Aménagement du territoire "
L’objectif n’est pas de quadriller la France en
pays "
rencontre avec Pierre Mirabaud, délégué
à l’Aménagement du territoire et à
l’action régionale
" Les indiens n’ont pas encore
pris le fort "
Olivier Dulucq, délégué
général de l’Unadel
Embrunais Savinois Ubaye
Au pays des services publics
Sabrina Costanzo, journaliste
Des animateurs et des territoires
Le " pays blues "
Véronique Berkani, journaliste
Débats
Aménagement du territoire [suite]
" Cohésions territoriale et sociale sont étroitement
liées "
rencontre avec Jacques Chérèque,
ancien ministre de l'Aménagement du territoire
Prospective
Une nouvelle ambition territoriale : associer Scot et Pays
Yves Gorgeu, Mairie-conseils
" Le pays n’est pas seulement
un espace de débat "
irencontre avec Jean Gaubert, président
de l’Association pour la fondation des pays (APFP)
À deux voix
Quel avenir pour les pays ?
rencontre avec Marc Censi, président
de l’ADCF et Philippe Duron, président de la région
Basse-Normandie
> L'ARTICLE DU
MOIS
Idées
La bataille des pays est-elle gagnée ?
Marie-Élisabeth Chassagne, militante
des pays, compagnon de route de l’Unadel
De l’auto-développement,
foncièrement alternatif, des années 70, à
la reconnaissance officielle des pays en 1995 et à
leur quasi couverture du territoire national aujourd’hui,
la " bataille des idées " du développement
local est-t-elle définitivement gagnée ?
C’est dans les années 70 que les idées
sur le développement local endogène, appelé
alors auto-développement, ont pris corps. Elles s’intégraient
à la culture critique de l’époque, au
courant protestataire né du grand chambardement de
mai 68. Elles s’enracinaient dans au moins deux problématiques
:
- le régionalisme, courant déjà ancien
mais ravivé dans l’opposition à l’omniprésence
de l’État et de Paris, et réclamant une
décentralisation ;
- la théorie du développement inégal,
héritée du tiers-mondisme, et qu’il faut
résumer d’une phrase : lorsqu’un fort échange
avec un faible, c’est toujours le faible qui perd aux
termes de l’échange, le riche qui s’enrichit
plus que le pauvre. Cette observation faite dans les rapports
Nord-Sud s’applique aussi aux pays développés
à l’intérieur desquels il y a des zones
" faibles " qui s’affaiblissent et se dévitalisent.
La seule issue pour ces zones est dans la maîtrise locale
du développement. Mais l’affirmation qu’une
issue est possible, qu’on peut résister au déclin
était hérétique dans les milieux de l’économie
et de la sociologie rurales de l’époque. La conception
dominante était que le sort des territoires est déterminé
par des facteurs externes, que l’acteur local est impuissant
face au système. La bataille des idées commence
donc par un problème philosophique : déterminisme
contre volonté et libre détermination des acteurs.
C’est ainsi que les pionniers qui affirmaient que leur
pays ne voulait pas mourir, qu’ils feraient mentir les
tendances, qu’ils refuseraient de se soumettre à
des lois économiques supposées irréfutables,
qu’ils prendraient en main leur destin, ces pionniers
étaient des insoumis.
Mise à l’écart
de l’économique
C’est aussi dans ces années là qu’apparaissent
les premières procédures de conception d’un
développement à l’échelle d’un
territoire : les plans d’aménagement rural (Par,
1972), bientôt suivis des contrats de pays première
manière (1975). Certes, on était loin des conceptions
d’aujourd’hui, mais ces procédures ont
permis le recrutement d’animateurs de Par, puis de techniciens
de pays, jeunes, diplômés, motivés, porteurs
d’idées nouvelles. À leur sujet, trois
remarques :
- porteurs d’une culture critique, ces jeunes ont parfois
été perçus comme des agitateurs. Certains
ont même été sanctionnés pour avoir
fait naître des espoirs auxquels on n’a pas pu
pas répondre, et par conséquent généré
de la contestation ;
- porteurs d’aspirations socio-culturelles, et souvent
réfractaires aux thèmes économiques,
hostiles par principe à l’entreprise parce qu’elle
représente le capitalisme, le patron, l’argent
corrupteur… ils ont bien souvent fondé le développement
local sur le pôle social et le pôle culturel,
délaissant l’économique. Leur discours
était que le développement n’est pas seulement
économique, qu’il est aussi culturel et social
; ils oubliaient qu’il est aussi économique…
;
- leur discours était également trop souvent
négatif par rapport aux élus, dont ils critiquaient
la frilosité, le conservatisme… Pourtant, l’expérience
a montré que le succès d’une démarche
de pays dépendait bien souvent de la qualité
du couple élu - technicien, travaillant dans la confiance
et la complémentarité.
On peut dire que c’est dans cette décennie 70
qu’est né le militantisme des territoires, le
mouvement des pays, qui a trouvé sa tribune et sa consécration
lors des États généraux des Pays de Mâcon,
en juin 1982. Il y a l’avant et l’après
Mâcon. La décennie 80 est extrêmement riche
en ce qui concerne le débat d’idées sur
le développement local. D’abord, c’est
là que le terme apparaît, et se substitue au
" développement rural ", trop centré
sur l’agriculture. On dit désormais " développement
local en milieu rural ", et aussi en milieu urbain par
ailleurs. Le concept du développement local, né
dans les zones déshéritées, s’étend
à toutes les zones où des acteurs se manifestent
et s’organisent pour le développement. Ce "
retour de l’acteur ", d’ailleurs célébré
par Alain Touraine, donne à ce mouvement une légitimité
sociétale.
Le local " vendu " à
l’OCDE
La légitimité économique viendra aussi,
un peu plus tard, à partir du thème de l’emploi.
Partant du constat que les grandes entreprises, en se restructurant
ou en se délocalisant, suppriment plus d’emplois
qu’elles n’en créent, et que la création
nette d’emplois est statistiquement le fait des entreprises
moyennes, petites, et très petites, élus et
administrations mettent en place toutes sortes de dispositifs
locaux d’aide à la création d’entreprises
et d’emplois : comités de bassins d’emploi,
plates-formes locales d’initiative, etc. Au ministère
de l’Emploi, la mission promotion de l’emploi
est en pointe, met en avant le concept des initiatives locales
d’emploi (Ile), qu’elle " vend " à
l’OCDE (Organisation de coopération et de développement
économiques). Les ministères de l’Emploi,
de l’Agriculture, de l’Artisanat, passent convention
pour le développement de l’emploi en milieu rural.
Ce courant nouveau, qui valorise la petite entreprise et la
création économique, hérite d’un
savoir-faire anglo-saxon qu’il acclimate en France.
La rencontre de ce courant avec le militantisme des territoires
est extrêmement féconde, même si elle ne
va pas toujours de soi.
Et puis il y a la décentralisation (1983-84) tant réclamée,
et une nouvelle procédure : la Charte intercommunale
de développement et d’aménagement, qui
laisse le mouvement des pays sur sa faim : pour ne pas heurter
la sensibilité des 36 000 communes, on ne propose que
peu d’incitations à ces regroupements pourtant
informels et pragmatiques qui fondent les chartes ; pourtant
il y en aura, et elles porteront leur fruit.
Une nouvelle génération de techniciens de pays
apparaît, moins socio-culturelle, plus polyvalente ;
ils ne se définissent plus comme des militants mais
comme des " professionnels engagés ". Ils
se battent pour des valeurs, mais aussi pour des résultats
concrets sur le terrain.
En 1988 se produit à Bruxelles un événement
considérable : la publication d’un rapport sur
l’avenir des zones rurales où, pour la première
fois, cet avenir n’est plus confondu avec celui de l’agriculture.
Considérant que l’agriculture bénéficie
de l’essentiel de la manne européenne d’alors,
ce rapport propose de créer un dispositif d’aide
aux territoires ruraux qui veulent se développer en
se diversifiant, pour ne plus dépendre exclusivement
de l’agriculture : c’est ce qui donnera naissance
à l’initiative Leader 1.
Simultanément, les économistes de l’OCDE
découvrent le développement local et inventent
le concept de " micro-régulation ". Leur
réflexion sur les régulations est la suivante
: les grandes régulations de type keynésien,
au niveau national, ont fait leur temps. Au niveau international,
il n’existe pas encore de régulations économiques
fiables, par contre les mécanismes financiers jouent
un rôle parfois dévastateur ; alors, pourquoi
ne pas tenter des régulations à des niveaux
infra-nationaux, régional, local ? Les aides au développement
local, sur projets de développement, sont de cet ordre
et s’en trouvent légitimées.
Détournements
Les années 90 sont marquées par l’arrivée
de l’Europe et des fonds structurels sur la scène
du développement local. 1992 est l’année
de la loi sur la coopération intercommunale, les communautés
de communes font leur apparition, munies de sérieuses
incitations fiscales. Ces communautés vont-elles sectionner,
tronçonner, les pays déjà existants ?
Ce fut parfois le cas, pas toujours. Et puis en 1995, coup
de théâtre : la loi Pasqua institutionnalise
le pays comme lieu pertinent de conception et mise en œuvre
du développement ! " Nous avons gagné la
bataille des idées ", s’écrient certains.
" Nous allons y perdre notre âme ", craignent
les autres. Puis la loi Voynet de 1999, allant plus loin que
la précédente, introduit deux notions primordiales
: le concept de développement durable, encore mal compris
à l’époque ; la participation des citoyens
et le conseil de développement. En fait, la "
bataille " n’est pas gagnée. Elle continue
au niveau de l’application de la loi, que certains grands
acteurs s’efforcent de détourner au profit de
leur logique propre. On voit ainsi des pays qui existent et
vivent depuis longtemps subir des pressions pour se regrouper
avec la ville proche, on voit des préfets et des présidents
de conseils généraux découper eux-mêmes
le département en pays, sans se préoccuper des
volontés locales, on voit des conseils de développement
constitués avec des dizaines d’institutions veillant
chacune aux intérêts " boutique ",
et sans aucune participation des habitants, on voit des machines
technocratiques se mettre en route pour que la charte de pays,
et le contrat qui en découlera, soient des outils maniables
destinés à mettre en œuvre le volet territorial
du plan selon les besoins des services de l’État
et de la région…
Il y a donc encore un besoin, aujourd’hui, d’une
" veille " éthique et politique pour s’assurer
que, dans son échange avec l’Institution, le
citoyen ne soit pas perdant dans un nouveau processus
inégal. Dans la bataille des idées issues du
mouvement des pays, on n’enfonce plus les portes,
elles sont ouvertes ; mais il faut empêcher qu’elles
se referment, et faire en sorte que les gens y passent. marie-elisabeth.chassagne@wanadoo.fr
> POUR ALLER PLUS
LOIN
Contacts
Union nationale des acteurs et des structures du développement
local (Unadel)
1, rue du Pré Saint Gervais 93500 Pantin
01 41 71 30 37, unadel@wanadoo.fr,
www.unadel.asso.fr
Les informations ayant trait à la Plateforme métiers
du développement territorial sont disponibles sur le
site de l’Unadel.
Association pour la fondation des pays (APFP)
5, rue Sextius Michel 75015 Paris - 01 45 77 30 81, apfp@yahoo.com,
www.pays.asso.fr
Mission d'intérêt général de la
Caisse des dépôts et consignations, le service
Mairie-conseils est dédié aux élus
des communes de moins de 2 000 habitants et des structures
intercommunales.
72, avenue Pierre Mendès France
75914 Paris cedex 13
01 58 50 75 75
Assemblée des communautés de France
182, rue de Rivoli 75001 Paris
01 40 15 07 98, www.adcf.asso.fr
Délégation à l'aménagement du
territoire et à l'action régionale (Datar), www.datar.gouv.fr
L'Observatoire des territoires, animé par la Datar,
est chargé d'analyser et de diffuser les informations
relatives aux dynamiques et aux inégalités territoriales,
ainsi qu'aux politiques menées dans le champ de l'aménagement
et du développement des territoires. www.territoires.gouv.fr
Centre national de la fonction publique
territoriale, www.cnfpt.fr
Le bulletin international de développement local durable
L’underground du développement local ! Pour avoir
une vision panoramique de ce qui se fait d’innovant
(et presque partout dans le monde). www.developpementlocal.blogspot.com
Crit-Développement rural, banque d'expériences
recensant les idées nouvelles dans le domaine du développement
local, économique et territorial. www.crit.cg47.fr/default.htm
Association européenne pour l’information sur
le développement local, www.aeidl.be
Ressources
Loi urbanisme et habitat du 2 juillet 2003
Loi d’orientation pour l’aménagement et
le développement durable du territoire, Loaddt, dite
" loi Voynet ", du 25 juin 1999
Loi pour le renforcement et à la simplification de
la coopération intercommunalité, dite "
loi Chevènement ", du 12 juillet 1999
Loi d’orientation pour l’aménagement et
le développement du territoire, Loadt, dite "
loi Pasqua ", du 4 février 1995
À lire
Aux chartes, etc !, Territoires n° 455, février
2005
40 ans de développement participatif en France. Numéro
spécial 10 ans de l’Union nationale des acteurs
et des structures du développement local, Territoires
n° 432, novembre 2002
Conseils de développement. L’an 00, Territoires
n°412, novembre 2000
Lois Chevènement et Voynet. Un nouveau souffle pour
l’intercommunalité ?,
Territoires n° 398, mai 1999
Contrats de pays et avenir du volet territorial des CPER après
2006 ?,
Association pour la fondation des pays, 2004, www.pays.asso.fr
La cartographie utile aux projets de territoire, François
Clément, cahiers
pédagogiques, Mairie-conseils, 2004, diffusion gratuite
Les pays et leurs relations avec les ÉPCI à
fiscalité propre, les projets d'agglomération,
les Scot, les Parcs naturels régionaux, Yves Gorgeu
et Étienne Faure, fiches pédagogique - développement
territorial, Mairie-conseils, 2004
Des pays pour quoi faire ? Continuité ou renouvellement
des politiques territoriales ? M. Barreau, F. Tautelle, Géodoc
n°53, 2004
Les Cahiers de l'expérimentation 1. - Les conseils
de développement face aux problématiques d'emploi,
de formation et de création d'activités - Plateforme
territoires d'avenir - expérimentation nationale "
Pour des conseils de développement participatifs ",
Unadel, 2003
Les Cahiers de l'expérimentation 2. - La mobilisation
- Plateforme territoires d'avenir - expérimentation
nationale " Pour des conseils de développement
participatifs ", Unadel, 2003
Pays, agglomérations, parcs naturels régionaux,
50 questions / réponses sur l'articulation des territoires,
E. Faure, fiches juridiques, Mairie-conseils, 2002
Parcs, pays et agglomérations, Fédération
des PNR de France, fiches juridiques, Mairie-conseils, 2001
Territoires et acteurs du développement local. De nouveaux
lieux de démocratie,
J.-P. Deffontaines et J.-P. Prod'homme, Collection Monde en
cours, l'Aube, 2001
Territoires et pratiques de démocratie locale, Adels,
Celavar, Mairie-conseils et Fédération des pars
naturels régionaux de France, 2001
L’intercommunalité au service du projet de territoire,
Gérard Logié, éd. Syros, 2001
L'accord local - contrat moral, aux fondements des territoires,
sous la direction de Patrick Moquay, Yves Gorgeu, François
Poulle, Unadel, 2000
Dynamiser le développement local participatif, Unadel,
1999
Territoires d'avenir et emplois-jeunes. De bonnes pratiques
de développement local, Unadel, 1999
La charte de territoire, une démarche pour un projet
de développement durable, Yves Gorgeu (dir.) et Anne
Gentil, Mairie-conseils, Caisse des dépôts et
Fédération des parcs naturels régionaux,
ACEIF, La Documentation française, 1997
Journal de TERRITOIRES
n° 458 - mai 2005
> L'ARTICLE DU MOIS
Budget participatif de Porto Alegre
La vie, après le Parti des travailleurs
entretien avec Yves Sintomer, professeur de
sociologie à l’université Paris 8 et chercheur
au centre Cultures et sociétés urbaines (CNRS)
Territoires : Lors
des dernières élections municipales, en novembre
2004, la mairie de Porto Alegre, bastion du Parti des travailleurs,
a été remportée par le Parti populaire
social (centre droit). Le nouveau maire, personnalité
modérée, a dit ne pas vouloir remettre en cause
le budget participatif. Qu’en est-il aujourd’hui
?
Yves Sintomer : La nouvelle
municipalité de Porto Alegre est une coalition qui
va du centre gauche à l’extrême droite.
Le maire, plutôt centre gauche, a en effet affirmé
que le budget participatif (BP) était un des acquis
de la gestion antérieure et qu’il n’avait
pas l’intention de le remettre en cause. Jusque-là,
il maintient cette ligne, mais il est contesté par
certaines composantes de sa propre équipe. Toutes les
réunions du BP se sont tenues et on a pu observer une
mobilisation encore plus forte que les années précédentes,
ainsi qu’une certaine politisation. Certaines réunions
du BP sont devenues des lieux d’affrontement entre partisans
de l’ancienne municipalité et sympathisants de
la nouvelle. Il est encore trop tôt pour présager
du futur du dispositif, mais le BP est suffisamment enraciné
pour que, malgré la défaite du PT, une forte
mobilisation de la population ne se démente pas. Ce
qu’on peut en revanche pronostiquer, c’est que
la place du BP dans le système de gestion publique
soit relativisée et qu’il s’éloigne
du cœur de l’administration municipale.
Les associations de quartier de Porto
Alegre ont-elles perdu une partie de leur dynamisme en s’impliquant
fortement dans le processus de budget participatif ? Parviennent-elles
à sauvegarder toute leur indépendance par rapport
au pouvoir exécutif ?
Il y a effectivement eu un mouvement dans ce sens. Le BP était
massivement investi et avait tendance à capter une
partie des énergies de la société civile.
Mais, aujourd’hui, ce serait plutôt le mouvement
inverse : après l’échec du PT aux élections,
une partie de ses membres, pour certains anciens permanents
politiques, se réinvestissent dans le mouvement associatif
et dans le BP. On assiste actuellement à une "
réaspiration " des élites politiques par
la société civile.
L’institutionnalisation croissante
du budget participatif porte-t-elle atteinte à ses
fondements, notamment l’idée " d’inversion
des priorités " (1) prônée par le
Parti des travailleurs ?
À Porto Alegre ce n’est pas le cas : cette dimension
d’inversion des priorités n’a jamais été
abandonnée. Cependant, elle est menacée par
la crise financière qui touche actuellement Porto Alegre,
à l’instar de toutes les municipalités
brésiliennes, crise qui entraîne un retard dans
la mise en œuvre des décisions prises dans le
cadre du BP. Un autre problème est qu’il n’y
a aucune correspondance entre cette politique de justice sociale
et la politique fédérale du PT, que l’on
ne peut vraiment pas qualifier de sociale.
Le BP de Porto Alegre a-t-il démontré
qu’il était possible de conjurer le phénomène
" nimby " pour parvenir à construire l’intérêt
général ? Comment y est-il parvenu ?
À l’échelle de la ville, et au moins pour
ce qui concerne les actions annuelles de court terme, le BP
a constitué un mécanisme qui a permis de dépasser
l’esprit de clocher tout en s’appuyant au plus
près sur les demandes des habitants. Cette réussite
est due à la forte mobilisation sociale, aux règles
très précises de distribution, de fonctionnement
et à la multiplication des niveaux de discussion (quartier,
secteur, ville). L’articulation fluide de ces différentes
échelles permet que les discussions micro-locales innervent
les discussions au niveau supérieur, et réciproquement.
C’est aussi pour cette raison que ce modèle n’est
pas reproductible tel quel à une échelle supérieure
à une ville.
La question des règles est
donc primordiale ?
Elle est décisive. Sans les règles favorisant
les investissements vers les secteurs les plus pauvres, sans
celles permettant de réaliser une synthèse objective
entre les demandes émanant des rues, des quartiers,
des secteurs, on aboutirait soit à une addition de
demandes locales, soit à une sélection arbitraire
par les dirigeants associatifs ou politiques parmi la multiplicité
des demandes. Or, avec le BP, c’est un projet global
qui se construit.
Assiste-t-on aujourd’hui à
un phénomène de dissémination du BP vers
d’autres continents ? Quelles difficultés de
" transposition " avez-vous pu observer ?
Il existe plusieurs centaines de BP au Brésil, une
centaine dans d’autres pays d’Amérique
latine et une cinquantaine en Europe. L’un des problèmes
majeurs de la plupart des expériences européennes
est qu’il leur manque la mobilisation associative, celle
de la société civile ; le processus est impulsé
par le " haut " et n’est pas innervé
par les discussions de la base qui font la force du BP de
Porto Alegre. C’est notamment le cas en France. Une
autre difficulté est le manque de règles claires
qui permettraient de synthétiser de façon non
arbitraire les différentes demandes. En la matière,
la France est un cas d’espèce ! C’est le
pays de l’informalité, de l’absence de
clarté, du flou sur la façon dont une synthèse
doit être établie à l’issue des
discussions : les hommes politiques écoutent, puis
ils sélectionnent " subjectivement ". Nos
amis italiens, qui étudient la participation citoyenne,
appellent cela " l’écoute sélective
". Une autre difficulté de transposition est le
fait qu’à Porto Alegre, le BP est un véritable
instrument de justice sociale, ce qui n’est pas vrai
en Europe. Et dernière embûche, à Porto
Alegre, ailleurs au Brésil, mais aussi en Allemagne,
le BP est lié à la modernisation de l’administration
locale, ce qui est moins vrai dans l’Hexagone au-delà
de l’échelle du quartier : notre méthode
de comptabilité budgétaire traditionnelle, par
exemple, n’est pas remise en cause.
Propos recueillis par Véronique
Berkani
1 Affirmer les intérêts des classes populaires
dans la société et dans l’État,
promouvoir une politique redistributive.
À lire : Porto Alegre.
L’espoir d’une autre démocratie, Yves Sintomer
et Marion Gret, collection Sur le vif, La Découverte,
2005