Éducation au développement
durable
Pédagogie de l’interdépendance
Gilles Vignon, directeur d’Orcades
De Kigi et d’ailleurs
Portrait de Békir Gunes, directeur de
la FMCC, Niort
Économie sociale
Évaluer, former, coopérer
Emmanuel Vergé, chargé de mission,
Crés Poitou-Charentes
Territoires... politiques !
Budget participatif et logement social
L’amélioration des logements co-gérée
par les locataires
rencontre avec Jean-François Macaire,
vice-président de la communauté d'agglomération
de Poitiers
Six conseils de développement pour
un transport durable
Nicolas Leblanc, journaliste
Caraire, l’anti-carriériste
Portrait de Jean-Claude Caraire, conseiller
municipal d’opposition à Angoulême
Conseils de quartier de Niort et de La
Roche-sur-Yon
Entre la Vendée et les Deux-Sèvres, les idées
circulent
Véronique Berkani, journaliste
Territoires... culturels !
Développement rural
Le nombril de Hérisson
Sabrina Costanzo, journaliste
Culture à La Rochelle
Success story, blockbuster et survivors…
Blanche Caussanel, journaliste
Arts contemporains et musiques amplifiées
Confort moderne, incontournable et infréquentable
Sabrina Costanzo, journaliste
Territoires... durables !
Expérimentation Développement
responsable et solidaire
Pays et développement durable
Bruno Faucher, Jean-Noël Roux et Claire
Tessier, membres de la cellule d’animation DRS
Marais poitevin
La reconquête du label
Yves Le Quellec, président de la Coordination
pour la défense du Marais poitevin
Agriculture biologique
Une plate-forme de distribution régionale
Emmanuel Vergé, chargé de mission,
Crés Poitou-Charentes
Réseau de villes Aire 198
De l’aménagement du territoire à la solidarité
territoriale
Dominique Royoux, directeur du service recherche
et développement de la Communauté d’agglomération
de Poitiers
Parlons droit
Les contrats de partenariat
Rencontre avec Martine Théveniaut, membre
du Bureau pour l’action solidaire dans l’espace
sud Audois
Parlons droit
SERVICES PUBLICS EN MILIEU RURAL : MAINTIEN OU FERMETURE ?
Raphaëlle Cadet, avocate
Pour aller plus loin
> L'ARTICLE DU
MOIS
Cultures à La Rochelle
Success story, blockbuster et survivors…
Par Blanche Caussanel, Journaliste
Dans le cadre de l’Opération
de renouvellement urbain (Oru) des quartiers Ouest de La Rochelle,
la participation des habitants et l’implication d’un
collectif d’artistes en résidence a fait naître
une forte dynamique artistique. Mais les acteurs culturels locaux
déplorent le manque de soutien des institutions.
À Mireuil, premier quartier concerné par l’Opération
de renouvellement urbain (Oru), on est « Mireuillois
», pas Rochelais. D’ailleurs, depuis le rez-de-chaussée
des immeubles, on n’aperçoit pas la mer ! Construit
dans les années 60 pour recevoir les nouveaux arrivants
venus travailler dans les usines, le quartier souffre aujourd’hui
d’un bâti vieillissant manquant d’aménagement
et de lien avec le reste de la ville. La vie culturelle du
quartier n’en est pas pour autant absente. Dès
1976, le théâtre de l’Utopie s’y
installe. À cette époque, une artiste résidant
sur place, Sigrid Gloanec, travaille en lien avec la maison
de quartier. Parmi les premières initiatives de travail
plastique en concertation avec les habitants, trois artistes,
René-Claude Girault, Dominique Spiesser et Sigrid Gloanec
réalisent des « murs peints » sur la façade
de l’immeuble Le Gavarni, aujourd’hui en cours
de déconstruction (sous l’impulsion des élus
Verts, le bâtiment n’est pas démoli, mais
déconstruit pour en récupérer les matériaux
réutilisables). Dans le cadre d’un projet culturel
de quartier, en partenariat avec l’Association pour
la promotion des actions de prévention dans l’agglomération
rochelaise (Apapar) et le centre social de Mireuil, les habitants
sont invités à transcrire leurs rêves
sur les murs. Trois fresques sont ainsi réalisées
en 1982.
Une identité rochelaise perdue
Après des aventures théâtrales parisiennes,
Sigrid Gloanec revient à La Rochelle en 2000 pour assurer
la direction artistique des « 1000 ans d’histoire
» de la ville. Mais c’est en 2003 que naît
l’idée des Anges rebelles 1. Chargés par
la ville de préparer une soirée festive annonçant
la mise en œuvre du projet Oru et la phase de concertation
avec la population, les artistes ont alors la conviction que
l’histoire ne s’arrêtera pas là,
qu’on ne peut pas laisser les habitants sur le souvenir
d’une seule soirée, réussie mais sans
suite. Élus, techniciens et habitants ont unanimement
salué l’événement, mais c’est
la volonté du collectif d’artistes qui, sans
tarder, se lance dans l’écriture du projet d’action
culturelle et persuade les élus de les soutenir. Leur
but : amener les arts de la rue dans Mireuil. Portés
par l’association Les Éclats, qui souhaite «
promouvoir la création artistique pour tous les publics
en tout lieu », les Anges rebelles défendent
une culture de proximité à travers l’art
urbain. C’est l’occasion pour les partenaires
2 de préparer la première étape de l’Oru
: la déconstruction du bâtiment Le Gavarni. Les
conditions optimales sont réunies pour faire de ce
projet une réussite : les artistes ont acquis une légitimité
en ayant déjà travaillé et vécu,
pour certains, dans le quartier. L’OPHLM leur permet
d’investir un appartement afin d’être en
résidence à Mireuil, pour faciliter le travail
de terrain et l’organisation de rencontres, apéros,
repas, fêtes, activités artistiques… tout
au long de la préparation de la grande soirée
« d’adieu » à l’immeuble Le
Gavarni. Au final, les actions qui se sont déroulées
du 16 août au 2 octobre 2004 ont rassemblé 140
habitants acteurs, 30 artistes, 20 bénévoles
et 15 associations participantes. De quoi faire taire certains
travailleurs sociaux qui voyaient d’un mauvais œil
l’arrivée du collectif, se sentant bousculés
par leur énergie et redoutant une quelconque incidence
sur leurs subsides. Sans parler des voix qui s’élevaient
pour dire qu’un tel projet « dilapidait l’argent
des pauvres »...
À ce jour, sur l’ensemble des familles du Gavarni,
auxquelles un relogement dans un habitat de plus haut «
standing » a été proposé, la moitié
a décidé de rester à Mireuil. Le réinvestissement
de l’espace local par des pratiques créatrices
semble donc fonctionner dans cette expérience, mettant
en lumière le rôle de l’artiste passerelle
entre habitants et institutions, action culturelle et action
sociale. Il révèle le potentiel artistique de
populations parfois négligées et exclues des
circuits culturels traditionnels. La manifestation du 2 octobre
dernier, au pied de l’immeuble, a aussi eu le mérite
d’attirer quelques personnes de quartiers plus «
aisés » , curieux de voir ce qui pouvait se passer
dans ce lieu d’habitude redouté, favorisant ainsi
échanges et rencontres.
Projets ambitieux et vie culturelle aux abois
À côté de cette opération qui
semble bien engagée – une convention de trois
ans a été signée entre les partenaires
institutionnels et les Anges rebelles pour poursuivre le travail
artistique avec les habitants de Mireuil –, on trouve
à La Rochelle une multitude de structures et lieux
culturels de toutes disciplines, avec cependant un point en
commun : une survie difficile.
Les blockbusters de la vie artistique rochellaise (Francofolies,
Festival international du film, scène nationale) capteraient-ils
à eux seuls les crédits alloués par les
partenaires institutionnels locaux ? Malgré leurs problèmes
financiers, les pratiques culturelles non-instituées
font vivre la ville avec intensité. Au théâtre
de la Ville-en-Bois, trois associations se partagent une ancienne
église et proposent au public des évènements
à la croisée des disciplines : René-Claude
Girault, plasticien scénographe, emmène les
visiteurs en voyage à travers un travail de lumière
autour de l’exposition de peintures d’un artiste
sénégalais, Soly Cissé, prochainement
en route pour le centre Pompidou. L’association La Rochellivre
organise des rencontres entre auteurs et public potentiel
et accueille des écrivains invités à
produire un texte pendant leur séjour. D’autres
initiatives incitant les habitants à devenir acteurs
culturels tentent d’exister : café citoyen et
théâtre forum autour de la prévention
du suicide chez les jeunes à l’Azile, café
théâtre dont le directeur craint de devoir sacrifier
ses choix artistiques et militants au « commercial »
si l’association ne reçoit pas de soutien financier
plus affirmé. À la Casamance, bar underground
et unique lieu de diffusion de musiques actuelles amplifiées,
l’association K-Bis permet aux jeunes groupes, moyennant
une adhésion symbolique, de disposer de la salle de
répétition et de se produire devant une centaine
de spectateurs, servant de tremplin aux artistes locaux débutants.
Depuis l’an 2000, un groupe d’artistes, soutenu
par la population, tente d’amorcer le dialogue avec
les élus pour évoquer la situation de précarité
des professionnels de la culture et défendre les cultures
populaires. Le climat de forte tension lié au statut
des intermittents du spectacle a rapproché les contestataires.
Finalement reçus en mairie, après pétition,
les professionnels ont obtenu début 2004 un poste de
gestion à 1/4 temps, à partager entre trois
associations, ce qui se révèle nettement insuffisant
au regard des projets de ces structures. La question est de
savoir si les pratiques culturelles émergentes, aux
côtés des manifestations attirant large publique
et grande médiatisation, représentent un enjeu
pour la municipalité, et de quelle façon elles
peuvent être mieux prises en compte à l’avenir.
La tâche semble ardue pour Jean-Pierre Chantecaille,
adjoint au maire chargé des affaires culturelles, qui
assure « prendre en considération tous les acteurs
du secteur culturel », artistes et amateurs, et rappelle
que les difficultés actuelles des professionnels, touchés
de plein fouet par la réforme du régime de l’intermittence
et le déclin des dispositifs d’éducation
artistique, « sont avant tout la conséquence
d’une politique nationale ». Quant au choix des
lieux et des initiatives fragiles à soutenir particulièrement,
Jean-Pierre Chantecaille trouve là encore la situation
difficile : « Le tissu culturel est très dense
et diversifié, ce qui complexifie les arbitrages financiers.
»
B.C.
1 Collectif d’artistes composé de Sigrid Gloanec
(coordination artistique), Rémi Polack (plasticien),
Marion Bati (chorégraphe) et Dany Martinez (metteur
en scène).
2 Ville de La Rochelle, communauté d’agglomération
de La Rochelle, OPHLM, Drac Poitou-Charentes, CDC, ÉDF,
GDF.
Les Anges rebelles : 05 46 43 28 82
Théâtre de la Ville-en-Bois : 05 46 41 64 81
L’Azile, Marc Bassler : 05 46 37 09 81
La Rochellivre, Sara Bapsolle : 05 46 34 11 63
La Casamance, Mathieu Moreau : 05 46 41 17 33
> POUR ALLER PLUS
LOIN
Échanger
Systèmes d’échanges locaux
• Charente-Maritime
Clef de Sel - 177, rue Pierre Loti - 17300 Rochefort
Anik Straub - 05 46 87 40 43 / 06 68 72 42 49, ortus17@free.fr,
http://cledesel.free.fr/
Permanence : Bar Espace Vers à Rochefort le mardi de
16 h à 18 h
Nacre et Sel (presqu'île d'Arvert)
6, rue des Brandes - 17750 Étaules
Marie-Claude Montagne - 05 46 75 18 56,
nacre.etsel@laposte.net, nacreetsel.free.fr/
Permanence : tous les jeudis de 17 h 30 à 18 h 30
La Fleur de Sel - 17100 Saintes
Michèle Blanc - 05 46 91 80 17 /06 62 14 89 55,
contact@seldesaintes.org, seldesaintes.org/
Permanence : chaque 1er dimanche du mois à partir de
17 h au Bar Le Tilleul - 72, avenue Gambetta
L'Arbre - 40, rue basse de Saint Éloi - 17000 La Rochelle
Nathalie Poulin - 05 46 41 93 43
Troc Ô Sel - Mairie - 17130 Montendre
Marie Desnos - 05 46 70 03 28
Sel des Marais - 17250 Pont L'abbé D'Arnoult
Pierre Charlot - 05 46 97 94 08, seldesmarais@yahoo.fr
Permanence : les premiers jeudis du mois de 17 h à
19 h à la salle des fêtes de La Gripperie, Saint
Symphorien
Ponsel - Les Grégoires - 17800 Chadenac
Richard Gouin Peyrot - 05 46 91 48 71, ricsel17@wanadoo.fr
Permanence : dernier mercredi du mois tous les deux mois chez
Aïda
• Deux Sèvres
Sel Niortais - Hôtel municipal Vie associative
12, rue Joseph Cugnot - 79000 Niort
Andrée Bonnet - 05 49 05 42 06 / 05 49 06 24 45,
abonnet1@club-internet.fr
Sel Sud Deux-Sèvres - Le Bourg - 79170 Brieul-sur-Chize
Josiane Herault - 05 49 76 78 76 (soir) / 06 81 20 57 83,
finou@club-internet.fr
Sel du Bocage - Bressuire - Corbin - 79300 Boismé
Roger Debois - 05 49 80 32 25,
tps-seti@wanadoo.fr
• Vienne
Sel Poitiers Le Chabis
Le Champ de la Plaine - 86190 Beruges
Caroline Brillant - 05 49 53 28 35 / 05 49 41 16 39, selchabis@ifrance.com,
www.ifrance.com/sel-de-poitiers
Permanence : le 1er samedi de chaque mois de 14 h à
15 h 30,
Maison Solidarité - 22, rue des Pigeons blancs, Poitiers
Sel de Châtellerault - Espace Alisés - 2, rue
Gabriel Fauré - 86100 Châtellerault
Bernard Chantepie - 02 49 85 28 90
Sel de la Benaize - Benaize - 86290 Coulonges
Michelle Fourny - 05 49 83 02 57 / 05 49 84 06 58
André et François Pommier - Glenouze - 05 49
22 70 81
Débattre
Cafés-débats
• Deux-Sèvres
Le café citoyen de Niort - Bar L’Escale
123, rue de la Gare - 79000 Niort
Contact : Claude Juin - 05 49 09 11 07
• Vienne
Association en tous genres - apéros-débats
Bar Le Riverside, chaque dernier jeudi du mois
18 ter, rue de La Regratterie - 86000 Poitiers
Contact : Bruno Gachard
Maison de la solidarité de Poitiers
22, rue du Pigeon blanc - 06 87 46 72 13,
bgachard@wanadoo.fr, http://entousgenres.free.fr/
Association Philosophie par tous
86, rue du faubourg Saint Cyprien - 86000 Poitiers
05 49 88 94 56, association@philopartous.org, http://membres.lycos.fr/philopartous/apptt/cafe.html
Café philo au Gil'Bar, tous les mercredis soirs de
19 h à 21 h, et occasionnellement le lundi
2, place Charles de Gaulle - 86000 Poitiers
Cafés-débats au Love Money café
82, rue Carnot - 86000 Poitiers
Contact : James Lay - 05 49 41 04 33, www.lovemoneycafe.fr
Les Jeunes européens Poitiers
Organisation de réunions publiques d’information
et de cafés sur l’Europe
Contact : Philippe Grégoire - 06 08 15 67 24, jepoitiers@voilà.fr
En cours de création :
Café citoyen sur l’île de Ré, à
partir de mars ou avril 2005
Contact : Thierry Poitte
58, rue Montamer - 17740 Sainte Marie de Ré
06 61 35 31 11, thierrypoitte@wanadoo.fr
journal de TERRITOIRES
n° 454 - janvier 2005
> LES 2 ARTICLEs DU MOIS
De l’autogestion à la participation
Frank Georgi, historien, maître de conférence
à l’université Paris 1, Centre d’histoire
sociale du XXe siècle
Territoires : Les années 70 ont
été l’âge d'or de l'autogestion :
dans les discours du PSU, les luttes comme Lip, mais aussi dans
la production, les loisirs, l'habitat, etc. Peut-on dire que
cela se perpétue aujourd’hui dans les formes actuelles
de démocratie participative ?
Frank Georgi : Pas facile de répondre, mais il faudrait
creuser cette question. Ce qu’on constate, c’est
qu’il y a une rupture de mémoire. On parle beaucoup
de démocratie participative, de conseils de quartier,
de budgets participatifs, mais le lien n’est pas fait
explicitement avec l’autogestion. On présente plutôt
ces expériences comme des réponses neuves à
des questions contemporaines et, en même temps, on puise
dans des formes qui avaient déjà été
expérimentées dans les années 70. La différence
avec cette époque, c’est que cela se passait dans
l’après 68, dans une vision radicale de la transformation
sociale ; l’idée d’alors était qu’en
multipliant les expériences autogestionnaires de base,
dans tous les domaines, on s’inscrivait dans un projet
de société différente. C’était
le ciment des autogestionnaires, reprenant au marxisme sa perspective
révolutionnaire, tout en le mettant en question, notamment
dans son opposition traditionnelle entre réforme et révolution.
Aujourd’hui, l’altermondialisme et, dans
une moindre mesure, le budget participatif de Porto Alegre,
ne jouent-ils pas ce rôle de ciment des expériences
participatives ?
C’est sûr, le parallèle est assez net. C’est
d’ailleurs une vieille histoire que de chercher des modèles
exotiques pour nourrir des mouvements utopiques. Le jeu entre
local et global, l’idée que l’on puisse tenir
les deux bouts de la chaîne entre transformation locale
et transformation du monde, penser ses liens en réseau
et non en pyramide, contourner le pouvoir politique, et notamment
national, penser qu’il faut diffuser le pouvoir de faire,
tout ces thèmes étaient déjà très
présents dans la singularité du cocktail autogestionnaire
des années 70.
Quand vous entendez la CGT dire aujourd’hui
qu'elle s'intéresse à l'autogestion, qu'est-ce
que cela vous inspire ?
C’est évidemment intéressant. Dans les
années 60 et 70, la CGT et le PC dénonçaient
l’autogestion comme un mouvement à la fois de
gauchistes irresponsables et de réformistes sournois,
ce qui, dans les deux cas, a la même portée de
démobilisation des travailleurs du seul enjeu important
à leurs yeux : la conquête du pouvoir par les
urnes, pour imposer leur préalable au changement radical,
la socialisation des moyens de production. Effectivement,
l’autogestion dit qu’il faut travailler sur tous
les fronts et que le socialisme étatique peut être
porteur d’une société aussi oppressante
que le capitalisme… En fait, dès la fin des années
70, CGT et PC reprennent à leur compte le thème
de l’autogestion, pour ne pas laisser au PS et à
la CFDT une notion qui est alors porteuse. Ils affirment que
l’autogestion « bien comprise » ne peut
être portée que par les communistes.
Mais aujourd’hui, ce n’est plus vraiment
porteur...
Non, mais le stalinisme encore moins. Il y a eu une sorte
de chassé-croisé, entre
les Rocardiens et la CFDT, l’ex « deuxième
gauche », qui se sont éloignés progressivement
de l’autogestion comme projet de changement radical,
et la CGT et le PC qui se sont au contraire rapprochés
des nouveaux mouvements sociaux, comme la CFDT l’avait
fait il y a trente ans. De manière générale,
il y a une espèce de déplacement qui s’est
opéré : le modèle initial de l’autogestion
était économique, venait de l’entreprise,
puis s’est généralisé à
tous les champs de la société. Aujourd’hui,
c’est le territoire et le politique qui sont les lieux
de la participation. L’entreprise est très marginalisée
dans les discours de changement, elle semble « hors
de portée », comme la prise du pouvoir politique
central semblait « hors de portée » dans
les années 70.
L’autre déplacement s’est fait
des acteurs politiques et syndicaux vers la société
civile.
Ce qui est drôle, c’est que, dès les années
60 et 70, Patrick Viveret et Pierre Rosanvallon défendaient
l’idée de la société civile, même
si, paradoxalement, ils voulaient la faire porter par un parti,
le PS, qu’ils ont rejoint aux Assises du socialisme
(octobre 1974).
Propos recueillis par Nicolas Leblanc
À lire : Autogestion. La dernière utopie ?, sous
la direction de Frank Georgi, Publications de la Sorbonne, 2003.
République fédérale
de Russie
Le centralisme, démocratique ?
Interview de Marie Mendras, Chargée
de recherche CNRS/CERI
Une fédération éclatée
entre des territoires aux statuts différents, mais
traversée par une tradition et une volonté de
son président de centralisme fort, voire autoritaire.
Tel est le paysage, chaotique, d’une Russie très
loin des canons de la démocratie locale.
Territoires : Comment se structure l’administration
territoriale
en Russie ?
Marie Mendras : La Russie comporte trois niveaux de pouvoirs
publics : la Fédération, les Sujets de la Fédération
et les collectivités locales. Dans les années
90, l’État fédéral n’avait
pas de politique de régionalisation. Provinces et municipalités
se sont donc organisées comme elles l’ont souhaité.
Les quatre-vingt-neuf Sujets de la Fédération
sont inscrits dans la Constitution (Loi fondamentale) adoptée
en 1993 et se composent de républiques, au nombre de
vingt, plus la Tchétchénie, qui portent le nom
de la nation titulaire ; de régions et territoires,
les oblast ou les kraïs, qui portent le nom de la ville
capitale 1. Les régions sont représentées
au niveau fédéral au Conseil de la Fédération,
la Chambre haute du Parlement. L’autre assemblée,
la Douma, ou Chambre basse, est élue pour quatre ans.
Il n’y a pas eu de transformation territoriale sous
Boris Eltsine. Ce découpage est hérité
de l’époque soviétique où le système
était fédéral sur le papier, mais centralisé
dans la réalité.
Un débat récurrent porte sur le pouvoir qui
est attribué aux régions et républiques.
La Constitution fixe une différence de statut : les
républiques sont gouvernées par un président,
un chef de gouvernement et une assemblée et régies
par une Constitution ; les régions ont un gouverneur
et une assemblée et sont sous le régime d’une
Charte. Les républiques, contrairement aux régions,
sont aussi dénommées « États ».
Selon certains, ces différences de statut ont un caractère
formel, car les pouvoirs sont équivalents. Mais beaucoup
pensent que cette différence de statut induit pour
les républiques plus d’autonomie et de pouvoir.
Les collectivités locales, à la différence
de l’administration fédérale et des autorités
provinciales, ne sont pas considérées comme
des organes d’État. L’ensemble de ces autorités
municipales et cantonales sont dénommées «
autogouvernement local ». Cet échelon territorial
est traité avec un certain mépris par les niveaux
supérieurs de l’État qui estiment pouvoir
organiser leur relation avec les instances municipales comme
ils l’entendent.
La Constitution de 1993 reste floue, tant sur l’organisation
des pouvoirs que sur la répartition des compétences.
Cela laisse donc le champ libre à Vladimir Poutine
pour faire passer sa réforme centralisatrice.
La Constitution laisse planer bien des incertitudes sur la
répartition des compétences entre les organes
de gouvernement. Certains champs de juridiction relèvent
de la compétence exclusive de la Fédération
de Russie, alors que d’autres relèvent de la
compétence conjointe de la Fédération
de Russie et des provinces.
Vladimir Poutine peut procéder à des réformes
centralisatrices par voie législative ou par décret
sans réviser la Constitution. Il recherche un plus
grand contrôle. Pour cela, il favorise les pouvoirs
exécutifs à tous les niveaux territoriaux, au
détriment des pouvoirs législatifs, qui sont
déjà très affaiblis. Les deux chambres
du Parlement fédéral sont concernées
au même titre que les assemblées régionales
et républicaines. La Russie est aujourd’hui dotée
d’un système institutionnel caractérisé
par une présidence hypertrophiée. Vladimir Poutine
s’appuie sur l’administration et cherche à
avoir sous sa coupe l’ensemble de ses responsables régionaux
ou locaux. Ces réflexes centralisateurs relèvent
de méthodes obsolètes et inadaptées pour
un pays ouvert, en croissance économique et en quête
d’investissements étrangers.
La modification du mode d’élection des
gouverneurs proposée par Vladimir Poutine ne présage-t-elle
pas la fin de l’élection des maires au suffrage
universel ?
Peu après la tragédie de Beslan 2, le président
Poutine a présenté un projet de loi destiné
à changer le mode d’élection des chefs
de l’exécutif des Sujets de la Fédération.
Le projet de loi a pour but de remplacer l’élection
au suffrage universel par un système où les
assemblées régionales seraient appelées
à approuver un candidat proposé par le président.
Les Assemblées régionales sont faibles et je
vois mal comment elles pourraient imposer leurs choix. La
Douma vient de voter cette loi.
Même si les gouverneurs sont conscients qu’il
s’agit d’un réel recul, ils ne souhaitent
pas entrer en opposition avec Moscou. Et pour la majorité,
ils terminent leur second ou troisième mandat et ne
pourraient pas se présenter à nouveau. Ils jouent
la loyauté avec le Kremlin dans l’espoir d’être
nommés pour conserver leur poste.
Pour ce qui est d’une éventuelle réforme
du mode d’élection des maires, dont la plupart
sont aujourd’hui élus au suffrage universel,
la réponse de
Poutine reste prudente. Il existe des obstacles juridiques
à transformer de façon impérative et
centralisée les fonctionnements municipaux car «
l’autogouvernement local » est en principe indépendant
des structures
étatiques.
Y a-t-il une place pour la démocratie locale
en Russie ?
Il n’y a pas de tradition de démocratie locale
en Russie au sens européen du terme. L’équipe
de Poutine ne pense pas l’innovation, les particularités
régionales, et ne fait pas confiance aux initiatives
locales. Le défi pour les pouvoirs municipaux est de
ne pas perdre le peu de confiance que la population a encore
en eux. Il faut qu’ils arrivent à se donner les
moyens de gouverner sans être obligés de passer
des accords occultes. Car si le droit ne régit pas
les relations, l’argent, et donc la corruption, règnent
en maîtres. Lorsque ce sont les instances étatiques
fédérales et provinciales qui ont la main sur
les ressources budgétaires et procèdent à
leur allocation, les municipalités restent dépendantes.
Sans moyens financiers, il est impossible pour les municipalités
d’acquérir une autonomie supplémentaire.
Il est nécessaire de prendre en compte le facteur économique
pour évaluer la réalité du gouvernement
local. En Russie, tout dépend de où et quand.
Il y a de grands écarts entre les campagnes, souvent
pauvres, entre les villes petites et moyennes, et entre les
grandes villes 3. Il existe une grande différentiation
entre les villes qui dépendent largement des subsides
étatiques et celles qui dégagent des revenus
propres grâce aux entreprises établies sur leur
territoire.
Une autre Russie est-elle possible ?
La volonté de contrôle d’en haut implique
des réflexes de régression, de repli. Surtout,
elle déresponsabilise les élus et les fonctionnaires
qui ne se sentent pas obligés de rendre des comptes
à leurs administrés.
De plus, les Russes ignorent ce qui se passe ailleurs. Sur
la politique de décentralisation à la française,
par exemple, ils s’imaginent que notre pays cherche
toujours à s’organiser selon le bon vieux système
napoléonien avec la toute puissance des préfets.
L’esprit d’ouverture, de liberté qui a
pu exister sous Mikhaïl Gorbatchev et au début
de la période Eltsine, a disparu avec les dérives
du système politique depuis le milieu des années
90. Au sein des élites, tous n’ont pas perdu
leur esprit critique, mais beaucoup préfèrent
ne rien dire pour ne pas prendre de risque avec le pouvoir
dont les méthodes sont dissuasives : empoisonnement
de journalistes, incarcération des oligarques comme
Mikhaïl Khodorkovski 4, etc. Quand on est mis au ban
du système, toute critique est vaine et n’a que
peu de chance d’avoir une prise sur la société.
La Russie est un pays où les gens ont une tradition
de prudence. Les Russes se livrent autour d’une tasse
de thé mais ne veulent pas pour autant porter leurs
critiques personnelles sur la place publique, par crainte
d’avoir des ennuis. Si les Russes sont critiques, ce
n’est pas tant envers le président, encore respecté.
Ce n’est pas lui qu’ils rendent responsable de
leurs difficultés mais les maires, les oligarques,
les bureaucrates. C’est l’effet incontournable
d’un système où l’on déresponsabilise
les gouvernants. Il existe des associations, des solidarités.
Certaines sont politiques, d’autres locales, familiales.
Le Comité des mères de soldats 5 est par exemple
très populaire. Les partis politiques sont de plus
en plus contrôlés par le Kremlin et les syndicats
ressemblent plus à une annexe du ministère du
Travail. Mais les conditions de vie difficiles ne poussent
pas à l’action politique, à l’engagement,
à la solidarité. Et tant qu’il n’y
a pas de réaction collective solidaire, Poutine peut
avancer ses pions.
Propos recueillis par Sabrina Costanzo
1 Outre les républiques et les régions ou territoires,
la République fédérale de Russie comprend
des villes à statut fédéral, une région
autonome et des districts autonomes
(les okrougs).
2 En septembre 2004, un millier de parents et d'enfants ont
été séquestrés dans une école
de la ville de Beslan, en Ossétie du Nord (république
du Caucase) par un commando pro-tchétchène.
La tragédie s'est terminée par un assaut des
forces spéciales russes et l'explosion de charges placées
dans le bâtiment par les preneurs d'otages faisant au
moins 400 victimes. La population a dénoncé
la façon dont les autorités locales ont géré
la crise.
3 En 1999, les plus grandes villes étaient Moscou (8,2
millions d'habitants) et Saint Pétersbourg (4,6 millions).
Plusieurs villes comptent environ un million d’habitants
: Novossibirsk, Nijni-Novgorod, Iekaterinbourg, Samara, Tcheliabinsk,
Kazan, Perm, Oufa, Rostov-sur-le-Don et Volgograd.
4 Anna Politkovskaïa, journaliste du bihebdomadaire Novaïa
Gazeta, également connue pour ses reportages critiques
sur la guerre en Tchétchénie, a été
victime d’une curieuse infection intestinale après
avoir bu un thé dans l’avion qui l’emmenait
de Moscou à Beslan, selon Reporter sans frontières.
Son dernier ouvrage, Tchétchénie, le déshonneur
russe, éd. Buchet/Chastel, Paris, mai 2003, est publié
en français mais pas encore en russe. Mikhaïl
Khodorkovski, magnat du pétrole, ex-président
de la société Loukos, est en prison depuis octobre
2003, inculpé de fraude fiscale et d'escroquerie à
grande échelle.
5 Quatre associations principales, fondées sous Mikhaïl
Gorbatchev et toujours actives aujourd'hui, œuvrent à
la défense des conscrits. Les deux mouvements les plus
connus sont le Comité des mères de soldats de
Russie et le Mouvement des mères des soldats.