Territoires : Quelle
analyse faites-vous de la crise de la représentation
politique ?
Jean-Baptiste de Foucauld :
La crise civique actuelle est liée au fait que l’on
vit dans une société plus complexe avec un système
de gouvernement qui n’a pas assez évolué.
La classe politique n’a pas encore été
capable de trouver un mode de gouvernement adapté à
notre société moderne. Les sociétés
actuelles sont plus libres et plus souples, mais plus difficiles
à réguler. Les États sont débordés,
à l’extérieur, par une économie
mondiale qui a sa logique propre et, à l’intérieur,
par l’autonomie croissante des individus qui n’acceptent
plus les institutions comme avant. D’autre part, les
demandes sociales et économiques se développent
aujourd’hui plus vite que les moyens de les satisfaire.
Dans les années 60, les gouvernants disposaient d’une
croissance de la productivité de 4 à 5 % pour
satisfaire les désirs des citoyens. Aujourd’hui,
le surplus à distribuer est plus faible, alors que
la demande est plus forte. Et face à cette contradiction,
au lieu de travailler à la modération ou à
la hiérarchisation des désirs, la classe politique
française stimule ces demandes sans avoir les moyens
de les honorer. Elle donne à crédit. Elle veut
faire croire qu’on peut à la fois baisser les
impôts et satisfaire les besoins sociaux. Or, faire
de la politique, c’est se situer dans le registre de
la mobilisation autour d’objectifs communs, et non dans
celui de la course à la distribution. Aujourd’hui,
la classe politique ne fait pas émerger le type de
leadership correspondant aux besoins de la société
moderne, car plus une situation est complexe, plus il est
nécessaire que le leadership politique donne du sens
et fixe des principes d’action crédibles, crée
la confiance et suscite l’engagement. Prenez l’exemple
de Tony Blair. C’est un dirigeant qui s’engage
dans une action, diffuse des messages cohérents et
prend des risques, après quoi on est pour ou contre
ce qu’il propose, mais au moins, on sait pourquoi. En
France, nos hommes politiques, au lieu de témoigner
de principes et de valeurs, alignent les mesures. Mais les
gens sont saturés par ces entassements de mesures,
souvent inefficaces ! Ils ont au contraire besoin de lignes
directrices claires. Dans une société complexe
où le politique est moins puissant, un leadership politique
mou aggrave la situation.
La crise civique a-t-elle été
aggravée par la majorité actuelle ?
Je pense qu’une grosse faute a été commise
après le choc du 21 avril 2002. Alors que toute la
gauche s’était mobilisée – peut-être
naïvement, car sans exiger de contrepartie –, le
président, à la fois mal et trop bien élu,
aurait dû essayer de gouverner autrement. Il n’y
a pas eu non plus de changement sur la scène politique
à la suite des élections régionales et
européennes. Ce qui vient de se passer après
les élections législatives en Allemagne nous
montre qu’il est possible de gouverner autrement, d’avoir
davantage le sens de l’intérêt collectif,
sans que pour autant chaque camp perde de vue son intérêt
propre.
Quelle est la part de la dimension
sociale dans la crise civique ?
Une des conclusions que nous tirons des vingt ans d’efforts
d’action citoyenne menée dans le cadre de Solidarités
nouvelles face au chômage (voir encadré fin de
texte) est qu’on ne fait pas assez le lien entre la
montée du chômage, le chômage de longue
durée, l’exclusion et la crise civique. Le chômage
est un facteur de dé-mutualisation généralisée.
Une des caractéristiques de l’exclusion par rapport
à l’exploitation, c’est qu’elle laisse
les personnes seules, sans ennemi identifié, sans moyen
de pression. Cette démobilisation génère
de la mise à distance, tant du côté du
chômeur qui s’isole, se décourage et vit
péniblement son contact avec autrui, que de la part
de l’entourage qui, mal à l’aise, ne sait
pas toujours comment agir et, du coup, se détourne.
Il existe quelque chose de diabolique dans l’exclusion
en ce qu’elle accroît la distance sociale là
où les accidents, avec leurs victimes, provoquent la
mobilisation sociale. Le chômage détruit le lien
social, provoque un repli de part et d’autre, ce qui
ne contribue pas à générer du sens civique.
En cela, l’exclusion participe de la crise civique.
C’est pourquoi il faut aujourd’hui chercher à
reconstruire le lien social. L’individu s’est
affranchi des normes sociales pesantes et contraignantes,
car sources de liens obligatoires, mais on est allé
trop loin et, aujourd’hui, c’est du lien social
volontaire qu’il s’agit de reconstruire. Pour
lutter contre le chômage, il ne faut pas rester seul.
Dès que l’on se regroupe et que l’on met
en place un minimum de méthodes, tel le partage de
temps et de revenu que nous pratiquons à Solidarités
nouvelles face au chômage, tout le monde retrouve créativité
et efficacité. On perçoit alors mieux les dysfonctionnements
de la société et, petit à petit, on ressent
un vrai désir d’engagement civique. C’est
ce que nous constatons clairement aussi chez ces bénévoles,
hélas trop peu nombreux, qui donnent de leur temps
et de leur argent pour aider concrètement des demandeurs
d’emploi. Face à l’utilitarisme et au libéralisme
ambiants qui prétendent que l’humain est motivé
par son seul intérêt, ce qui mène à
la désertification civique, il faut adopter une représentation
plus souple où intérêt et désintérêt
cohabitent, sous forme du don et du contre don tels que développés
par le Mouvement anti-utilitariste dans les sciences sociales
(Mauss).
Comment recréer du lien entre
la classe politique et les citoyens ?
En diversifiant beaucoup plus la composition de la classe
politique. Il faut qu’elle soit plus représentative
du pays réel et si possible constituée d’acteurs
de terrain. L’Éna n’est sans doute pas
la bonne voie pour former des leaders, car c’est une
école où l’on apprend surtout à
raisonner juste et à élaborer des mesures. D’autre
part, il est évident que les dirigeants politiques
ont trop de mandats et pas assez de temps pour méditer,
réfléchir, dialoguer avec les intellectuels,
la société civile. Avoir moins de mandats leur
permettrait d’être moins à la merci des
électeurs et de se forger une vision, démarche
qui ne se construit qu’à travers l’expérience.
Le passage par une association locale est aussi une bonne
formation politique. Une des vocations du mouvement associatif
pourrait être de favoriser l’émergence
d’un personnel politique fort des expériences
de terrain qui ont été menées. Il en
est de même pour le syndicalisme ou pour les chefs d’entreprise.
Les associations d’éducation
populaire peuvent-elles reconduire les citoyens sur la voie
de l’engagement ?
Il faudrait d’abord redonner des bases plus solides
à l’éducation populaire qui traverse,
elle aussi, une crise. Ce grand mouvement, doté d’une
vision globale de la personne, luttant pour construire une
société qui la respecte, ne trouve plus aujourd’hui
le même écho que dans les années 50 ou
60. Il y a quelque chose à recréer. Je pense
qu’il faut désormais développer l’éducation
populaire tout au long de la vie. Les associations, pourquoi
pas réunies en coordinations, devraient proposer des
parcours tout au long de la vie et donner l’occasion
à toute personne de développer des capacités
qui sont souvent tombées en sommeil. L’éducation
populaire des jeunes pourrait ainsi se prolonger dans la vie
d’adulte à travers trois cycles : d’abord
la poursuite de la formation philosophique, culturelle, religieuse,
qui permet de remobiliser des ressources du sens ; ensuite
l’engagement social sous différentes formes,
qui permet de s’investir dans la société
; enfin, l’implication dans une municipalité
qui permet de faire progresser la société. À
chacun ensuite de se spécialiser dans son domaine de
prédilection. Dans chacun de ces trois cycles, il faudrait
regarder sa vie à la fois comme un enchantement, comme
une aliénation et comme un engagement. Car la crise
civique peut être interprétée comme un
désenchantement qui conduit à se résigner
à l’aliénation et à négliger
l’impératif de l’engagement.
Comment gouverner autrement dans
une société complexe ?
Il est nécessaire de trouver une nouvelle articulation
entre démocratie représentative et démocratie
participative, et ce tant au niveau local, que national ou
européen. La démocratie participative consiste
d’abord à permettre à tout citoyen d’accéder
à un niveau satisfaisant d’information. Les responsables
politiques doivent apprendre à décider en prenant
leur temps.
Les problèmes sont aujourd’hui plus complexes
à maîtriser. Or, l’opinion publique est
activée par la pression médiatique, qui obéit
plus à un souci d’audience que d’information
réelle. Il est donc impératif de songer à
de nouvelles méthodes pour, non seulement informer
les citoyens, mais aussi leur permettre de s’approprier
le débat public. Ainsi, pour relancer l’Europe,
le Carrefour pour une Europe civique et sociale (www.fonda.asso.fr)
propose de mettre en œuvre une procédure novatrice
de démocratie participative : le Parlement européen,
en liaison avec la Commission, rédigerait des livres
verts fournissant l’information nécessaire, les
données du débat et la liste des questions qui
se posent sur des thèmes importants pour l’Europe,
puis une organisation ainsi que des crédits seraient
mis en place, tant au niveau européen qu’au niveau
national, pour que les différentes instances de la
société civile organisée et les citoyens
intéressés puissent répondre, dans des
conditions suffisantes
d’égalité, à tout ou partie des
questions posées.
Face à la complexité, il faut se donner le temps
de communiquer pour établir les différentes
cohérences possibles, mieux se comprendre, sans avoir
à décider immédiatement. Il faut pour
cela s’approprier les méthodes de l’éthique
de la discussion telles que définies par Habermas,
c’est-à-dire commencer par se mettre dans la
position de l’acteur communicationnel avant de jouer
le rôle de l’acteur stratégique. Lorsqu’on
rentre dans un tel débat, il faut une certaine disposition
d’esprit, accepter que les idées que l’on
a soient complétées, voire abandonnées.
Ceci nécessite de mettre l’ensemble des participants
au même niveau d’information, de faire remonter
leur vécu et de réfléchir aux finalités.
Et, après seulement, définir les stratégies
cohérentes. Lorsque, sur un sujet déterminé,
l’éthique de la communication a bien fonctionné,
la démocratie représentative est éclairée
et peut se prononcer en connaissance de cause.
La sortie de la crise civique peut-elle passer par le développement
durable ?
Le développement durable peut effectivement permettre
de passer d’un engagement ponctuel à un engagement
global et peut constituer un beau projet collectif. Mais il
nécessite des changements profonds, implique l’acceptation
de nouveaux principes de richesse et de maîtrise du
désir, que j’ai essayé de regrouper sous
le vocable de " l’abondance frugale " 1. Étant
donné que l’abondance généralisée
ne peut être atteinte, il est nécessaire, pour
que chacun ait accès à une part du gâteau,
que chacun distingue l’essentiel du superflu et modère
ses prélèvements. Pour y parvenir, il faut définir
un grand projet politique qui allie trois cultures complémentaires
: la résistance, qui consiste à repousser la
fatalité mais qui doit être tempérée
par le discernement ; la régulation, tournée
vers la responsabilité mais qui a tendance à
s’endormir sur elle-même ; l’utopie, qui
porte toujours en elle un risque de totalitarisme. L’autre
difficulté avec le développement durable est
la conflictualité latente qui existe entre l’économique,
le social et l’environnemental. Ce constat est lié
au fait que l’on raisonne en termes de richesses monétaires
à partager entre ces trois sphères. Pourtant,
en agissant non pas à travers des moyens financiers
mais sur les comportements, on pourrait retrouver les marges
de manœuvre nécessaires pour réconcilier
ces trois domaines. Agir sur les comportements rejoint ma
réflexion sur le leadership : la classe politique doit
donner l’exemple aux citoyens. Mais on en est encore
loin.
Propos recueillis par Sabrina Costanzo
1 Les 3 cultures du développement humain, Jean-Baptiste
de Foucauld, Odile Jacob, 2002.
Solidarités nouvelles face
au chômage (SNC)
Solidarités nouvelles face au chômage (SNC) a
été créée en 1985 à l'initiative
notamment de Jean-Baptiste de Foucauld pour combattre l'exclusion
et le chômage. L'accompagnement proposé aux demandeurs
d'emploi a pour but le retour au travail et représente
aussi un soutien moral, un appui, une écoute. Deux
bénévoles, en binôme, épaulent
la personne dans sa recherche d'emploi, bâtissent avec
elle une stratégie de réinsertion professionnelle,
et l'aident à la mettre en œuvre. Les membres
de l'association agissent à l'intérieur d'un
" groupe de solidarité " composé de
dix à quinze bénévoles. L'accompagnement
SNC est complémentaire des services que proposent les
organismes publics. SNC finance aussi des " emplois de
développement " dans des associations partenaires
qui constituent des tremplins vers l'emploi ordinaire. SNC
regroupe 1 700 demandeurs d'emploi, accompagnés par
1 000 bénévoles, répartis dans quatre-vingt-huit
groupes locaux de solidarité.
SNC : 01 42 47 13 41, www.snc.asso.fr
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Territoires : L’intercommunalité
est actuellement l’objet de critiques (par exemple Le
livre noir de l’intercommunalité, de deux députés
UMP), dont une, récurrente, porte sur le faible rapport
coût / mutualisation des intercommunalités. L’interco,
ça coûte cher ?
Olivier Dulucq : L’intercommunalité,
ça coûte même très cher. En fait,
ce sont les collectivités qui ne font rien qui ne coûtent
pas cher, les échelles qui portent des projets coûtent
toujours plus qu’elles ! Sérieusement, ce qui
me gêne, c’est qu’en se focalisant sur le
prétendu coût élevé de l’intercommunalité,
on oublie de parler de la réforme de l’État
ou des doublons de compétences généralisés
mis en place par la loi de décentralisation de 2004.
On oublie de parler de ces services déconcentrés
de l’État, sans compétences et sans budgets
qui se maintiennent quand même… L’intercommunalité
a vingt ans. C’est un âge où l’on
coûte plus que l’on ne rapporte, mais c’est
aussi l’âge où l’on devient adulte,
et où l’on va rapporter. Aujourd’hui, 83
% de la population française vit dans une intercommunalité
: qui aurait parié sur ce succès quantitatif
il y a seulement cinq ans ? Pour réussir cette formidable
extension, l’État a utilisé la carotte
de la bonification de la DGF (dotation globale de fonctionnement,
plus avantageuse pour les communes en cas de mise en place
d’une intercommunalité, NDLR) pour faire courir
les ânes. Cela ne me choque pas, c’était
sans doute nécessaire. Mais maintenant, les ânes
s’organisent, et vont gagner des courses tout seuls.
Pourquoi toutes ces attaques maintenant
?
Il y a plusieurs raisons. D’abord, l’actualité
immédiate du projet gouvernemental de bouclier fiscal.
La question est simple, si ce mécanisme baisse encore
les rentrées fiscales, il faut trouver un endroit où
faire baisser les recettes. L’État cherche à
prôner la vertu qu’il ne s’applique pas,
et à faire croire que l’intercommunalité
et les collectivités locales coûtent cher, ce
qui détourne le regard de la réforme de l’État
qui ne se fait pas. Deuxième explication : les élus
commencent à préparer les échéances
cantonales et municipales. Ce sont deux niveaux qui ont une
convergence d’intérêts conduisant à
minimiser l’importance de l’intercommunalité,
sauf pour lui faire porter le chapeau de ce qui est impopulaire.
Troisième élément : ces querelles ressurgissent
comme une énième étape du conflit entre
républicains descendants, adeptes, très schématiquement,
de la ligne communes - députés - État
et démocrates ascendants, tout aussi schématiquement
favorables à une ligne interco - pays - PNR - régions
- Europe. Aujourd’hui, le rapport de force s’équilibre
: les contre-attaques n’en sont que plus virulentes.
Ces attaques ne doivent pas empêcher
de regarder en face les vrais problèmes des intercommunalités.
C’est vrai. J’en soulignerais quatre. Premièrement,
il y a eu des intercommunalités trop petites, de 4
ou 5 000 habitants, en deçà de ce qu’il
aurait fallu pour développer un vrai projet de territoire.
Mais beaucoup ont déjà compris cette erreur,
et fusionnent. Quoi qu’il en soit, je préfère
faire confiance aux élus qu’aux préfets,
comme c’est aujourd’hui proposé, pour déterminer
les bons périmètres de projet. Deuxième
souci : on parle beaucoup de la virtualité de l’intérêt
communautaire. C’est vrai qu’il n’est pas
facile à dégager, mais la solution proposée
actuellement par l’État, qui est de dire aux
intercommunalités " si vous ne le définissez
pas à temps, vous assumerez toutes les compétences
", n’est guère pédagogique et ne
sera pas plus efficace. Troisième problème :
les doublons de compétences. Oui, il y en a, mais on
oublie de dire que, depuis 1982, et encore plus depuis 1992
et 1999, le préfet dispose du contrôle a posteriori
pour vérifier si les maires et les présidents
de communautés respectent les partages de compétences.
Or, cela n’est jamais fait, et je comprends bien pourquoi
: l’objectif était de développer l’intercommunalité,
pas de la freiner ! Aujourd’hui, ce dont on a besoin
pour résorber ce problème, c’est de pédagogie
auprès des élus locaux, et non d’attaques
en règle. Enfin, le dernier point faible est celui
du déficit démocratique. Pour moi, le déficit
démocratique est avant tout un déficit de projet
partagé : quels moyens pouvons-nous mobiliser pour
faire valider ou invalider démocratiquement un projet
de territoire ? Cela me paraît plus important que de
penser directement à élire des conseiller intercommunaux
au suffrage direct.
Propos recueillis par Nicolas Leblanc
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