Conseil consultatif budgétaire,
Pont-de-Claix (Isère)
Les bons comptes font les bons administrés
Véronique Berkani, journaliste
Île-de-France
Disparités de richesse fiscale et dotations de l’État
Jean-Pierre Chauvel, consultant en finances
locales
Débats
Réformer, aujourd’hui, la
taxe professionnelle
22 Le Mikado de la TP
Jean-Pierre Chauvel, consultant en finances
locales
Finances nationales et déficit public
26 Et 1 et 2 et 3 et… 4 % !
David Henninot, consultant en finances locales
Conférences Une
nouvelle rubrique consacrée à des présentations
ou des retranscriptions de conférences sur la démocratie
participative
L'intraduisible notion d'empowerment vue
au fil des politiques urbaines américaines
Marie Hélène Bacqué
et Marion Carrel
> L'ARTICLE DU
MOIS
Conseil consultatif budgétaire,
Pont-de-Claix (Isère)
Les bons comptes font, les bons administrés
Véronique Berkani, journaliste
Les conseils consultatifs
budgétaires commencent de plus en plus à voir
le jour dans les collectivités qui souhaitent lever
le tabou de l’argent. Avec comme objectifs : une meilleure
information, quelques bonnes idées à glaner
et, pourquoi pas, un appui dans des revendications contre
l’État. Visite au Pont-de-Claix.
"Avant, les finances ne m’intéressaient
pas plus que ça. La commune était gérée,
je laissais faire les gestionnaires… " Hélène
Grégoire de Roulhac, retraitée au Pont-de-Claix
(Isère), ne regrette pourtant pas d’avoir accepté
de faire partie du Conseil consultatif budgétaire (CCB)
de sa ville, créé en 2004. Comme une quarantaine
d’autres habitants, elle participe aux réunions
du conseil dont la finalité principale est de soumettre
des propositions au conseil municipal lors du débat
d’orientation du budget de la ville. " Au début,
j’étais un peu sur la réserve ",
avoue-t-elle. " Je me demandais à quoi nous servions,
à part nous positionner positivement ou négativement
sur les projets de la ville. Je redoutais de servir de caution
à leur politique. " Il est vrai que les premières
séances ont plus ressemblé à de l’information
descendante des services vers les habitants qu’à
une réelle concertation, le conseil étant également
conçu comme un lieu de formation à la gestion
des finances publiques. " La première séance
consiste en une présentation aux habitants par les
services du panorama global du budget de la ville, ainsi qu’en
une explication des rouages de l’administration communale
et des compétences exercées par la ville ",
indique Christine Vachez, responsable du secteur finances
et moyens généraux à la mairie.
Se forger une opinion
Une partie des membres qui composent le CCB sont tirés
au sort sur la liste électorale à nombre égal
dans chacun des sept bureaux de vote. Si les tirés
au sort refusent, c’est le suivant dans l’ordre
du tirage qui est contacté. Pour tenter d’obtenir
la présence de jeunes, sept personnes de 18 à
25 ans sont piochées dans la liste des nouveaux inscrits.
L’autre partie du groupe est composée de huit
citoyens désignés par les quatre comités
de quartier de la commune. Les membres ne peuvent pas rester
plus de deux ans, tout juste le temps de mettre à profit
les connaissances qu’ils acquièrent. " J’ai
souhaité faire partie du CCB car cela me permettait
de voir comment monter un budget, décider des investissements
ou me rendre compte du poids de certains coûts dans
le budget d’une commune ", explique Sylvie Collet-Le
Goff, militante associative et membre du comité de
quartier Grand Galet. Le CCB, avec l’appui de l’agence
de communication ELC2 pour animer son fonctionnement, se réunit
en " ateliers budgétaires " sur différentes
thématiques (cadre de vie, action sociale, prévention
et sécurité, éducation, environnement,
etc.) avec les services de la ville concernés et l’élu
en charge des finances afin de les questionner sur les choix
politiques qui déterminent les orientations budgétaires
de la ville, d’obtenir des précisions sur les
actions menées, les coûts, les modes de financement,
etc. Les réponses apportées doivent permettre
aux membres du CCB de se forger une opinion sur les choix
antérieurs de la municipalité et d’élaborer
des propositions pour répondre au mieux aux besoins
de la population. Cinq réunions ont lieu dans l’année
: une première d’information générale,
trois thématiques et la dernière consacrée
aux recettes (fiscalité notamment). Les propositions
formulées sont exposées lors d’un débat
public et au conseil municipal lors du débat d’orientation
budgétaire en fin d’année. Le conseil
municipal fait son choix parmi les propositions émises
par le CCB et décide en dernier lieu, mais en lui répondant
point par point de manière argumentée. Les avis
sont partagés sur l’influence effective du CCB
quant aux arbitrages finalement rendus. " Nous ne sommes
pas des pots de fleurs, il a été tenu compte
de notre avis ", estime Sylvie Collet-Le Goff. Hélène
Grégoire de Roulhac est plus mesurée : "
Je ne crois pas que nous ayons réellement une influence
sur les décisions. Les idées ne viennent pas
vraiment de nous ; les chefs de service nous exposent leurs
projets, sur lesquels nous émettons un avis. "
Elle regrette notamment le fait que les membres du CCB ne
se réunissent jamais entre eux et soient systématiquement
" encadrés " par les services et les élus.
Hélène Grégoire de Roulhac note cependant
que trois propositions émises par le CCB ont été
retenues en 2004 : la mise en place d’un service de
transport à la demande à destination des personnes
âgées et handicapées, la création
de " journées propreté " et le rétablissement
d’un système de collecte des encombrants. "
En 2004, les propositions du CCB correspondaient globalement
à ce que nous avions nous-mêmes l’intention
d’impulser ", explique Claude Farge, premier adjoint
au maire en charge de la politique de la ville et des finances.
" C’est plutôt sur les questions de délais,
d’accélération de la mise en route des
projets que les choses se jouent et que le CCB pèse
dans le débat. Il a par exemple souhaité que
nous consentions un effort sur l’entretien de la voirie
; nous avons retenu cette orientation et inscrit au budget
la réfection d’un certain nombre de rues. Mais
bien sûr, on avance au rythme qu’on peut ! "
" Nous épauler "
Le dispositif ne vaut pas uniquement par ce qu’il apporte
aux citoyens, les techniciens et les élus y voient
également un intérêt. " Les interrogations
portées par les habitants nous donnent l’occasion
de nous reposer des questions essentielles, dans un processus
dynamisant qui enrichit notre travail ", pense Christine
Vachez. " Cela nous permet de nous remettre en permanence
en situation de travailler pour la population, puisque nous
nous retrouvons face aux premiers concernés par notre
travail, ce qui nous oblige à sortir de notre jargon
technique et à adopter une attitude pédagogique.
" L’avantage qu’y voient les élus
est notamment de ne pas perdre le contact avec leurs administrés.
" Un conseil municipal est élu tous les six ans,
c’est long. Or, les choses bougent très vite,
il nous faut vérifier régulièrement que
notre programme et nos idées sont en adéquation
avec les besoins de la population ", juge Claude Farge.
" Quand on est un peu plus informé sur les finances
de sa commune, on se rend mieux compte que les élus
n’ont pas la tâche facile ", témoigne
Hélène Grégoire de Roulhac. Une bonne
affaire pour l’équipe municipale, qui rendrait
ainsi les Pontois co-responsables de ses choix budgétaires
et pourrait ensuite lui éviter d’affronter seule
les éventuelles critiques ? " Dans les périodes
difficiles que traversent les finances locales, il faut pouvoir
compter sur la participation citoyenne pour nous épauler
et revendiquer les moyens nécessaires pour le service
public municipal ", a récemment déclaré
Michel Blonde, maire du Pont-de-Claix 1. " Il s’agit
surtout pour nous de mettre en lumière certaines responsabilités
", tempère Claude Farge. " Nous avons par
exemple 12 000 demandeurs de logements sociaux dans l’agglomération.
Or, la responsabilité des communes en la matière
est faible, nous dépendons de bailleurs dont les financements
dépendent eux-mêmes d’échelons supérieurs,
notamment de l’État, qui se désengage
tous azimuts. Notre ambition est de mettre toutes les cartes
dans les mains des habitants afin qu’ils exercent leur
propre capacité de jugement et deviennent des citoyens
actifs. " Christine Vachez confirme : " Intéresser
les habitants aux finances locales, jouer la transparence
et leur faire comprendre le peu de marge de manœuvre
dont les communes disposent, c’est aussi un moyen de
les mobiliser sur l’insuffisance des dotations de l’État
aux collectivités. "
En 2004, le CCB s’est prononcé en faveur du maintien
d’un haut niveau de services à la population,
garant de l’égalité entre les citoyens,
assortie d’une légère baisse de la taxe
d’habitation pour compenser l’instauration de
la taxe d’enlèvement des ordures ménagères.
Une manière de prouver que les finances locales, en
tant qu’habitant ou en tant qu’élu, restent
une difficile équation.
1 La tribune des petites villes
> POUR ALLER PLUS
LOIN
Ressources
Le site de la DGCL propose de consulter en ligne un certain
nombre de documents :
Les finances des collectivités locales en 2005 (rapport
de l'observatoire des finances locales )
Les budgets primitifs des régions en 2005
Guide de la fiscalité directe locale 2004
Comptes administratifs et budgets primitifs des départements
Les finances des groupements de communes à fiscalité
propre en 2003
Guide budgétaire communal, départemental et
régional 2005
Hermétique, le budget communal ? Décortiquer
les finances de sa commune, Territoires n°402-403, décembre
1999
La commune et ses finances, guide pratique, René Dosière
et Dominique Hoorens, collection
Action locale, Dexia éditions, nouvelle édition
2001
Inventaire général des impôts locaux,
DGCL, 2003
Les finances locales, Michel Bouvier, 7e édition, LGDJ,
2001
Les collectivités locales et l'emprunt, Dominique Hoorens
et Marie-Pierre Peretti, 2e édition,
LGDJ - Dexia-CLF local, 2001
Finances publiques : les finances des collectivités
territoriales, François Labie, Centre national
de la fonction publique territoriale, 2001
La gestion de fait des deniers publics locaux, Jacques Magnet,
LGDJ - Dexia-CLF de France, 2000
Budget, comptabilité et contrôle externe des
collectivités territoriales : essai prospectif,
Jean-Claude Wathelet, L'Harmattan, 2000
Journal de TERRITOIRES
n° 460 -
septembre 2005
> L'ARTICLE DU MOIS
Turquie
Ankara et la global-down-up décentralisation
Ulas Bayraktar,
chercheur associé à l’université
de Mersin (Turquie) et doctorant à Sciences-Po Paris
La Turquie s’est
engagée sur la voie de la démocratie participative
locale depuis 1997, dans le cadre de la mise en place d’Agendas
21 locaux. Ces initiatives se sont développées
sans implication directe du gouvernement central, mais l’ont
poussé à introduire de nouveaux dispositifs
participatifs dans la législation.
E n Turquie, le lancement du processus de mise en œuvre
d’Agendas 21 locaux, adopté lors du Sommet mondial
de Rio en juin 1992, a été relativement tardif.
Pour faire respecter ces engagements, l'Union internationale
des villes et pouvoirs locauxMéditerranée orientale
et Moyen-Orient (Iula-Emme) a initié, en 1997, un projet
national dont l’objectif était de promouvoir
et de développer les Agendas 21 locaux en Turquie.
Soutenu par le Programme des Nations Unies pour le développement
(Pnud), le projet a été lancé avec la
participation de neuf municipalités et concerne aujourd’hui
une cinquantaine de villes. Le gouvernement central, qui ne
fait pas partie du projet, a toutefois publié des décrets
afin d’inciter l’administration locale à
faciliter le processus et à y participer.
Le citoyen, pilier des Agendas 21
Dans la plupart des villes partenaires, un conseil de ville
permet la délibération et la détermination
des " macro-politiques locales " par la participation
des représentants des gouvernements locaux et du gouvernement
national, ainsi que des organisations locales. Les priorités
et les objectifs du développement durable de la ville
ainsi que les stratégies et les domaines d’action
nécessaires pour y arriver y sont débattus.
Les décisions du conseil de ville n’ont valeur
que de recommandation aux gouvernements locaux. Néanmoins,
dans certaines villes, les décisions des conseils civils
peuvent gagner une validité légale indirecte
après avoir été adoptées par le
conseil municipal. Les conseils de ville s’adressent
plutôt à la société civile organisée
au niveau local. Pour permettre aux citoyens de jouer un rôle
plus actif dans le processus d’Agenda 21 local, trois
autres niveaux de participation ont été introduits
: les groupes thématiques, les conseils de groupes
sociaux spécifiques et les organisations de quartier.
Les groupes thématiques sont composés d’organisations
et de personnes concernées (les directorats administratifs
et municipaux, les chambres professionnelles, etc.), ainsi
que de volontaires individuels. Les groupes délibèrent
sur différents aspects concernant le thème et
entreprennent les actions destinées à sensibiliser
et à mobiliser l’opinion publique. Ils restent
en proche contact avec les conseils de ville pour contribuer
aux délibérations concernant leur domaine d’activité.
Les conseils spécifiques sont destinés à
faciliter la participation de certains groupes sociaux (femmes,
jeunes, seniors, handicapés, etc.) sous- représentés
dans l’espace public et politique turc et dans les nouvelles
instances d’Agendas 21 locaux. Les efforts pour les
inclure dans le processus semblent porter leurs fruits. Ainsi,
depuis trois ans, les conseils de femmes de tout le pays organisent
le Festival des activités féminines des villes
d’Agendas 21 locaux. Les conseils de la jeunesse d’Agendas
21 locaux ont lancé un processus de fondation d’un
Parlement national de la jeunesse qui s’est achevé
en mai 2004.
Certaines villes se sont appuyées sur les quartiers.
Le cadre administratif turc a facilité cette organisation
: le quartier apparaît comme une unité administrative
présidée par un muhtar. Sans affiliation partisane,
ce dernier est élu par les habitants du quartier et
assume aisément un rôle d’animateur. La
participation des habitants au processus Agenda 21 local est
ainsi encouragée sur une base territoriale.
Démocratiser la démocratie locale
L’impact des nouvelles instances participatives dans
la vie politique locale des différentes villes est
loin d’être univoque. Tandis que certaines sont
déjà arrivées à institutionnaliser
les pratiques participatives en associant un grand nombre
d’habitants au processus d’Agenda 21 local, les
autres tentent toujours de surmonter les problèmes
liés à l’introduction de ces nouvelles
instances. Même dans les villes considérées
comme les plus avancées, le processus est parfois accusé
d’être une mascarade démocratique. Or,
il est désormais impossible d’ignorer l’existence
d’un vrai débat sur la démocratie locale
participative en Turquie. Enclavée depuis des décennies
dans la dichotomie centre / périphérie, la démocratie
locale a été conçue comme favorisant
l’autonomie administrative et financière des
municipalités par rapport au gouvernement central.
Mais le manque d’intérêt à associer
les citoyens au gouvernement local a provoqué l’émergence
" de centres dans la périphérie ".
Pourtant, depuis l’initiation des processus d’Agendas
21 locaux, les citoyens ont aussi fait leur entrée
en scène. L’enjeu n’est donc plus seulement
de décentraliser Ankara à la périphérie,
mais aussi de décentraliser la mairie vers les quartiers.
Les efforts d’Agendas 21 locaux en Turquie constituent
une nouvelle manière de " démocratiser
la démocratie locale ". Ce n’est ni bottom-up,
ni top-down, mais plutôt " global-down-up ".
En s’inspirant des thèmes globaux, les municipalités
se sont mises à introduire de nouvelles instances de
démocratie participative sans attendre l’accord
ou le soutien du gouvernement central. Le succès de
ces efforts a incité ce dernier à les imposer
à l’ensemble du pays. La meilleure preuve de
ce changement de perspective est la récente réforme
du système municipal entreprise par le gouvernement
en décembre 2004. Avec cette nouvelle législation,
à propos de laquelle les controverses politiques et
juridiques se poursuivent, l’établissement des
conseils de villes et le développement des plans stratégiques
issus d’Agendas 21 locaux deviennent désormais
obligatoires pour les grandes villes. ulasbayraktar@yahoo.com