Achats publics responsables
Les discours et les actes
Véronique Berkani, journaliste
Commande publique " Repolitiser
l’acte d’achat "
rencontre avec Anne Olivier, collectif De l’éthique
sur l’étiquette
Collectivités et commerce équitable
Vers une réappropriation politique du commerce équitable
?
Marc Thuillier, responsable des affaires juridiques
et des actions territoriales à www.equiterre.com
Indicateurs 21 : susciter le débat
public
Nathalie Holec, chargée de mission développement
durable au conseil régional Nord-Pas-de-Calais
Débats
Éthique publique locale
" Le fondement éthique d’un mandat de représentation,
c’est le respect du représenté "
rencontre avec Jean-Pierre Worms, sociologue
Éthique et services publics
Le service public : éthique par nature ?
Fanny Petit et Pierre Bauby, Association internationale
des techniciens, experts et chercheurs
Concertation
Quelle éthique dans le travail avec les habitants ?
Aline Guérin, responsable jusqu’en
2005 de la Maison des projets urbains d’Aubervilliers
Conférences
Contraintes et possibilités de la
démocratie participative : quel rôle pour les mouvements
sociaux ?
par Pierre Hamel
> L'ARTICLE DU
MOIS
Achats publics responsables
Les discours et les actes
Véronique Berkani, journaliste
Encouragées par
un contexte favorable, des collectivités locales entraînent
leurs fournisseurs dans une coopération pour un meilleur
respect des droits de l’homme au travail.
Depuis quelques années, le contexte réglementaire
et politique est devenu plus propice pour les collectivités
territoriales désireuses d’agir en faveur du
respect des droits de l’homme au travail. La loi Le
Texier, promulguée en mai 1999, vise à inciter
au respect des droits de l’enfant dans le monde, notamment
lors de l’achat de fournitures scolaires ; le code des
marchés publics réformé fin 2000 permet
aux collectivités de mentionner explicitement la possibilité
d’exiger des garanties de bonne qualité sociale
à l’occasion d’un appel d’offres
; et en 2002, la Déclaration des collectivités
territoriales françaises au Sommet mondial du développement
durable à Johannesburg a rappelé l’importance
de la responsabilité sociale et environnementale des
collectivités.
Peser sur les entreprises
Profitant de ce vent favorable, un certain nombre de collectivités
territoriales prennent symboliquement position ou expérimentent
de nouvelles formes d’action. En 2002, en réponse
à une sollicitation du collectif De l’éthique
sur l’étiquette (lire interview page 22), deux
cents collectivités locales adoptent une motion en
conseil municipal dans laquelle elles s’engagent à
favoriser les achats publics éthiques, c’est-à-dire
à acheter le plus possible des produits fabriqués
dans le respect des droits de l’homme au travail. Mais
peu d’entre elles ont jusqu’à présent
réellement concrétisé cette louable intention.
Parmi ces dernières, le Nord-Pas-de-Calais figure parmi
les plus avancées. " Au moment de la campagne
de De l’éthique sur l’étiquette,
nous nous étions nous-mêmes déjà
engagés sur les achats responsables, mais nous nous
sentions un peu seuls. Notre action se limitait à demander
à nos fournisseurs de délivrer un certificat
dans lequel ils s’engageaient sur l’honneur à
livrer des produits respectueux des droits de l’homme
au travail ", indique Audrey Leclercq, responsable environnement
et développement durable à la communauté
urbaine de Dunkerque. Aujourd’hui, plusieurs collectivités
de la région travaillent de concert au sein d’un
réseau régional du groupe de travail thématique
national " achats publics éthiques " 1 créé
en 2002 et hébergé par Cités unies France.
" Pour avancer, il nous fallait travailler à plusieurs.
Cela nous permet, à l’échelle régionale,
de représenter un certain poids économique et
de peser avec plus d’efficacité sur les entreprises
", précise Audrey Leclercq. Les achats publics
représentent un poids considérable dans l’Union
européenne : 1 000 milliards d’euros, soit 14
% du PIB, 113 milliards pour la France seule. La région
Nord-Pas-de-Calais, les communautés urbaines d’Arras,
de Lille et de Dunkerque ont étudié ensemble
la meilleure façon de rédiger une clause garantissant
les droits de l’homme dans un marché public.
Pour cela, elles ont consulté des avocats et des spécialistes
des droits de l’homme, démarche qui a donné
lieu à la publication d’un guide de l’achat
éthique pour les acheteurs publics 2. Elles se sont
ensuite demandé quel marché test serait le plus
adapté afin d’envisager une expérimentation.
Leur choix s’est porté sur le textile, car en
opérant par commandes groupées, les collectivités
se sont rendu compte qu’elles représentaient
20 % du chiffre d’affaires de leurs fournisseurs. Une
assistance à maîtrise d’ouvrage portée
par des spécialistes des droits de l’homme permettra
de définir des objectifs et d’assurer le suivi
des engagements des entreprises. " La mission d’assistance
à maîtrise d’ouvrage devra aussi aider
l’entreprise choisie à respecter ses engagements
et assurer une veille afin de vérifier qu’elle
joue bien le jeu. Si nous nous apercevons qu’elle est
de mauvaise foi, nous pourrons, à terme, mettre fin
au marché ", explique Audrey Leclercq. L’assistant
à maîtrise d’ouvrage entretiendra ainsi
une relation très régulière avec l’entreprise
afin de la soutenir, d’identifier le mieux possible
la provenance des produits, d’établir une traçabilité,
de repérer les étapes " à risques
", puis de solliciter des ONG basées dans les
pays producteurs pour vérifier sur place les conditions
de travail.
Toutes les pressions en bout de chaîne
Les collectivités engagent ainsi une véritable
coopération, plutôt que de brandir la menace
d’un boycott. Le réseau insiste beaucoup sur
ce point : il ne s’agit pas de bannir telle ou telle
entreprise avec laquelle on a l’habitude de contracter,
ni de changer de fournisseur car celui-ci n’aurait pas
dans l’immédiat une démarche éthique,
mais au contraire de travailler ensemble, entreprises et collectivités,
pour changer les habitudes de consommation et agir pour le
respect des droits de l’homme au travail.
" Le respect des conventions internationales du droit
du travail suppose que, nous aussi, nous changions nos comportements
", estime avec lucidité Anne Delacquis, directrice
générale adjointe des services à la ville
de Champigny-sur-Marne. " Si nous passons des commandes
au dernier moment, par exemple, il faut savoir que nous suscitons
des conditions de travail déplorables pour les salariés
de nos fournisseurs qui se situent en bout de chaîne,
et qui sont ceux sur lesquels toutes les pressions viennent
se concentrer. " Les responsabilités sont partagées
: elles incombent autant aux patrons des usines responsables
des conditions de travail de leurs salariés qu’aux
fournisseurs qui font pression sur leurs sous-traitants, aux
grandes marques, aux détaillants ou aux consommateurs
qui cherchent le produit le moins cher dans un délai
le plus court possible. À Champigny, depuis 2004, les
élus ont décidé d’introduire une
clause éthique dans le marché des jouets achetés
par la ville à Noël, à destination des
enfants des crèches et des écoles, des enfants
de chômeurs et des enfants du personnel communal. "
Le titulaire du marché remplit un questionnaire relatif
à la traçabilité de ses produits et consent
à travailler avec nous pour mettre en œuvre d’éventuelles
mesures correctives ", explique Anne Delacquis. La ville
a trouvé un fournisseur qui accepte ce principe de
coopération. Il lui a été demandé
de se retourner lui-même vers son fabricant, dont il
a obtenu des certificats de non travail des enfants.
Clauses d’insertion
" Bien sûr, ce certificat n’a pas grande
valeur. Chaque entreprise peut déclarer ce qu’elle
veut, puisque nous ne sommes pas en mesure de mener des audits
sur le terrain. De plus, nous savons qu’en Chine, pays
où la plupart des jouets sont fabriqués, ce
n’est pas le travail des enfants qui pose le plus problème,
puisqu’il est interdit, mais plutôt les questions
de liberté syndicale, de conditions et de temps de
travail. " Sans compter que les membres du réseau
ne souhaitent pas s’ériger en donneurs de leçons
et sont conscients de la complexité du problème
qu’ils abordent. " Nous savons que dans les pays
du Sud, le travail des enfants est un soutien important de
l’économie familiale, et que cela peut les empêcher
de se livrer à la prostitution. " La ville de
Champigny souhaite aujourd’hui aller plus loin et, pour
cela, projette, à l’instar du réseau Nord-Pas-de-Calais,
de se regrouper avec d’autres collectivités pour
devenir un client de poids en passant des commandes groupées.
Elle prône également l’éco-responsabilité
dans ses services internes (tri, utilisation de papier recyclé
et de produits d’entretien verts, etc.) et a introduit
pour la première fois une clause d’insertion
dans un marché d’assainissement fin 2005. Quatre
personnes en parcours d’insertion ont ainsi été
employées par l’entreprise qui a remporté
le marché.
Inciter le citoyen à consommer
de façon plus responsable
Longwy, petite ville lorraine de 15 000 habitants, a pour
sa part plutôt axé sa politique sur le commerce
équitable, la sensibilisation de ses habitants, le
développement durable et l’insertion. "
Nous avons confié plusieurs fois des marchés
d’espaces verts à des centres d’aide par
le travail (CAT) ou à des entreprises d’insertion,
et nous nous apprêtons à introduire pour la première
fois une clause d’insertion dans un appel d’offres
concernant la réfection d’une rue ", indique
Boris Maxant, élu délégué à
la vie citoyenne et à la prévention. La ville
organise des " petits déjeuners équitables
", ainsi que des interventions dans les écoles
sur le commerce équitable et prévoit de créer
une filière de produits équitables avec le Sénégal,
pays avec lequel elle entretient déjà des liens
de coopération. Longwy est également très
impliquée dans la création d’un nouveau
groupe de travail national des réseaux territoriaux,
" commande publique et développement durable ",
animé par l’association Les Éco maires
et Cités unies France 3. Là encore, c’est
l’argument selon lequel les collectivités peuvent
agir via leurs modes de consommation afin de limiter leur
impact sur l’environnement et, par l’exemplarité
de leur démarche, inciter le citoyen à consommer
de façon plus responsable, qui est mis en avant. La
commune affinera son action avec la création en mars
prochain d’un service qui centralisera toutes ses commandes
afin de garantir une politique des achats plus cohérente
et plus rationnelle. Dans l’idéal, Boris Maxant
souhaiterait voir la création d’une agence européenne
de contrôle indépendante qui vérifie que
les entreprises respectent les conventions de l’Organisation
internationale du travail (OIT). " Un contrôle
à la charge des mauvais élèves ",
prévient l’élu lorrain, qui est également
un paysan mécontent du système de contrôle
dans la filière d’agriculture biologique, à
la charge des producteurs respectueux de la réglementation.
Les membres du réseau n’ont en aucun cas la prétention
d’avoir modifié les conditions de travail en
Chine ou en Thaïlande. Ils pensent au mieux susciter
une modeste évolution des mentalités dans l’administration
locale et les entreprises et tentent, dans toute la limite
de leurs moyens, d’établir une cohérence
entre leurs discours et leurs actes.
1 À côté de ce réseau de coordination
national, cinq réseaux se sont constitués au
niveau régional : en Nord-Pas-de-Calais, en Île-de-France,
en Rhône-Alpes, en Lorraine et dans le Grand Ouest.
Y figurent notamment les villes de Longwy, Limoges, Champigny-sur-Marne,
Tours, Tourcoing, La Roche-sur-Yon, la communauté de
communes de Dunkerque, la région Nord-Pas-de-Calais
ou le département de Seine-Saint Denis.
2 Guide de l’achat éthique pour les acheteurs
publics. Faire respecter les droits de l’homme et de
l’enfant, conseil régional Nord-Pas-de-Calais,
juillet 2004.
Les outils du code des marchés
publics L’article 14 : les conditions
d'exécution
Cet article permet d’insérer dans les pièces
d’un marché des conditions d’exécution
visant à " promouvoir l’emploi de personnes
rencontrant des difficultés particulières d’insertion,
à lutter contre le chômage ou à protéger
l’environnement ". L’article 30 :
Cet article permet de conclure des marchés d'insertion,
sans autre formalisme que l’envoi d’un avis d’attribution
(pour les marchés supérieurs à 230 000
_ hors taxe). Il permet de couvrir par exemple la procédure
des " chantiers écoles ". L'article 45 : présentation
des candidatures
" Au titre des capacités professionnelles, peuvent
figurer des renseignements sur le savoir-faire des candidats
en matière de protection de l’environnement ".
À l’appui des candidatures (1ère enveloppe),
il est désormais possible de prendre en compte ce type
de capacités. L'article 53 : critères
de choix des offres
Dans la liste des critères, il est maintenant indiqué
: " Les performances en matière de protection
de l’environnement ". Désormais, la sélection
de l’offre économiquement la plus avantageuse
pourra intégrer le critère environnemental.
La loi de cohésion sociale, adoptée en décembre
2004, prévoit dans son article 58 d'introduire, dans
l'article 53 du CMP, un nouveau critère ainsi formulé
: " Performances en matière d'insertion professionnelle
des publics en difficulté ". L'article 54 : marchés
réservés aux ateliers protégés
et CAT
Le décret 2004-1298 du 26 novembre 2004 est venu apporter
un nouvel outil en faveur de l'insertion des personnes handicapées.
L'article 54 prévoit la possibilité de réserver
des marchés ou des lots à des ateliers protégés
et des CAT ; l'exécution de ces marchés devant
être réalisée majoritairement par des
personnes handicapées.
Réseau " commande publique
et développement durable "
Anne-Sophie Robin
Les Éco maires
241, bd Saint Germain - 75007 Paris
01 53 59 58 00, a.robin@ecomaires.com,
www.achatsresponsables.com
> POUR ALLER PLUS
LOIN
Ressources
Le collectif De l’éthique
sur l’étiquette regroupe quarante-quatre
associations de solidarité internationale, syndicats,
mouvements de consommateurs et associations d'éducation
populaire. Il agit en faveur du respect des droits de l'homme
au travail dans le monde et de la reconnaissance du droit
à l'information des consommateurs sur la " qualité
sociale " de leurs achats. Il est organisé en
120 collectifs locaux.
Collectif De l'éthique sur l'étiquette
c/o fédération Artisans du Monde - 53, bd de
Strasbourg - 75010 Paris info@ethique-sur-etiquette.org,
www.ethique-sur-etiquette.org
La Plate-forme française pour
le commerce équitable, créée en
1997, est le seul organisme national de représentation
des acteurs du commerce équitable. Elle regroupe des
importateurs, des magasins et associations, une organisation
de labellisation. La plate-forme est aussi un lieu d’échange
d’expériences et d’actions (éducation
au commerce équitable, campagne d’information
et de sensibilisation).
61, rue Victor Hugo - 93500 Pantin
01 48 81 20 75, www.commercequitable.org
La fédération Artisans
du monde est le principal réseau français
de commerce équitable (124 organisations membres, 100
magasins, 4 500 bénévoles).
53, bd de Strasbourg - 75010 Paris
01 56 03 93 50, www.artisansdumonde.org
L’association Max Havelaar
France assure, en lien avec ses homologues dans seize
autres pays du Nord réunis au sein de Fairtrade labelling
organizations international, la gestion du label international
de commerce équitable Max Havelaar.
41, rue Émile Zola - 93100 Montreuil
01 42 87 70 21, www.maxhavelaarfrance.org
Le site de l’espace éthique
de l’Assistance publique - Hôpitaux de Paris
consacré aux valeurs et aux enjeux de la démocratie
hospitalière : www.espace-ethique.org
L’Organisation internationale
du travail est un organisme spécialisé
des Nations-unies en charge des questions sociales. Il a établi
de nombreuses conventions internationales relatives aux droits
sociaux devant être appliquées par tous les États
membres.
01 45 68 32 50, www.ilo.org
Les Éco maires
241 bd Saint Germain - 75007 Paris
01 53 59 58 00, www.ecomaires.com
L’Observatoire des transnationales
répertorie plus de 21 000 marques. Structure indépendante,
elle fournit des informations sur les plus grandes entreprises,
notamment les conditions de travail et de respect de l’environnement,
les dirigeants et administrateurs, etc.
30, avenue Jean Jaurès - 34260 Le Bousquet d’Orb,
www.transnationale.org
L’Observatoire de la responsabilité
sociétale des entreprises est composé
d’une trentaine de grandes entreprises, société
de gestion de portefeuille, organisations syndicales, institutions
de prévoyance et mutuelles.
59 / 63, rue du Rocher - 75008 Paris
01 55 30 13 02, www.orse.org
Novethic est un centre de
ressources, de services et d’expertise sur la responsabilité
sociale des entreprises et l’investissement socialement
responsable.
56, rue de Lille - 75007 Paris
01 49 49 10 50, www.novethic.fr
À lire
Guide de l’achat éthique pour les acheteurs publics.
Faire respecter les droits de l’homme et de l’enfant,
conseil régional Nord-Pas-de-Calais, juillet 2004
Journal de TERRITOIRES
n° 465 -
février 2006
> L'ARTICLE DU MOIS
L’État mute-t-il ?
Olivier Dulucq, délégué
général de l’Union nationale des acteurs
et structures du développement local
L’actualité
de la modernisation de l’État ces dernières
semaines laisse songeur. Les signaux se multiplient et l’on
n’arrive pas bien encore à en percevoir le sens.
De disparition du Commissariat général
au Plan en désagrégation de la Dies (Délégation
interministérielle à l’économie
sociale et à l’innovation sociale), de transformation
de la Datar (Délégation à l’aménagement
du territoire et à l’action régionale)
en Diact (Délégation interministérielle
à l’aménagement et à la compétitivité
des territoires) en fusion de la Div (Délégation
interministérielle à la ville) et du Fasild
(Fonds d'action et de soutien pour l'intégration et
la lutte contre les discriminations) au sein de la nouvelle
Agence nationale pour la cohésion sociale, on assiste
à une profonde mutation de l’État, sans
réel débat et sans que les attendus de ces transformations
soient annoncés.
Cela laisse ouverte la porte à toutes les craintes,
aux fantasmes, voire aux dénonciations systématiques.
Au sens commun, on pourrait y voir une réduction de
la voilure, anticipant les réductions budgétaires
drastiques et les prochaines rigueurs. Mais il n’en
est rien. En effet, il ne s’agit pas de réaliser
des économies en fermant telle ou telle officine gouvernementale
; on assiste plutôt à une reprise en main, probablement
à un nouveau management de l’action publique.
La seule chose qui soit sûre est que le fantôme
du général De Gaulle ne fait plus trembler ni
Matignon, ni l’Élysée. Du Plan, créé
en 1946 sous l’impulsion conjointe de Monet et De Gaulle,
à la Datar, créée en 1963 par Olivier
Guichard et le même général-président,
les tabous sont levés : tout passe, tout casse, tout
lasse…
D’abord, d’en haut
En s’inspirant fortement d’un article paru dans
la revue Esprit de novembre 2005, sous la plume de Renaud
Epstein, chercheur en sciences politiques à l’École
normale supérieure de Cachan, on peut voir là
la tentation de l’État de gouverner à
distance. Il s’agissait d’illustrer, par l’exemple
de la rénovation urbaine, une notion inventée
par Michel Foucault : celle de nouvelle gouvernementalité.
En ce qui concerne l’aménagement du territoire,
nous avions eu la figure de l’État omnipotent
qui, de Paris, gérait, avec sa cohorte de hauts fonctionnaires
frais émoulus de l’École nationale d’administration,
le désert français. L’intérêt
général était déterminé
d’en haut, planifié et mis en œuvre assez
uniformément sur le territoire. Puis, il y a eu la
prise de conscience de l’existence de territoires, tout
à la fois pluriels et singuliers qui résistaient
à cette mise en musique parisienne. Soit parce qu’ils
s’en sortaient mieux que les moyennes statistiques nationales,
soit parce qu’ils continuaient à s’enfoncer
dans les crises économiques ou de désertification,
mettant à mal le dogme de l’égalité
territoriale. Nous avons connu alors l’émergence
de collectivités territoriales " tampons ",
une décentralisation et, surtout, une phase de contractualisation
entre un État déconcentré et des territoires
légitimés.
Nous ne savons pas encore si c’est conjoncturel ou s’il
s’agit d’un mouvement plus ample, mais il semble
bien que l’État cherche à (re)piloter
les territoires, par appels à projets qui, à
défaut de les rendre spontanément compétitifs,
les mettent pour le moins en concurrence. Nous sommes ainsi
concrètement dans une phase libérale où
l’art de mieux gouverner serait celui de moins gouverner,
constituant ainsi une autocritique de la raison gouvernementale.
Maintenant, par dessus ?
Car, il y a bien changement d’époque quand la
nouvelle Diact propose de contractualiser directement avec
les territoires, l’Agence nationale de la rénovation
urbaine faisant de même avec les municipalités,
passant au-dessus des départements et des régions
qui avaient pourtant été mobilisés dans
les politiques précédentes. Ce qui fait sens
commun est que ces relations ne transitent pas par les administrations
déconcentrées.
L’État rentre en contrat avec les territoires
sans les Sgar (secrétariats généraux
aux affaires régionales), comme il contractualise avec
les communes pour détruire et reconstruire sans les
directions de l’équipement ou du logement. C’est
un État apparemment à nouveau en première
ligne, sans collectivités intermédiaires, mais
aussi sans ses propres administrations.
Les nostalgiques s’émeuvent des disparitions
programmées de telle délégation ou de
tel Commissariat, mais ce qui interroge peut-être le
plus, c’est la non réforme des appareils administratifs
et leur substitution, pour l’essentiel de l’action
publique, vers des agences, pour la cohésion sociale,
la recherche, la sécurité routière, le
financement des autoroutes, la rénovation urbaine,
etc.
Or, ce sont des objets validants non identifiés ! Ils
valident ou invalident tel projet local, telle initiative
privée ou publique, sans que le citoyen sache très
bien qui les dirige, les contrôle, les évalue
1. Les financements susceptibles de " retomber "
sur les territoires dépendent exclusivement de ces
agences, et il ne s’est donc trouvé que fort
peu d’élus pour courir le risque de, dénoncer
cette gestion des fonds publics, au risque de desservir sa
circonscription, laissant pourtant en friche un débat
de fond essentiel, celui de la réforme de l’État.
odulucq.unadel@wanadoo.fr
1Voir " La rénovation urbaine sera-t-elle évaluée
? ", interview de Patrick Doutreligne, Territoires n°460,
septembre 2005.