de la consultation ne peuvent pas la considérer
comme une catastrophe.
C’est un comité de pilotage composé des
élus de la majorité et de l’opposition
municipale, des conseils de quartier, des associations représentatives
et des services de la ville qui a organisé la consultation
devant trancher entre ces trois options.
4°) La " consultation locale
".
Elle a été organisée du 26 janvier au
1er février 2004.
Qui peut voter ? ceux qui ont 15 ans ou plus, au 1er février
2004 ; ceux qui habitent, travaillent ou sont scolarisés
dans le IIIème arrondissement, sans condition de nationalité.
Quand et où voter ? Le vote a lieu durant toute une
semaine. Un bureau de vote fixe est installé en mairie,
du vendredi au dimanche, mais, pour ouvrir la consultation
au plus grand nombre, un bureau de vote itinérant (un
bus aménagé à cet effet) circule à
travers le quartier du lundi au jeudi, avec des points de
stationnement largement annoncés.
Une brochure est distribuée aux électeurs potentiels.
Sa traduction en plusieurs langues, dont l’arabe et
le chinois, a provoqué quelques difficultés,
mais c’était le prix à payer pour atteindre
des populations qui ne sont habituellement pas touchées
par les opérations de démocratie participative.
Le livret présente en détail les trois programmes
et précise quelques points essentiels pour que les
règles du jeu soient aussi claires que possible.
n Les trois projets présentés dans la brochure
et soumis au choix des électeurs constituent en réalité
des " pré-programmes ", " des esquisses
définissant l’esprit du futur lieu et sa fonctionnalité,
c’est-à-dire les activités qui y prendront
place ". La loi oblige ensuite les décideurs de
faire rédiger le programme définitif par des
professionnels et les services centraux de la ville de Paris
(Direction du Patrimoine et de l’Architecture). Ce programme
servira de base contractuelle au concours d’architecture.
Le projet architectural sera réalisé par l’équipe
d’architectes, choisie à l’issue d’un
concours d’architecture. On peut se demander comment
prolonger l’intervention des citoyens, dans cette phase
professionnelle ayant lieu hors du pouvoir de l’arrondissement.
Il a été promis que les habitants seront représentés
au jury de sélection sanctionnant le concours d’architecture.
C’est un point d’ailleurs prévu par la
loi SRU.
n Les quatre projets prévoient de creuser et d’aménager
un sous-sol sous la halle, afin de doubler la surface disponible.
Or, rappelons-le, le carreau du Temple est construit sur un
secteur de l’Enclos du Temple : le chevet de son église,
son cimetière médiéval et moderne, des
terrains agricoles, des bâtiments annexes. Des carottages
archéologiques ont été effectués
en août 2003. Ils ont confirmé la présence
de ces éléments. Ces vestiges ne remettent pas
en cause l’opération. Ils imposent toutefois
une campagne de fouilles de près d’un an.
n Dans ces conditions la livraison des premiers équipements
est envisagée pour 2007-2008. Les habitants seront
régulièrement informés de l’avancement
des travaux par des réunions.
Il est incontestable qu’une partie de la population
(4 080 votants dont 4 066 bulletins validés) s’est
passionnée pour cette consultation. " Pour une
fois que l’on nous donne la parole, on la prend ".
L’Association des Gravilliers (militant depuis de nombreuses
années sur une partie de l’arrondissement) joue
un rôle important dans la mobilisation des électeurs.
Les associations sectorielles de la culture et du sport rameutent
leurs adhérents. Les associations de parents d’élèves
qui tiennent à ce que la Halle aménagée
accueille les scolaires sont aussi très présentes.
On trouve des gens très motivés dans toutes
les couches de la population, y compris des étrangers
qui ne parlent pas le français. Les partis politiques
ne jouent à peu près aucun rôle.
Finalement, la troisième option ( " espace pour
tous ") l’emporte de peu (42 %) suivie de très
près par l’option sportive (38 %). C’est
donc le parti du " tout un peu " qui l’a emporté,
sur des choix plus spécialisés. Pour quelques
sceptiques, il était à peu près certain
que l’on arriverait à un tel résultat,
car dans les référendums locaux ce sont presque
toujours les solutions moyennes qui l’emportent, comme
une sorte de " non-choix ". Mais on ne peut admettre
l’argument de quelques aigris : " beaucoup de bruit
pour rien ", car la valeur d’un tel exercice au
regard de la pédagogie de la citoyenneté et
de la réconciliation avec la politique est incommensurable.
Depuis la consultation de janvier 2004, le rythme de l’intervention
démocratique a considérablement ralenti. Le
projet lauréat a été remis entre les
mains de la Direction du Patrimoine et de l’Architecture
(DAPA) de la mairie centrale, pour l’élaboration
d’un programme, selon des formes administratives et
juridiques incontournables. A la suite d’un appel d’offres
(trois mois au minimum de délai admlinistratif), c’est
un bureau d’études et de programmation qui a
été chargé d’établir le
programme du Carreau et, ultérieurement, de lancer
le concours d’architecture. Il faut reconnaître
qu’en tant que membre du comité de pilotage,
l’ALU3 a été informé régulièrement
de la conduite des études de programmation et a émis
des critiques détaillées qui ont été
portées par les élus. Certaines de ces critiques
ont été prises en compte. Mais, il a fallu presque
un an pour que ce document soit établi. Il a été
remis assez récemment. Il fait l’objet de trois
réunions publiques, dont l’une a déjà
eu lieu.
Durant cette période, il n’y a eu aucune intervention
directe de la démocratie participative, c’est-à-dire
des habitants et de leurs associations, qui n’ont pas
eu accès à " ces pouvoirs obscurs, techniques
et lointains " (sic). Cela ne veut pas dire, comme on
l’a vu, que l’ALU3, comme intermédiaire
mandaté, soit resté inactif. La mairie d’arrondissement
annonce à l’ALU3 que la DAPA lui impose un planning
qui reporte la fin des travaux au début 2009. Après
consultation d’autres professionnels de la programmation,
l’ALU3 propose un planning plus serré qui permettrait
au maire du IIIème arrondissement de respecter les
dates qu’il a précédemment annoncées.
L’échéance électorale municipale
est politiquement importante, mais il faudrait également
ne pas décrédibiliser la concertation en retardant
de trop le chantier.. Il faudrait au moins que les travaux
soient largement entamés avant l’élection,
c’est-à-dire qu’ils soient terminés
à la fin 2007, au plus tard au début 2008. En
juillet 2004, ce planning rectifié est présenté
à la DAPA par l’élu du secteur et l’ALU3.
Par lettre de septembre 2004, la DAPA informe les élus
du IIIème et l’ALU3 qu’il lui est impossible
de raccourcir ses délais et les rallonge encore de
presque un an ( fin des travaux à la fin 2009). En
novembre 2004, l’ALU3 décide de s’adresser
au maire de Paris, et lui fait parvenir une lettre lui demandant
de bien vouloir intervenir auprès de ses services pour
raccourcir les délais administratifs. " A l’issue
d’une phase d’intense créativité
collective et d’expérimentation concrète
de la démocratie participative, le projet est entré
dans sa phase administrative. Nous pouvons comprendre que
des raisons impératives puissent obliger la ville à
reporter dans le temps des travaux de réhabilitation
du Carreau, mais nous craignons qu’à une phase
de concertation préalable exemplaire ne succède
une longue période de quasi silence sur les motifs
des retards et sur les étapes à venir : date
du concours d’architecture, fouilles archéologiques,
années budgétaires prenant en compte le financement,
début des travaux.. " Cette lettre est restée
à ce jour sans réponse.
Faut-il mettre en cause l’inertie administrative qui
conduit à une lenteur désespérante ?
Faut-il évoquer la surcharge de travail ? Faut-il aller
jusqu'à parler de mauvaise volonté d’une
administration centrale qui n’arrive pas à s’approprier
un projet issu des habitants, qui est mécontente de
n’avoir pas été mise dans le coup dès
le départ ? Ces retards ne sont pas seulement agaçants.
Ils sont démobilisateurs pour les citoyens qui, après
y avoir cru et s’être beaucoup engagés,
ne verront probablement rien sortir de terre avant 2009. On
touche là du doigt l’une des difficultés
constantes de la démocratie participative : le décalage
entre le temps des habitants et le temps administratif et
technique. Le concours d’architecture sera lancé
assez vite : il s’agit obligatoirement d’un appel
d’offres international, étant donné le
volume financier du projet.
Il se pose aussi des problèmes de financement. L’enveloppe
financière a été décidée
dès le départ et il faudrait mesurer jusqu’à
quel point cette contrainte a pesé sur la concertation.
La réalisation est évaluée à 40
millions d’euros qui sont, en principe, inscrits au
budget de la ville. Mais il existe à 300 mètres
un autre projet, peut-être concurrent en ce qui concerne
les priorités budgétaires : celui de la rénovation
du théâtre de la Gaité Lyrique, projet
qui est conduit directement par les services centraux de la
ville et qui est cher au cœur du maire de Paris. Il est
également évalué à environ 40
millions d’euros. La lenteur relative du cheminement
administratif et technique du dossier du Carreau de Halles
reflète-t-elle le choix prioritaire de la rénovation
du théâtre et la volonté de retarder les
crédits de paiement relatifs au Carreau ?
Il faut impérativement et immédiatement relancer
la participation. Il est urgent de retrouver l’élan
vital initial. Nous avons dit que le programme doit être
prochainement présenté aux habitants au cours
de plusieurs réunions publiques. Comment faire participer
les citoyens, d’une manière ou d’une autre,
au concours d’architecture qui aura lieu ensuite ? Comment
faire démarrer aussi vite que possible le chantier
de fouilles ? Quel dispositif itératif mettre en place
pour que les habitants soient assurés d’une information,
voire d’un contrôle, sur le suivi ? Faut-il réfléchir,
dès maintenant, à la gestion du futur équipement,
régie ou convention à un opérateur associatif
? Il serait dommage de gâcher, in fine, une opération
de participation aussi exceptionnellement réussie dans
ses phases initiales.