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Territoires n°466 - mars 2006

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  Journal de Territoires
n°466 - mars
2006


> lire l'article du mois
 
Dossier de Territoires
n°466 - mars 2006


L'éducation à l'environnement
menacée par le développement durable



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> pour aller plus loin sur le sujet
 
 
 
Dossier de Territoires n° 466 - mars 2006
 
> LE SOMMAIRE
 
Fondamentaux
 

Éducation et environnement
Les enjeux d’une interface nécessaire

Mohammed Taleb, philosophe
 
Parlons droit...
La directive responsabilité environnementale
Raphaëlle Cadet, avocate
 
Pour aller plus loin
Glossaire
 
Acteurs
 
LÉducation à l’environnement en Poitou-Charentes
Une longue histoire
Véronique Berkani, journaliste
 
Les Amis de Circée
Une déesse au chevet de l’éducation à l’environnement
Sabrina Costanzo, journaliste
 
Le Centre d’expérimentation pédagogique de Florac
D'une critique de la pédagogie à l'éducation à l'environnement
Christophe Probst et Michel Vidal, formateurs au CEP
 
Éducation à l’environnement, éducation par l’environnement
Retrouver le sens de la trivialité
rencontre avec Matthieu Calame, chargé de mission à la fondation Charles Léopold Mayer
 
Association Arénes
S’éduquer à l’espace et au débat
rencontre avec Étienne Ballan, association Arénes
 
Débats
 
L’homme et son milieu
Éduquer à l’environnement : pourquoi ?
Philippe Meirieu, pédagogue
 
Professionnalisation
" Le développement durable bouscule l’éducation à l’environnement "
rencontre avec Dominique Bachelart, maître de conférence en sciences de l’éducation
 
Conférences
 
La démocratie participative est-elle soluble dans la gouvernance urbaine ?
par Claudette Lafaye
 
> L'ARTICLE DU MOIS
 
Professionnalisation
" Le développement durable bouscule l’éducation à l’environnement "
rencontre avec Dominique Bachelart
 

Territoires : L’éducation à l’environnement est-elle un champ d’action récent, et comment est-elle structurée ?
Dominique Bachelart : L’éducation à l’environnement existe depuis environ trente ans en France, animée par des acteurs de l’éducation populaire, des naturalistes et des mouvements écologistes préoccupés par la question environnementale. L’Éducation nationale par les classes vertes, l’enseignement agricole par les démarches d’étude de milieu (lire page 24) étaient également très impliqués. Parmi les mouvements fondateurs, il faut noter également les expériences centrées sur l’idée que le contact avec la nature joue un rôle important dans le développement de la personne. C’est le cas de la démarche de Baden Powell dans le scoutisme, qui voulait former des cadres dirigeants de la société dans un affrontement fondateur avec les éléments naturels… On le voit, les premiers mouvements qui portent l’éducation à l’environnement sont très différents, voire divergents. On le constate encore dans des approches d’éducation populaire, centrées sur le développement global de la personne, par rapport à des approches plus naturalistes, type LPO, ou des démarches " résolutiques ", c’est-à-dire qui se donnent comme objectif de résoudre les problèmes environnementaux. Pour brosser un tableau simplifié des grandes démarcations à l’intérieur de l’éducation à l’environnement, on peut dire qu’il y a l’éducation par et dans l’environnement, l’éducation à propos de l’environnement, et l’éducation pour l’environnement. La première est une approche éducative de l’appartenance de l’homme à la nature, participant à la construction d’une personne respectueuse de ce qui l’entoure. La seconde, très développée à l’école, se centre sur l’apprentissage des fonctionnements des écosystèmes : l’interdépendance, les cycles, etc. La dernière a des visées d’engagement, de militantisme, elle veut déclencher l’action. La plupart des acteurs et des actions combinent plus ou moins ces trois formes, mais avec des orientations plus ou moins marquées pour des approches cognitives, sociocritiques ou instrumentales.

Quelles sont les évolutions récentes, ou les enjeux les plus actuels de transformation de ce secteur ?

Il y a un enjeu très actuel, qui est l’arrivée des acteurs de la médiation scientifique. On se rend compte qu’il y a un recouvrement important entre les actions d’éducation à l’environnement et ceux de médiation scientifique : les gens s’échangent des supports pédagogiques, se retrouvent dans les mêmes évènements, etc. L’environnement, par exemple les questions de climat ou d’eau, est un bon objet médiateur vers les sciences ; et c’est un objet aujourd’hui extrêmement mobilisateur. Cela se traduit dans de nouvelles préoccupations d’associations comme Les petits débrouillards ou les récentes expositions de la Cité des sciences de la Villette sur le climat, le soleil, le pétrole, le nucléaire, etc. Ces deux milieux de l’éducation à l’environnement et de la médiation scientifique se disent aujourd’hui qu’il est temps de métisser leurs méthodes
d’intervention, malgré leurs clivages historiques.

Clivages… ?

Disons que les réseaux d’éducation à l’environnement sont traditionnellement plus critiques envers l’idéologie du progrès, ont moins confiance dans la science pour régler les grands problèmes environnementaux. Mais médiateurs scientifiques et environnementaux ressentent aujourd’hui la nécessité de leur rapprochement.
Il y a un second enjeu, plus fort encore, c’est le discours sur le " développement durable " qui vient modifier, notamment depuis la circulaire de l’Éducation nationale de juillet 2004, les orientations de l’éducation à l’environnement. Le problème, c’est que le concept de développement durable mériterait encore beaucoup de discussions ; à de nombreux endroits, il n’est encore qu’un slogan. La position du gouvernement, qui joue sur ce flou terminologique, renforce ce malaise et plaide pour un travail approfondi de redéfinition. Ce que je trouve inquiétant, c’est que l’on n’était pas encore au clair sur la diversité des pratiques actuelles, et que les réorienter massivement vers le développement durable risque d’en mettre certaines en péril. C’est sans doute le cas des actions les plus naturalistes, qui vont avoir de plus en plus de difficultés à être reconnues si elles n’empruntent pas le vocabulaire du développement durable. L’autre risque est que des acteurs comme le ministère de l’Écologie, l’Ademe ou le WWF, par exemple, imposent une forme d’éducation au développement durable basée sur les " éco-gestes ". Or, cela donne une dimension très comportementaliste, très prescriptive de l’éducation. Je ne dis pas que c’est totalement inutile, mais on s’éloigne de l’éducation d’un être humain face à sa propre survie : on ne lui apprend pas l’autonomie quand on lui dit comment mieux trier ses déchets.

Ces évolutions ont-elles des conséquences sur la professionnalisation du secteur ?

Ce qui est sûr, c’est que ce débat sur le développement durable intervient à un moment où l’éducation à l’environnement et la médiation scientifique se posent beaucoup de questions sur la professionnalisation de leurs filières. Ces dernières années, de nombreuses expériences ont pu être menées grâce aux emplois jeunes, qui ont soutenu l’expansion de nouveaux métiers. Aujourd’hui se pose bien sûr la question de la pérennisation et donc, parallèlement, de la création de filières de formations professionnelles de niveaux suffisants pour structurer de nouveaux métiers. Jusqu’à présent, beaucoup d’intervenants étaient des animateurs socio-culturels sensibilisés à l’environnement ou au savoir scientifique.
L’autre modification amenée par le développement durable, c’est l’arrivée massive de nouveaux acteurs. Le secteur privé, les fondations d’entreprises, les producteurs d’énergie, etc., se sentent légitimés à intervenir par le croisement environnement - économie - social qui est contenu dans le développement durable. On voit donc de plus en plus d’acteurs privés s’implanter dans le développement durable, compris par eux comme une pratique de diffusion et de communication. Ce sont les belles plaquettes sur le cycle de l’eau des agences de l’eau, sur les déchets par les industriels, les classes énergie organisées par les services de communication des centrales nucléaires, etc. Je ne condamne rien a priori, mais il faut savoir se poser certaines questions de neutralité et de finalité éducative.

Vous ne semblez pas être une militante du développement durable…

Je ne dis pas cela. Le développement durable est un concept né de discussions internationales, pour répondre à des enjeux globaux. Or, il est utilisé aujourd’hui partout, sous une forme la plus fourre-tout qui soit, et on peut y mettre de fait n’importe quoi. Si nous adoptons ce concept sans en débattre, j’ai peur que ce qui a trait aux rapports entre l’homme et son milieu ne passe à la trappe, au profit de la promotion des ampoules à basse tension… Adopter le développement durable, vite, parce que ça chauffe, ne doit pas nous empêcher de réfléchir à nos modèles de développement ; cela ne peut pas remplacer un débat sur nos choix de société.
Et sur le strict plan pédagogique, le développement durable sollicite des notions d’espace et de temps qui ne sont pas mobilisables dès le plus jeune âge ; à quel âge un enfant peut-il comprendre ce qu’est l’empreinte écologique ? Vérifie-t-on toujours qu’il sache même ce qu’est un hectare, que ce qu’on cherche à lui faire comprendre n’est pas uniquement culpabilisant ? De même, on entend très souvent des acteurs dire que les enfants sont de bons prescripteurs de bonnes pratiques – par exemple pour le tri des déchets – auprès de leurs parents. Il y a là une dimension manipulatrice qui n’a rien d’éducatif. Pour se construire, les enfants ont besoin de savoir que les adultes traitent les problèmes, ce qui leur permet de se développer dans un univers sécurisant. Il ne faut pas les charger de résoudre les problèmes pour lesquels les adultes qui ont signé le protocole de Kyoto n’ont pas de réponse.

Revenons à la professionnalisation du secteur : vous mettez en place une licence professionnelle d’éducation et de médiation " à la science et à l’environnement ". Qu’a-t-elle de vraiment originale ?

À notre connaissance, il n’y a pas de projet équivalent actuellement en France. Le problème, c’est qu’il existe des formations qualifiantes, mais pas de formations diplômantes de niveau 2 (licence). Or, le secteur a déjà plutôt trop d’animateurs techniques, mais il manque de concepteurs pédagogiques qui puissent être les interlocuteurs des élus ou des responsables d’établissement dans la mise en place d’actions pédagogiques. Pour pouvoir prendre des fonctions de responsabilité dans la fonction publique territoriale, il est exigé un niveau 2. Et le besoin, c’est bien d’inventer de nouvelles interventions dans le secteur scolaire, péri-scolaire, auprès des jeunes, des adultes. Si l’on s’en tient aux instructions de l’Éducation nationale, un enfant, pour tout son cycle primaire, doit suivre soixante heures d’éducation à l’environnement, soit neuf jours sur cinq ans ! C’est peu de dire que c’est insuffisant.
La licence est prête à démarrer à la rentrée 2006, mais elle doit encore obtenir l’agrément du ministère. Elle pourrait être proposée en formation initiale, en formation continue et en validation des acquis. La proposition d’un Duheps (Diplôme universitaire des hautes études de la pratique sociale) avec l’université de Tours et le Muséum national d’histoire naturelle vient compléter cette offre pour des professionnels expérimentés qui veulent s’engager dans une recherche sur les pratiques.
On le voit, le temps est venu de valoriser une filière de formation pour faire face aux phénomènes de déclassement, d’emplois précaires, et de responsabilités mal évaluées par rapport aux diplômes. La situation actuelle traduit globalement le fait que la société n’est pas prête à payer au juste prix l’action éducative.
Propos recueillis par Nicolas Leblanc

 
> POUR ALLER PLUS LOIN
 

Ressources

Réseau École et nature : www.ecole-et-nature.org
On y trouve notamment en ligne Dans la nature, catalogue 2006 de séjours d’éducation à l’environnement, classes d’environnement et chantiers nature à travers toute la France.

Site de mutualisation sur les actions d’éducation à l’environnement : www.educ-envir.org

La page consacrée à l’éducation à l’environnement du portail de ressources du centre national de documentation pédagogique, qui donne nombre de liens vers d’autres sites spécialisés : www.educlic.education.fr/Plan.asp?Noeud=85

L’Institut de formation et de recherche en éducation à l’environnement (Ifrée), centre de ressources national sur le sujet : www.education-environnement.org
Ifrée-ORE : 05 49 09 64 92

Un coup d’œil sur les pratiques de nos voisins belges avec le Réseau d’information et de diffusion en éducation à l’environnement :
www.reseau-idee.be

Le texte intégral de la circulaire de l’Éducation nationale " Généralisation d’une éducation à l’environnement pour un développement - rentrée 2004 " sur le site du ministère : www.education.gouv.fr/bo/2004/28/MENE0400752C.htm

Graine Poitou-Charentes
97 bis, rue Cornet - 86000 Poitiers
05 49 01 64 42, www.grainepc.org

Les Amis de Circée
Quartier Saint Ferréol - 26410 Menglon
04 75 21 87 08, www.amisdecircee.fr, amisdecircee@wanadoo.fr

Citéphile
Réseau national de l'éducation à l'environnement urbain
56, rue Pré Catelan - 59110 La Madeleine
citephile@nordnet.fr, www.citephile.org
Citéphile regroupe des acteurs de l'éducation à l'environnement urbain qui ont choisi de mettre en commun leurs savoir-faire et leurs définitions d'une éducation à l'environnement urbain pour créer une culture commune génératrice de pratiques nouvelles, complètes et reconnues.

Plan de déplacements domicile-école
Pour permettre la mise en place d’un plan de déplacements domicile-école, le Grand Lyon met à disposition des parents, des équipes enseignantes, des communes et de toute personne voulant rendre les trajets des écoliers et de leurs familles du domicile à l’école moins polluants, plus conviviaux, plus pratiques… Des fiches méthodologiques sont à télécharger gratuitement sur le site www.grandlyon.com (rubrique politique d’agglomération puis déplacements puis pédibus)


À lire

L'écodéveloppement, stratégies pour le XXIe siècle, Ignacy Sachs, Syros, 1997

Notre empreinte écologique : comment réduire les conséquences de l'activité humaine sur la Terre, Mathis Wackernagel, éditions Écosociété, Montréal, 1999

La convivialité, Ivan Illich, Seuil, 1973

Chemins de l'imaginaire : pédagogie de l'imaginaire et éducation à l'environnement, Dominique Cottereau, éditions de Babio, 1999

Éducation, formation, environnement, Bernard Tissier, Économica, 1998

 
Journal de TERRITOIRES n° 466 -
mars 2006
 
> L'ARTICLE DU MOIS
 
Un concours d'idées dessine l'avenir du Carreau du temple
Par Georges Gontcharoff, enquête sur place, avril 2005
 
Le Temple était la forteresse des Templiers à Paris, construite au XIIème siècle, aux limites de la ville de l’époque. C’est là que la famille royale fut enfermée durant la Révolution Française. Depuis le Moyen Age se tenait dans " l’enclos du Temple ", sur le " carreau ", c’est-à-dire sur une place, un grand marché de " friperies " bénéficiant d’une franchise. Au XIXème siècle, après la démolition du Temple, on construit, sur une partie du terrain, la Mairie du IIIème arrondissement, un square et, après différentes autres constructions, une grande halle à structure métallique (réalisé par un disciple de Baltard) destinée à poursuivre, à l’abri du couvert, l’activité de vente de vêtements, de tissus ou de cuir. Pendant des décennies et jusqu’aux années 1980, les petits artisans du quartier et du quartier voisin (le Sentier), par plusieurs centaines, y écoulent leurs productions, dans une ambiance de souk. Ce sont majoritairement, mais non exclusivement, des artisans-vendeurs juifs venus de l’Europe centrale et orientale, puis de l’Afrique du Nord. Aujourd’hui, cette population est très réduite, remplacée par une très dynamique et très massive immigration chinoise qui a d’abord fabriqué dans de petits ateliers, puis ensuite importé de Chine, par containers entiers, des vêtements à très bon marché et des objets divers de maroquinerie. Leur présence croissante est de la plus brûlante actualité. Ils n’utilisent pas la Halle comme lieu de commercialisation, et celle-ci n’abrite plus aujourd’hui que quatre ou cinq vendeurs, dans une triste impression d’abandon. " C’est un lieu moribond depuis longtemps, mais c’est un lieu de mémoire pour les vieux habitants, avec un réel intérêt architectural ". Tout le monde s’accorde pour penser qu’une page est définitivement tournée et qu’il faut changer l’usage d’un lieu dont l’architecture mérite d’être conservée.
Le bâtiment actuel est une grande halle métallique, composé de trois travées de largeur inégale. Elle a été amputée, dès le début du XXème siècle d’un de ses angles où a été construit un immeuble d’habitation. La grande halle, dans sa partie centrale présente 2 400 m2, très lumineux, grâce à un éclairage " zénital " de verrières et à des parois latérales de verre dépoli. Avec les travées latérales, on atteint un total de 4000 m2 au sol. C’est incontestablement un ouvrage imposant d’une forte valeur patrimoniale.

En 2001, la municipalité de gauche de l’arrondissement fait du Carreau du Temple l’objet principal de sa réflexion sur les équipements publics de proximité. Il y a dans l’arrondissement des équipements prestigieux d’importance métropolitaine, comme le musée du Conservatoire des Arts et Métiers, les Archives nationales, le musée Carnavalet de l’histoire de la Ville de Paris et, non loin, le Centre Pompidou, mais il y manque presque totalement des équipements de proximité pour la population qui habite ici : équipements sportifs, culturels et économiques (permettant aux nombreux artisans et aux " start up " de trouver " une pépinière " pour leur développement). Le Carreau peut-il abriter ces activités, avec une vocation de proximité un peu plus large que celle l’arrondissement. ? Comment faire du neuf dans un bâtiment ancien ? Comment animer (ou réanimer) la vie sociale dans un des arrondissements à la densité humaine la plus " terrifiante " de la capitale ( 30 000 habitants dans un des plus petits arrondissements de Paris) ?

Dans la répartition des compétences issue de la loi Paris-Marseille-Lyon (PML), il est évident qu’un tel dossier relève de la mairie centrale. mais Bertrand Delanoë fait savoir qu’il laisse la mairie d’arrondissement mener librement son expérimentation démocratique. " C’est compliqué, mais on jugera au résultat ".

Un premier choix
D’une manière assez exceptionnelle, les élus estiment dès le départ " qu’ils ne sont pas légitimes pour se prononcer sur un tel sujet à la place des habitants, futurs usagers de l’équipement ". " Ce sont les habitants qui sont le mieux à même de juger ce qui est bon pour eux et d’arbitrer, entre eux, les conflits d’usage qui ne manqueront pas d’apparaître ". L’engagement du maire (Pierre Aidenbaum) et de l’adjoint à l’urbanisme (Olivier Ferrand) est total et ne faiblira pas tout au long du processus. On peut souligner, une fois de plus, à quel point une volonté politique persévérante est indispensable à la réussite de tout processus de démocratie participative. Il existe incontestablement un frein à la participation au sein du conseil municipal, et pas seulement dans l’opposition. Des élus estiment qu’ils n’ont pas à se dessaisir au profit des citoyens. Ils craignent la multiplication des acteurs associatifs qui expriment la prétention de prendre des décisions à leur place, alors que les élus sont les seuls légitimes pour trancher. " Faire participer de manière aussi importante les habitants relève de la démagogie, du populisme ". " La consultation ne sera pas un référendum, mais un plébiscite pour ou contre la majorité municipale et le maire "....On identifie aussi, dès l’origine, les réticences des techniciens qui ne veulent pas, non plus, que les habitants prennent leur place.

Il faut noter, dès le départ, qu’il ne s’agit pas d’un projet urbanistique, ni d’un projet architectural (tout au plus une architecture d’intérieur), puisque l’enveloppe de la structure est obligatoirement conservée. Il s’agit d’un projet d’aménagement, plus simple et surtout plus circonscrit, relatif à l’usage d’un lieu fermé. Ce cadrage sur une échelle limitée explique en partie la réussite exemplaire de cette opération de démocratie participative, alors que des dossiers plus complexes, multidisciplinaires, à espaces emboîtés et aux fonctions nombreuses, sont beaucoup plus difficiles à aborder par les citoyens, comme l’étude sur le Forum des Halles l’illustre abondamment.

Le second choix exceptionnel des élus est d’avoir théorisé la démarche avant de l’entreprendre. Ils savent exactement où ils veulent aller, et comment. Cette réflexion méthodologique préalable n’a guère d’équivalent lorsque l’on étudie d’autres dossiers de participation des citoyens à la transformation urbaine.
Cette méthodologie s’appuie sur quatre phases qu’il faudra ensuite détailler :
1°) Une concertation libre, sorte de " brain storming " organisé au sein de groupes de travail.
2°) Un concours d’idées aboutissant à 133 projets issus des citoyens.
3°) Une synthèse publique, à laquelle les citoyens ont également participé et débouchant sur trois programmes alternatifs.
4°) Une consultation locale, soigneusement préparée par un comité de pilotage rassemblant tous les acteurs.

La troisième option
des élus concerne le choix des interlocuteurs parmi la population. Ils ont estimé qu’il fallait faire fonctionner simultanément deux types de représentation.
1°) Les personnes " ordinaires ", pouvant intervenir comme " amateurs " et pas forcément comme " experts ". Ce sont les habitants (qu’ils soient citoyens ou non, c’est-à-dire qu’ils aient le droit de vote ou non) et les travailleurs de l’arrondissement dans la mesure où, à l’heure de la pause ou après le travail, ils peuvent devenir des usagers du futur équipement. Ces personnes interviennent principalement au travers de la consultation, mais ne sont jamais exclues des autres moments de la concertation. Toutes les structures de travail leur restent constamment ouvertes.
2°) Les personnes " militantes " qui sont prêtes à donner plus de temps et d’énergie pour le projet, qui sont souvent membres d’associations globales (territoriales) ou sectorielles (sport, culture...). Elles sont présentes dans les groupes de travail des différentes phases. Elles sont les porteuses des projets du concours d’idées.

Ce mélange permet de dépasser l’habituel clivage entre la démocratie directe et la démocratie médiatisée par la vie associative, puisque l’on estime que les deux voies sont complémentaires. Sans aucunement les écarter ou s’en méfier, les décideurs n’assurent aucune exclusivité aux associations, si importantes et actives soient-elles. Ils cherchent à toucher également le " citoyen epsilon " qui n’est pas forcément membre d’une association. De plus en choisissant " un périmètre large de la concertation " (tout l’arrondissement et même un peu au-delà), ils rejettent la notion de " riverains du projet " qui seraient les seuls à avoir leur mot à dire. Il ne s’agit pas d’un projet de quartier, mais d’un projet d’arrondissement. On voit qu’ils évitent ainsi deux écueils qui apparaissent dans le dossier du Forum des Halles : le monopole associatif, cherchant à confisquer la concertation, la prétention des riverains à être les seuls à défendre un intérêt collectif légitime, en négligeant, pire en écartant, les usagers du lieu qui viennent de plus loin.
Le IIIème arrondissement dispose de trois Conseils de quartier. Ils sont présents dans le comité de pilotage, mais la mairie choisit délibérément de ne pas leur confier la conduite de l’opération, toujours dans le but de toucher des interlocuteurs plus nombreux que ceux qui entrent habituellement dans les structures pérennes de la démocratie locale. De plus la volonté de couvrir l’ensemble de l’arrondissement aurait conduit à un travail inter-conseils, assez difficile à mettre en œuvre.

Quatrième option : la mise à la disposition des citoyens d’experts qui les aident à rendre leurs projets crédibles. Les 133 projets répondant au concours d’idées ne sont pas seulement des déclarations d’intentions ou de vagues schémas exprimant des désirs. Ils sont complètement élaborés et présentent une véritable valeur de dossiers opérationnels. " Ce sont des dossiers de pro ", présentés dans un superbe album. Pour cela, les élus de l’arrondissement bénéficient d’un instrument technique privilégié et unique en son genre dans la capitale : l’Atelier Local d’Urbanisme du 3ème (ALU3). L’ALU3 est né en février 2001, peu avant les élections municipales, mais il résulte d’un mouvement social ancien.

La municipalité d’arrondissement antérieure à 1995 était de droite depuis longtemps, pour ne pas dire depuis toujours. Jacques Dominati, son maire, a envisagé, en 1973 de démolir la Halle et de la remplacer par un parking surmonté par un immeuble. C’était, il faut le reconnaître, au temps de l’automobile omniprésente. On cherchait alors à aménager le maximum de parkings au centre de Paris. En décembre 1973, le Conseil de Paris entérine le projet de démolition de la Halle et de construction d’un nouvel immeuble. En octobre 1975, les permis de démolir et de construire sont délivrés. En 1976-1977, la mobilisation des habitants contre l’opération est considérable. Le " Comité des habitants du 3ème " qui avait déjà joué un rôle important à propos d’autres " luttes urbaines " s’engage à fond avec l’association " SOS-Paris " Le 1er mai 1977, Jacques Chirac, nouveau maire de Paris vient annoncer sur place l’abandon de la démolition et du projet de construction. Le Conseil de Paris, par une délibération du 16 mai 1977, entérine un projet de réhabilitation et d’entretien de la Halle, ainsi sauvée : toiture, révision de l’ossature, électricité, peinture, ravalement... Il est important, pour la suite de l’histoire, de garder dans la mémoire qu’on a vécu de grands moments ensemble et qu’une mobilisation sociale peut être payante

Le " Comité des habitants du 3ème ", ainsi mobilisé, rassemble alors des sportifs, utilisateurs de la Halle, des commerçants de la confection qui y vendent leurs produits, des militants associatifs très divers, le plus souvent de gauche, qui défendent le patrimoine et entendent le valoriser, ou qui contestent l’automobile triomphante. Mais, après ces heures de gloire, il entre plutôt en hibernation au début des années 1980, bien que ses militants continuent de constituer un réseau occasionnel assez distendu.. L’association " Vivre dans le 3ème ", active aujourd’hui, est en grande partie issue de ce mouvement. Un autre réseau, plutôt qu’une association, composé majoritairement de " post-soixante-huitards " et d’écologistes avait aussi joué un rôle important à propos du Marché des Enfants Rouges, y expérimentant pour la première fois la méthode de l’appel à projet : 40 projets élaborés par les étudiants en architecture de l’UP6 avaient alors été présentés, mais la concertation n’était pas allée très loin. On identifie parfois ce groupe du nom du lieu où il se réunissait : " Le Little Palace ".Ces deux mouvements ont aussi été actifs à propos du logement social qui fait cruellement défaut dans l’arrondissement (1 200 demandeurs). Il existe également un " Collectif logement du 3ème " qui a obtenu le lancement d’une OPAH.. D’une manière plus générale, de nombreuses associations (dont celle du quartier des Gravilliers), militent pour le maintien dans l’arrondissement d’une population modeste. Dans le quartier des Gravilliers dont l’école est en ZEP, cohabitent, dans des conditions de logement souvent précaires, des Algériens, des Turcs, des Yougoslaves, des Africains. L’évolution des prix de l’immobilier, aux portes du Marais si prisé maintenant, les chasse peu à peu, mais inexorablement. L’action publique de l’arrondissement peut-elle aller à contre-courant du marché, et jusqu’où ? Toutes ces questions travaillent les militants actifs de l’arrondissement, quelle que soit leur appartenance associative ou autre. Se constitue ainsi une pépinière de citoyens interventionnistes qui joueront un rôle important dans la réussite de la démocratie participative organisée autour du dossier du Carreau du Temple. La proposition de concertation des élus tombe sur un terreau favorable. Des forces de propositions aguerries existent. De fortes personnalités expérimentées peuvent encadrer le mouvement social On a déjà l’habitude de la " méthodologie du contre-projet " L’ALU3 constitue ainsi l’aboutissement de cette action militante.
Tous les membres de l’ALU3 sont des bénévoles résidant dans l’arrondissement. Ils forment un noyau d’une vingtaine de personnes, avec un second cercle d’occasionnels. Certains d’entre eux sont architectes, urbanistes, techniciens et entendent se mettre au service des habitants. L’un des principaux animateurs a travaillé durant quatre ans à l’Atelier Public d’Urbanisme de l’Alma-Gare, à Roubaix, aux temps héroïques des luttes urbaines, dans les années 1970. Il s’agit de la première structure de ce type, pour laquelle la municipalité avait estimé qu’elle devait salarier un homme de l’art pour accroître l’expertise des habitants et leur permettre d’exprimer leur volonté dans des formes élaborées acceptables par les techniciens. La filiation méthodologique est évidente avec le IIIème arrondissement de Paris. Ici l’on affirme que " notre association s’est appelée " atelier " pour afficher clairement la vocation que nous voulons lui attribuer : être un lieu de travail et de propositions ". En cohérence avec son slogan, " tout ce qui se passe dans notre quartier nous regarde " l’ALU3 a animé de nombreux travaux sur des dossiers locaux, et pas seulement sur le Carreau du Temple. Citons la réhabilitation de l’îlot Saint-Gilles, à proximité de la place des Vosges, une réflexion sur les espaces publics et privés : passages, cheminements, délaissés de voirie, une étude sur le vieillissement du quartier de l’Horloge en face du centre Beaubourg, le projet du " Maraisbus ", minibus à desserte locale, l’accompagnement de l’Opération Programmée d’Amélioration de l’Habitat (OPAH), la conception du " quartier vert " de la rue de Bretagne, l’évolution du Marché des Enfants Rouges, autant de dossiers qui mériteraient une étude dans le cadre des travaux de l’Observatoire relatifs à l’intervention des habitants dans les grands et les petits projets d’aménagement et d’urbanisme.

Sous l’impulsion d’un autre de ses dirigeants engagé nationalement dans ce secteur, l’ALU3 s’intéresse aussi de plus en plus au développement durable pour le IIIème arrondissement. C’est son programme prioritaire pour l’année 2005 : une réflexion en vue d’élaborer un projet d’ensemble pour l’arrondissement. " Il s’agit de voir comment les réalisations récentes, ou les projets en cours, se situent par rapport au principe du développement durable : concilier développement économique, progrès social et prise en compte de l’environnement ". A terme, un " Agenda 21 " devrait être proposé pour le IIIème.

Cinquième option
: durant le processus démocratique, la mairie doit se garder de prendre position ou de chercher à influencer les choix. Les élus laissent tous les groupes travailler librement à tous les stades. Au moment du référendum, elle se garde bien de formuler sa préférence et de faire campagne pour l’un des trois projets. Cette méthode neutralise les oppositions politiques internes.
Revenons plus en détail sur ces différents éléments.

1°) La " concertation libre ".
Elle a lieu en 2002. Elle est lancée par un réunion publique, le 13 février 2002, animée par Anne Hidalgo, adjointe de la mairie centrale. Elle rassemble 380 personnes. Il fallait d’abord identifier les besoins en équipements de l’arrondissement. Des groupes de travail associant les élus et les 120 habitants qui se sont portés volontaires lors de la première réunion, sont mis en place dès le 27 février 2002. (En fait, on estime à près de 300 personnes les participants plus ou moins réguliers à ces groupes). Ils sont assistés par un stagiaire recruté par la mairie d’arrondissement, afin d’assurer la qualité de l’expertise. Ils ont pu travailler, de mars à juin 2002, " à débroussailler le sujet, en toute liberté et sans préjugés ". Ils ont progressivement défini quatre priorités principales : le sport, la culture, la vie associative et le développement économique, quatre types d’activités qui manquent cruellement de lieux de proximité pour s’épanouir. Ces réflexions débouchent, en juin 2002, sur une exposition en mairie qui sert de base à la rédaction du cahier de charges du concours d’idées, finalisé d’octobre à décembre 2002.

2°) Le " concours d’idées ".
Il se déroule durant le printemps 2003 et démarre par une nouvelle grande réunion publique, le 20 mars 2003, présidée par Bertrand Delanoë.. Certains estiment que l’on a perdu du temps, quelque peu brisé le dynamisme des habitants, et que la reprise de la concertation montre que l’on a laissé du monde en route. On ne peut nier les hésitations, relevant beaucoup plus des services techniques que des élus ("les élus ont changé, pas les services " disent les habitants). Il s’agit essentiellement des services centraux qui manifestent souterrainement l’idée que des projets trop élaborés, issus des habitants, les déposséderaient de leur pouvoir ; classiquement, ils contestent aussi la capacité des citoyens à construire des projets crédibles. Tout au plus, peuvent-ils admettre que l’on fasse confirmer et éventuellement modifier à la marge des projets issus des services. Il est toujours difficile de franchir la haute marche qui sépare la consultation de la concertation. Les élus tiennent bon et, finalement, le processus reprend après cette petite pause.

Le concours d’idées a été ouvert à tous, individuels ou collectifs. Si le vote final de la consultation est réservé aux habitants et aux travailleurs de l’arrondissement, le concours d’idées s’adresse aussi aux personnes qui habitant en dehors de l’arrondissement, et, en effet, certains projets viennent de loin.. " Il fait appel à la créativité collective pour imaginer le devenir du Carreau du Temple ". " Les habitants ont pu donner forme à leurs idées, comme des professionnels, avec exposé des motifs et croquis explicatifs, grâce à l’expertise fournie par l’Atelier Local d’Urbanisme ". Il constitue une sorte de " marché de définition ", tel qu’il est institué par la loi SRU, mais un marché de définition qui serait réalisé par les citoyens et non par les techniciens. Près de 500 personnes y ont participé. 133 dossiers ont été remis en mairie, avec le 15 mai 2003 comme date limite.

Ces projets sont d’une extrême variété. Citons dans le désordre : un lieu à caractère récréatif et socio-éducatif, un espace théâtral, un centre international d’art de la céramique, une médiathèque, une maison des associations, un espace public numérique, un lieu d’activité et d’exposition des arts appliqués ( la grande école Duperrey est juste à côté), une maison des cultures nouvelles, un projet multisports modulable, un espace des enfants, une grande halle sportive et culturelle, un centre international de l’illustration, du dessin et de la bande dessinée, " les Thermes du Temple ", ensemble de piscines et cinémas, un musée de l’imaginaire, le carré du design, un centre sportif et de loisirs de bowling, le Temple de la paix, " la cohabitation des tribus ", un espace transversal sports, culture et vie économique, etc... On est frappé par l’incroyable richesse de ces propositions, preuve si l’en était besoin, que les citoyens ont quelque chose à dire aux décideurs, et qu’il suffit de libérer leur imagination et de conforter leur savoir-faire, pour qu’ils s’expriment. Il est aussi intéressant de noter qu’en dépit des difficultés croissantes de la circulation et encore plus du stationnement dans le quartier, aucun projet ne reprend l’idée d’un parking.

3°) La " synthèse publique ".
De mai à juin 2003 des groupes de travail ouverts, réunissant les élus, les services de la ville, et les habitants intéressés, animés par l’ALU3 délégué par la mairie, élaborent des propositions de synthèse à partir des 133 réponses au concours. De juin à septembre 2003, 59 projets sont exposés en mairie. Ils résultent de la première synthèse. Ce travail permet d’aboutir à trois programmes, " les plus représentatifs des idées exprimées dans le cadre du concours ".
n première option : " le sport en avant ". Avec ce programme le Carreau du Temple devient " le grand équipement sportif du centre de Paris ". " Il répond à la diversité des pratiques sportives : régulières ou occasionnelles, soutenues ou amateurs. Le site est programmé de manière équilibrée entre ses différents utilisateurs : habitants et travailleurs, associations sportives, scolaires ". La répartition de l’espace disponible se fait, de manière équilibrée entre trois besoins sportifs identifiés lors des phases précédentes : le tennis, les sports collectifs (basket, volley-ball, handball, football en salle) et des salles équipées pour les sports de combat ; mais on trouve aussi des espaces pour d’autres activités sportives : squash, ping pong, tir à l’arc, mur d’escalade, rink hockey, et à l’extérieur, roller et pétanque...Les salles, prioritairement destinées au sport, peuvent aussi être utilisées pour d’autres activités comme salles de répétition ou de spectacle pour la danse ou l’art du spectacle, pour des expositions, pour des fêtes associatives. Des espaces de convivialité sont prévus : club house, café, éventuellement librairie et petits magasins liés aux sports pratiqués.
En deuxième option : " la culture d’abord ". Avec ce programme, le Carreau du Temple devient " le grand équipement culturel de proximité de l’arrondissement ". Il s’organise autour de trois fonctions. 1°) La diffusion culturelle doit s’effectuer grâce à des spectacles, à des livres, à des supports multimédias, des expositions, des conférences. 2°) La production culturelle doit permettre à chacun de créer ses propres oeuvres. Il faut donc des ateliers divers et des salles de répétition. 3°) L’axe du jeu : " la culture doit être ludique, être l’occasion d’épanouissement et de partage ". Une grande place est faite aux nouveaux supports, aux nouvelles technologies. Tous les types d’usagers doivent trouver leur place. Le programme propose trois espaces principaux : une médiathèque, une halle d’exposition et d’événements, une salle de spectacle de 250 places, avec salles de répétition associées. Des activités sportives pourront utiliser les lieux, s’ils ne sont pas occupés par la culture. Un pôle commercial lié au numérique peut être intégré.
En troisième option : " un espace pour tous ". Avec ce programme, le Carreau du Temple devient " un espace pluriel ". " Il contribue à répondre à tous les grands besoins de l’arrondissement dans un même lieu ". " Il doit permettre le brassage des tribus segmentées : les sportifs , les gens de culture, le monde associatif, les groupes scolaires ". Le programme propose quatre pôles d’importance comparable : 1°) Un pôle économique avec un espace d’exposition et des ateliers de production artisanale pour les créateurs du quartier (design, artisanat d’art, mode...) et un espace numérique destinés aux professionnels des nouvelles technologies. C’est ce volet économique qui constitue la principale spécificité de cette troisième option 2°) un pôle associatif, avec en particulier un " espace jeunesse " et une zone Internet, des salles de réunion de gabarits différents. Il est à noter qu’une Maison des Associations est en cours d’aménagement de l’autre côté de la rue et trouvera ici un prolongement spécialisé. 3°) Un pôle culturel, avec une salle de spectacle, des salles de répétition et de musique 4°) Un pôle sportif, avec un gymnase omnisports et des équipements de sports en salle. Une salle pour les expositions et les événements complétera cette polyvalence.
Remarquons que chacun des projets laisse quelque place aux autres options : l’option culture laisse un peu de place pour le sport ; l’option sport laisse un peu de place pour la culture. De cette façon les " vaincus " de la consultation ne peuvent pas la considérer comme une catastrophe.
C’est un comité de pilotage composé des élus de la majorité et de l’opposition municipale, des conseils de quartier, des associations représentatives et des services de la ville qui a organisé la consultation devant trancher entre ces trois options.

4°) La " consultation locale ".
Elle a été organisée du 26 janvier au 1er février 2004.
Qui peut voter ? ceux qui ont 15 ans ou plus, au 1er février 2004 ; ceux qui habitent, travaillent ou sont scolarisés dans le IIIème arrondissement, sans condition de nationalité.
Quand et où voter ? Le vote a lieu durant toute une semaine. Un bureau de vote fixe est installé en mairie, du vendredi au dimanche, mais, pour ouvrir la consultation au plus grand nombre, un bureau de vote itinérant (un bus aménagé à cet effet) circule à travers le quartier du lundi au jeudi, avec des points de stationnement largement annoncés.
Une brochure est distribuée aux électeurs potentiels. Sa traduction en plusieurs langues, dont l’arabe et le chinois, a provoqué quelques difficultés, mais c’était le prix à payer pour atteindre des populations qui ne sont habituellement pas touchées par les opérations de démocratie participative. Le livret présente en détail les trois programmes et précise quelques points essentiels pour que les règles du jeu soient aussi claires que possible.
n Les trois projets présentés dans la brochure et soumis au choix des électeurs constituent en réalité des " pré-programmes ", " des esquisses définissant l’esprit du futur lieu et sa fonctionnalité, c’est-à-dire les activités qui y prendront place ". La loi oblige ensuite les décideurs de faire rédiger le programme définitif par des professionnels et les services centraux de la ville de Paris (Direction du Patrimoine et de l’Architecture). Ce programme servira de base contractuelle au concours d’architecture. Le projet architectural sera réalisé par l’équipe d’architectes, choisie à l’issue d’un concours d’architecture. On peut se demander comment prolonger l’intervention des citoyens, dans cette phase professionnelle ayant lieu hors du pouvoir de l’arrondissement. Il a été promis que les habitants seront représentés au jury de sélection sanctionnant le concours d’architecture. C’est un point d’ailleurs prévu par la loi SRU.
n Les quatre projets prévoient de creuser et d’aménager un sous-sol sous la halle, afin de doubler la surface disponible. Or, rappelons-le, le carreau du Temple est construit sur un secteur de l’Enclos du Temple : le chevet de son église, son cimetière médiéval et moderne, des terrains agricoles, des bâtiments annexes. Des carottages archéologiques ont été effectués en août 2003. Ils ont confirmé la présence de ces éléments. Ces vestiges ne remettent pas en cause l’opération. Ils imposent toutefois une campagne de fouilles de près d’un an.
n Dans ces conditions la livraison des premiers équipements est envisagée pour 2007-2008. Les habitants seront régulièrement informés de l’avancement des travaux par des réunions.
Il est incontestable qu’une partie de la population (4 080 votants dont 4 066 bulletins validés) s’est passionnée pour cette consultation. " Pour une fois que l’on nous donne la parole, on la prend ". L’Association des Gravilliers (militant depuis de nombreuses années sur une partie de l’arrondissement) joue un rôle important dans la mobilisation des électeurs. Les associations sectorielles de la culture et du sport rameutent leurs adhérents. Les associations de parents d’élèves qui tiennent à ce que la Halle aménagée accueille les scolaires sont aussi très présentes. On trouve des gens très motivés dans toutes les couches de la population, y compris des étrangers qui ne parlent pas le français. Les partis politiques ne jouent à peu près aucun rôle.

Finalement, la troisième option ( " espace pour tous ") l’emporte de peu (42 %) suivie de très près par l’option sportive (38 %). C’est donc le parti du " tout un peu " qui l’a emporté, sur des choix plus spécialisés. Pour quelques sceptiques, il était à peu près certain que l’on arriverait à un tel résultat, car dans les référendums locaux ce sont presque toujours les solutions moyennes qui l’emportent, comme une sorte de " non-choix ". Mais on ne peut admettre l’argument de quelques aigris : " beaucoup de bruit pour rien ", car la valeur d’un tel exercice au regard de la pédagogie de la citoyenneté et de la réconciliation avec la politique est incommensurable.
Depuis la consultation de janvier 2004, le rythme de l’intervention démocratique a considérablement ralenti. Le projet lauréat a été remis entre les mains de la Direction du Patrimoine et de l’Architecture (DAPA) de la mairie centrale, pour l’élaboration d’un programme, selon des formes administratives et juridiques incontournables. A la suite d’un appel d’offres (trois mois au minimum de délai admlinistratif), c’est un bureau d’études et de programmation qui a été chargé d’établir le programme du Carreau et, ultérieurement, de lancer le concours d’architecture. Il faut reconnaître qu’en tant que membre du comité de pilotage, l’ALU3 a été informé régulièrement de la conduite des études de programmation et a émis des critiques détaillées qui ont été portées par les élus. Certaines de ces critiques ont été prises en compte. Mais, il a fallu presque un an pour que ce document soit établi. Il a été remis assez récemment. Il fait l’objet de trois réunions publiques, dont l’une a déjà eu lieu.

Durant cette période, il n’y a eu aucune intervention directe de la démocratie participative, c’est-à-dire des habitants et de leurs associations, qui n’ont pas eu accès à " ces pouvoirs obscurs, techniques et lointains " (sic). Cela ne veut pas dire, comme on l’a vu, que l’ALU3, comme intermédiaire mandaté, soit resté inactif. La mairie d’arrondissement annonce à l’ALU3 que la DAPA lui impose un planning qui reporte la fin des travaux au début 2009. Après consultation d’autres professionnels de la programmation, l’ALU3 propose un planning plus serré qui permettrait au maire du IIIème arrondissement de respecter les dates qu’il a précédemment annoncées. L’échéance électorale municipale est politiquement importante, mais il faudrait également ne pas décrédibiliser la concertation en retardant de trop le chantier.. Il faudrait au moins que les travaux soient largement entamés avant l’élection, c’est-à-dire qu’ils soient terminés à la fin 2007, au plus tard au début 2008. En juillet 2004, ce planning rectifié est présenté à la DAPA par l’élu du secteur et l’ALU3. Par lettre de septembre 2004, la DAPA informe les élus du IIIème et l’ALU3 qu’il lui est impossible de raccourcir ses délais et les rallonge encore de presque un an ( fin des travaux à la fin 2009). En novembre 2004, l’ALU3 décide de s’adresser au maire de Paris, et lui fait parvenir une lettre lui demandant de bien vouloir intervenir auprès de ses services pour raccourcir les délais administratifs. " A l’issue d’une phase d’intense créativité collective et d’expérimentation concrète de la démocratie participative, le projet est entré dans sa phase administrative. Nous pouvons comprendre que des raisons impératives puissent obliger la ville à reporter dans le temps des travaux de réhabilitation du Carreau, mais nous craignons qu’à une phase de concertation préalable exemplaire ne succède une longue période de quasi silence sur les motifs des retards et sur les étapes à venir : date du concours d’architecture, fouilles archéologiques, années budgétaires prenant en compte le financement, début des travaux.. " Cette lettre est restée à ce jour sans réponse.

Faut-il mettre en cause l’inertie administrative qui conduit à une lenteur désespérante ? Faut-il évoquer la surcharge de travail ? Faut-il aller jusqu'à parler de mauvaise volonté d’une administration centrale qui n’arrive pas à s’approprier un projet issu des habitants, qui est mécontente de n’avoir pas été mise dans le coup dès le départ ? Ces retards ne sont pas seulement agaçants. Ils sont démobilisateurs pour les citoyens qui, après y avoir cru et s’être beaucoup engagés, ne verront probablement rien sortir de terre avant 2009. On touche là du doigt l’une des difficultés constantes de la démocratie participative : le décalage entre le temps des habitants et le temps administratif et technique. Le concours d’architecture sera lancé assez vite : il s’agit obligatoirement d’un appel d’offres international, étant donné le volume financier du projet.

Il se pose aussi des problèmes de financement. L’enveloppe financière a été décidée dès le départ et il faudrait mesurer jusqu’à quel point cette contrainte a pesé sur la concertation. La réalisation est évaluée à 40 millions d’euros qui sont, en principe, inscrits au budget de la ville. Mais il existe à 300 mètres un autre projet, peut-être concurrent en ce qui concerne les priorités budgétaires : celui de la rénovation du théâtre de la Gaité Lyrique, projet qui est conduit directement par les services centraux de la ville et qui est cher au cœur du maire de Paris. Il est également évalué à environ 40 millions d’euros. La lenteur relative du cheminement administratif et technique du dossier du Carreau de Halles reflète-t-elle le choix prioritaire de la rénovation du théâtre et la volonté de retarder les crédits de paiement relatifs au Carreau ?
Il faut impérativement et immédiatement relancer la participation. Il est urgent de retrouver l’élan vital initial. Nous avons dit que le programme doit être prochainement présenté aux habitants au cours de plusieurs réunions publiques. Comment faire participer les citoyens, d’une manière ou d’une autre, au concours d’architecture qui aura lieu ensuite ? Comment faire démarrer aussi vite que possible le chantier de fouilles ? Quel dispositif itératif mettre en place pour que les habitants soient assurés d’une information, voire d’un contrôle, sur le suivi ? Faut-il réfléchir, dès maintenant, à la gestion du futur équipement, régie ou convention à un opérateur associatif ? Il serait dommage de gâcher, in fine, une opération de participation aussi exceptionnellement réussie dans ses phases initiales.