Théâtre 145, Grenoble
Saint Bruno en représentations
Sandrine Monchicourt, journaliste
Patrimoine « Ne pas enfermer
le patrimoine dans un territoire »
rencontre avec Denis Chevallier, ethnologue
> L'ARTICLE DU
MOIS
Culture(s) et territoire(s)
Ré-enchanter le local
Par Mohammed Taleb, Conférencier et
philosophe, président de l'association Le singulier universel
Culture et territoire
sont dotés de frontières multiples et poreuses.
Ces derniers subissent de plein fouet une mondialisation qui
disloque les espace-temps locaux, au bénéfice
d’un espace-temps monde. Pour réhabiliter le local,
sans tomber dans le repli identitaire, il faut renouer avec
sa capacité universelle.
Peut-on penser le territoire, sa cohésion, sa cohérence,
son contenu, son essor, ses limites, indépendamment des
espace-temps plus grands dans lesquels il s’inscrit ?
Est-il imaginable de penser le local sans prendre en compte
le global, même si celui-ci se décline au pluriel
? C’est à travers un questionnement trans-spatial,
du local au global, que nous pouvons mieux saisir les enjeux
de cette problématique : si tous affirment la nécessité
d’un lien entre culture et territoire, comment peut-on
faire advenir une vraie pensée de ce lien ? Cette pensée
ne suppose-elle pas que nous prenions la pleine mesure des dynamiques
culturelles qui expriment la vitalité des femmes, des
hommes et des communautés ?
De même que le territoire est traversé par des
lignes spatiales diverses (locale, régionale, nationale,
continentale, planétaire), la culture est portée
par des tensions, qui peuvent être créatrices ou
mortelles, qui renvoient à ces mêmes horizons géographiques.
L’entrelacement entre culture et territoire est donc un
processus complexe. Les territoires existent – cette existence
est même l’une des condition de la vie sociale,
à moins de croire dans ce cauchemar qu’est la «
cyber-ville-monde » –, mais leurs frontières
sont beaucoup moins précises que ce que nous pourrions
penser. Les frontières juridiques, administratives, institutionnelles,
économiques, fiscales, politiques entrecroisent les frontières
naturelles, culturelles, psychologiques et imaginaires. Ces
entrecroisements dessinent une multiplicité qui est un
acquis de l’histoire sociale, pour peu que les différences
ne deviennent pas des différends. Cela signifie que pour
éviter les replis sur soi, sur les supposées frontières
de son supposé territoire, il est nécessaire de
réhabiliter avec force et intelligence la dimension universelle
du local.
La mondialisation, « viol de
l’imaginaire »
Depuis le début des années 80, un nouveau mouvement
a lieu à l’échelle planétaire :
la mondialisation. C’est le cadre par excellence dans
lequel se déroule
l’ensemble des processus auxquels nous sommes confrontés,
qu’ils soient économiques (financiarisation, néo-libéralisation,
dérégulation), technoscientifiques (cyberespace,
biotechnologies, nanotechnologies) ou culturels et idéologiques
(standardisation des identités, fondamentalisme, uniformisation),
écologiques (réchauffement climatique, désertification,
urbanisation sauvage…). La mondialisation affecte directement
les territoires, non pas les territoires abstraits, mais les
territoires vécus. Notre thèse est que la mondialisation
disloque et désagrège les espace-temps locaux,
au bénéfice d’un espace-temps monde. Or,
seuls les grands États et les grands consortiums économiques
peuvent vivre dans cet espace-temps monde. La délocalisation
globale propulse l’humain dans un « temps-monde
» et un « espace-monde » 1 qui sont invivables.
Si la délocalisation déracine les activités
humaines des espaces-temps locaux, elle vise aussi à
dissoudre les imaginaires intérieurs, les temps de la
psyché, de l’émerveillement. Nous rejoignons
l’idée de l’urbaniste Paul Virilio selon
laquelle la mondialisation tend à uniformiser la pluralité
des temporalités, des rythmes, et à fabriquer
un seul temps, linéaire, rectiligne, marchand, utilitariste.
La seule valeur de ce temps est l’accélération
de la vitesse… La culture est la première victime
de la mondialisation et l’ancienne ministre de la Culture
du Mali, Aminata Traoré, évoque un « viol
de l’imaginaire » pour parler de son impact dans
les territoires sociaux et culturels. D’ailleurs, de nombreux
analystes ont montré que le monde, dans sa pluralité,
ne participe pas à la mondialisation comme sujet historique
créateur, mais comme objet du système marchand.
Derrière la mondialisation, il y a d’abord une
occidentalisation du monde. Pour que la réhabilitation
du local ne soit pas le prétexte à un repli sur
soi, il nous faut souligner sa capacité à être
universel. Une œuvre est dite universelle, non pas au regard
du nombre de ses lecteurs ou auditeurs, mais en fonction de
sa qualité intrinsèque. Quand Dostoïevski
écrit les Frères Karamazov, il nous offre une
œuvre singulière, déterminée géographiquement,
historiquement et culturellement. Mais cela ne signifie nullement
que ces ancrages locaux dans la Russie du XIXe siècle
soient des obstacles à sa dimension universelle. Elle
est simultanément locale et universelle. L’universalité
d’une œuvre ou d’une situation locale est le
fruit d’une qualité et non pas un horizon vers
lequel il faudrait tendre. La reconnaissance d’une valeur
universelle au local suppose qu’il ne soit pas réduit
à la plus petite unité de mesure d’un espace
euclidien. En effet, les lieux locaux sont fécondés
par des temps locaux et ces espaces-temps locaux sont les sites
qui permettent à l’humain concret et pluriel d’exister.
C’est précisément dans la mesure où
l’économique, le politique, le culturel, l’écologique
et le sacré sont réinscrits dans le tissu des
espaces-temps locaux que le principe de localité peut
devenir un principe créateur d’universalité.
L’humain délocalisé,
unidimensionnel
C’est au sociologue Herbert Marcuse que nous devons l’expression
de « l’homme unidimensionnel ». Elle dit avec
exactitude le projet capitaliste concernant la figure de l’humain
dont il espère voir l’avènement. Cette unique
dimension est bien évidemment économique, mais
aussi au cœur d’une entreprise mutilante de réduction
généralisée : le réel est réduit
au matériel ; le matériel est réduit à
l’économique ; l’économique est réduit
au financier. Le projet de la délocalisation globale
et celui de la marchandisation du monde sont les produits de
mort d’une même matrice : la réification,
la chosification. Il convient de faire un détour, ici,
par Karl Marx et par Max Weber pour rendre intelligible l’aliénation
fondatrice exercée par le fétichisme de la marchandise.
Ainsi, ce qui pose en vérité problème,
ce n’est pas tant l’existence d’une économie
de marché, c’est le fait, d’une part, que
cette économie est une économie-monde (en réalité
une économie-Occident mondialisé) et, d’autre
part, que les lois du marché pénètrent
les sphères non marchandes de la réalité,
y compris l’organisation du vivant. Max Weber nous parle
de désenchantement du monde pour caractériser
le capitalisme. En effet, en tant qu’entreprise de réification
généralisée, le capitalisme désenchante
les espaces-temps locaux, notamment en tentant de dissoudre
l’Âme du monde (l’anima mundi des anciens),
les génies des lieux, toute cette classe de phénomènes
subtils que nos poésies, nos imaginaires, nos spiritualités
désignaient sous les beaux (et parfois inquiétants)
noms de lutins, elfes, fées, gnomes, djinns, ghouls,
ondines. « Le mot désenchantement a été
lancé par le sociologue allemand Max Weber », écrit
Jean-Louis Schlegel. « En allemand, le mot est Entzauberung,
et, si on le traduit littéralement, il signifierait que
les objets, dans le monde moderne, sont dépouillés
de toute aura magique, de tout sens merveilleux, que la nature
ou le cosmos, en d’autres termes, deviennent un monde
d’objets à étudier, à analyser, à
classer, à calculer, à mesurer. Descartes en avait
donné le principe philosophique et, à partir de
Newton, la chose fut acquise : la nature est un grand mécanisme.
Entzauberung : “ cosmos désenflé ”,
c’est-à-dire un cosmos qui a cessé d’être
un monde symbolique, un monde vivant, avec une âme ou
des milliers d’âmes, un monde d’énergies
aussi. » 2
Valoriser les projets de civilisation
« Le recours au local comme projet de civilisation. »
La philosophe Dominique Méda a eu cette belle formule
dans son livre Qu’est-ce que la richesse ? 3 en opposant
la civilisation à la mondialisation. Il est vrai que
face à la logique de guerre qui préside aux entreprises
de mondialisation, il est plus que jamais important de valoriser
le sens civique, la civilité et les projets de civilisations
qui, à partir des espaces-temps locaux, peuvent épanouir
nos cultures. Comme nous l’avons dit, la réhabilitation
du local, loin de signifier retour au passé et repli
identitaire, est la condition même de l’universel
et du civilisationnel. Espace de justice sociale, d’égalité,
de démocratie participative, d’écologie
globale, de fécondité culturelle et de vie spirituelle,
les civilisations peuvent être ces territoires, ces lieux
où les espaces-temps locaux, régionaux, nationaux
et continentaux échangent entre eux, en vue, non d’une
accumulation du capital ou d’une exploitation de l’humain
et du saccage de la nature, mais à l’inverse pour
faire tenir ensemble le singulier et l’universel.
M.T. cardabelle_taleb@yahoo.fr
1- La vitesse de libération, Paul Virilio, éd.
Galilée, Paris, 1995.
2- « Le réenchantement du monde et la quête
du sens de la vie dans les nouveaux mouvements religieux »,
Jean-Louis Schlegel, in Les spiritualités au carrefour
du monde moderne, traditions, transitions, transmissions, colloque
à la Sorbonne, éd. Centurion, Paris, 1994. Jean-Louis
Schlegel est philosophe, sociologue et membre du comité
de direction de la revue Esprit.
3- Qu’est-ce que la richesse ?, Dominique Méda,
éd. Champs-Flammarion, Paris, février 2000.
Le singulier universel, pôle coordinateur d’un
réseau interassociatif euro-méditerranéen
et transculturel consacré au développement personnel,
inter-personnel, à la transformation sociale et à
l’écologie.
37, rue d’Amsterdam 75008 Paris
06 67 12 92 66
> POUR ALLER PLUS
LOIN
contacts et sites internet
Association Festival Est-Ouest
Place de l’Hôtel de ville 26150 Die, tél.
: 04 75 22 12 52, festival@est-ouest.com www.est-ouest.com
Revue Culture europe international
Publication éditée par l'association Culture Europe,
présidée par Anne-Marie Autissier et consacrée
aux pratiques et aux politiques culturelles en Europe et aux
expériences de coopération européenne,
menées dans les différents domaines de la culture.
Institut d'études européennes - 2, rue de la Liberté
- 93526 Saint Denis cedex, tél. : 01 42 43 13 52, culture.europe@univ-paris8.fr,
www.culture-europe.fr.fm
www.observatoire-culture.net
Le site de l’Observatoire des politiques culturelles,
organisme national dont la mission est d'accompagner la décentralisation
et la déconcentration des politiques culturelles publiques
par l'organisation de formations, d'études, de rencontres,
de séminaires, de publications et par un travail de conseil
et d'information.
Observatoire des politiques culturelles - 1, rue du Vieux-Temple
38000 Grenoble, tél. : 04 76 44 33 26, contact@observatoire-culture.net
www.culture.gouv.fr
Le site du ministère de la Culture et de la Communication.
Base de données sur les politiques culturelles, notices
sur la politique et la socio-économie de la culture,
180 fiches présentant des actions de développement
culturel. On y trouve aussi un annuaire statistique publié
chaque année par le département des études
et de la prospective du ministère de la Culture (notamment
les dépenses culturelles des collectivités territoriales). www.culture.gouv.fr/dep/mini_chiff_01/fr/acc-mini.htm)
www.ressac.org
Réseau sciences sociales et actions culturelles (Ressac),
qui cherche à mettre en relation personnes et groupes
engagés dans des projets liant sciences sociales et actions
culturelles.
www.culture-developpement.asso.fr
Culture et développement : association nationale qui
favorise le partenariat culturel entre collectivités
ou institutions et associations de France et d'Afrique.
9, rue de la Poste
38000 Grenoble, tél. : 04 76 46 80 29, nord.sud@culture-developpement.asso.fr
www.wwcd.org/policy/clink
Banque de données sur les politiques culturelles de différents
pays, établie par l'Institut des relations internationales,
Zagreb (Croatie). Site en anglais.
www.accr-europe.org
Association des centres culturels de rencontres, qui met notamment
à disposition de ses membres un centre de ressources
pour faire connaître l'idée de réutilisation
culturelle et artistique du patrimoine.
9, rue Bleue - 75009 Paris, tél. : 01 53 34 97 05, info@accr-europe.org
www.nombril.com
Le Nombril du monde est un festival et un parc de loisirs poétique
sur le conte. Il propose des activités éducatives,
des formations artistiques, etc.
79130 Pougne-Hérisson, tél. : 05 49 64 19 19,
lenombril@nombril.com
www. relais-culture-europe.org
Relais culture Europe, association dont l’action s'articule
autour de l’information sur l'ensemble des dispositifs
communautaires et les réseaux en Europe, de la formation
et de l’accompagnement des porteurs de projets.
17, rue Montorgueil, 75001 Paris, tél. : 01 53 40 95
10, info@relais-culture-europe.org
www.unesco.org/general/fre/
Le site de l’Unesco, avec la possibilité de consulter
le rapport mondial sur la culture 1998 (www.unesco.org/culture/worldreport/html_fr/index2.shtml),
le rapport mondial sur la culture 2000 (www.unesco.org/culture/worldreport/html_fr/index_fr.shtm)
et des statistiques globales et comparables au niveau international
sur la culture.
www.mcc.gouv.qc.ca/index.html sur le site du ministère
de la Culture et de la Communication du Québecq. Guide
d'élaboration et de mise en œuvre d'une politique
culturelle municipale (www.mcc.gouv.qc.ca/region
/01/cultmun/cultmun.htm).
Association des directeurs des affaires culturelles des grandes
villes (ADACGV)
9, place de l’Hôtel de ville 51100 Reims
Association des directeurs des affaires culturelles des villes
moyennes (ADACVM)
3, rue du Colonel-Roux 05000 Gap, tél. : 04 92 53 24
24
À lire
Le développement culturel local, Gérard Poteau,
Jean-Christophe Blaize, Dossiers d’experts, La lettre
du cadre territorial, mai 2003
Politiques culturelles et régions en Europe, Mireille
Pongy et Guy Saez, éd. L’Harmattan, 1994
Dictionnaire des politiques culturelles en France depuis 1959
: une exception française, Emmanuel de Waresquiel, Larousse,
CNRS éd., 2000
Économie des politiques culturelles, Joëlle Farchy
et Dominique Sagot-Duvauroux, Puf, 1994
Les politiques culturelles en France, Philippe Poirrier, La
Documentation française, 2002
Pour une refondation de la politique culturelle, Jacques Rigaud,
La Documentation française, 1996
Les dépenses culturelles des régions, analyse
et évolution 1974-1990, Catherine Lephay-Merlin et Bernadette
Duboscq, La Documentation française, 1995
L'évaluation au service des politiques culturelles locales
: éléments pour la réflexion et l'action,
Pierre Moulinier, La Documentation française, 1994
Action culturelle et coopération intercommunale, Michel
Gault, avec la collaboration de l'Observatoire des politiques
culturelles, La Documentation française, 1992
Les associations dans la vie et la politique culturelle. Regards
croisés, sous la direction de Pierre Moulinier. Ont collaboré
à cet ouvrage Éric Baron, Pierre Mayol, Geneviève
Poujol, Michel Simonot, Viviane Tchernonog et Loïc Vadelorge,
département des études et de la prospective du
ministère de la Culture et de la Communication, 2001
Sciences et archétypes. Fragments philosophiques pour
un réenchantement du monde. Hommage au professeur Gilbert
Durand, Mohammed Taleb, Paris, éd. Dervy, 2000
Art, culture et territoires ruraux. Expériences et points
de vue, Michel Duvigneau, éd. Éducagri, 2002
La place de la culture dans la recomposition des territoires.
Le cas des pays issus de la loi Voynet, rapport de Pierre-Antoine
Landel et Philippe Teillet, Observatoire des politique culturelles,
juin 2003
Identités, culture et territoires, Jean-Pierre Saez,
préface de Michel Wieviorka, éd. Desclée
de Brouwer, 1995
Affaires culturelles et territoires, sous la direction de Philippe
Poirier, Jean-Pierre Rioux, comité d’histoire du
ministère de la Culture, La Documentation française,
2002
Cultures, territoires et politiques publiques, intervention
de Jean-Michel Lucas du 30 mars 2000, téléchargeable
sur le site d’Uzeste musical, www.uzeste.com/uz/uzeste_musical.html
journal de TERRITOIRES
n° 452 - novembre 2004
> L'ARTICLE DU MOIS
Pour une Alter décentralisation
ParNicolas Leblanc, journaliste
Dure soirée pour la décentralisation. Réunis
le 12 octobre au soir par l’Adels, une trentaine d’acteurs
locaux (syndicalistes, élus, techniciens, militants
associatifs) s’en sont donnés à cœur
joie sur cette notion souvent placée au centre (!)
des projets progressistes de réformes institutionnelles.
Démocratique, la décentralisation ? Rien n’est
moins sûr. Si les Français, selon un récent
sondage, restent favorables à la décentralisation,
ils placent en tête des réformes souhaitées
le renforcement de l’intervention des citoyens. Or,
plusieurs mesures, attendues depuis les années 80,
n’ont jamais été prises. « Concernant
les élections locales », liste Bernard Deljarrie,
président de l’Adels, « comment expliquer
que tous les résidents n’aient pas le droit de
vote, que les intercommunalitées n’aient pas
d’élus au suffrage direct, que les départements
aient un mode d’élection qui ne correspond plus
à la réalité de la France urbaine, que
les systèmes électoraux soient si différents
et si incompréhensibles pour les électeurs,
que la proportionnelle n’y soit pas vraiment présente…
? Comment expliquer cette impossibilité à limiter
le cumul des mandats ; comment justifier l’organisation
monarchique du pouvoir local concentré entre les mains
des maires et des présidents des exécutifs ;
comment tolérer l’enchevêtrement des compétences
qui dilue complètement les responsabilités ;
comment admettre le rôle marginal des assemblées
locales et des élus de base, la marginalisation de
fait des élus d’opposition… ? Pourquoi
avoir tellement encadré le référendum
local au point de le rendre impossible ; pourquoi rien ne
permet de tendre vers le budget participatif ; pourquoi le
droit de contre-expertise n’existe-t-il toujours pas
; pourquoi la multiplication des instances participatives
ne s’est-elle pas accompagnée d’un minimum
de partage du pouvoir de décision… ? »
Autant de préalables, selon l’Adels, à
toute décentralisation.
Un point noir : le cumul des mandats
Mais la désillusion de la réforme Raffarin aidant,
les préalables ne semblent plus suffisants pour rassurer.
Michel Angot, secrétaire national du syndicat collectivités
locales - FSU n’est plus « partant », «
terrifié » à l’idée de «
s’engager dans une seconde phase de décentralisation
sans avoir vraiment pu faire un bilan de la première
phase. Ce que nous avons vu, c’est qu’il n’y
a pas eu de contre-poids institués face aux pouvoirs
exorbitants des élus : toujours pas de contre pouvoir
citoyen, et pratiquement plus de force de contrôle de
l’État. » Sentiment d’impuissance
face aux « baronnies locales » qu’illustre
Line Colson, de Peuple et Culture : « Les décisions
locales ne relèvent que des "caprices du Prince".
Si aujourd’hui, construire le contrôle citoyen,
c’est réguler des chèques en blanc…
! » La faute aux élus, si la décentralisation
n’est pas démocratique ? Un consensus sur ce
sujet : le point noir reste le cumul des mandats, et tout
particulièrement chef d’exécutif local
(maire, président d’une intercommunalité,
ou d’un conseil général ou régional)
et parlementaire (sénateur ou député).
Georges Gontcharoff rappelle ainsi à quel point les
sénateurs-maires ont pesé de tout leur poids
sur la décentralisation, depuis vingt ans, ne faisant
pas vivre l’échelon national selon ses objectifs
propres mais comme un lieu de lobbying. Mais Jean-Claude Mairal,
vice-président (PCF) du conseil régional d’Auvergne,
relativise, pour dépasser ce qui pourrait n’être
qu’une attaque anti-élus : « Faire un bilan
de la décentralisation, bien sûr. Le problème
est qu’il n’y a pas eu vraiment de décentralisation.
L’État a gardé dans chaque compétence
une partie du pouvoir et, au final, beaucoup de maîtrise.
» Ce que complète Daniel Monteux, membre du bureau
d’Attac : « L’État se désengage
des services publics, de l’aide sociale... mais pas
de ses fonctions stratégiques, au contraire, les préfets
régionaux vont encore renforcer leurs pouvoirs. »
Pas assez d’État ?, trop d’État
? Assurément « mal d’État »…
La décentralisation pose mal la question de la réforme,
en se concentrant sur la place des collectivités locales
alors que l’essentiel de la prospective doit se faire
sur la place de l’État.
S’attaquer aux inégalités
fondamentales
La décentralisation s’est aussi faite, à
une époque où pouvoir et richesses se concentraient
sur la capitale, pour assurer une plus grande égalité
des territoires, rappelle Céline Braillon, membre de
l’Adels. Mais lui a-t-on donnée les moyens de
combattre ces inégalités ? Où est la
réforme des impôts locaux, quels sont les résultats
de la péréquation ? Pour Marie-Pierre de Liège,
déléguée générale du Conseil
national des villes, « l’État devrait être
le véritable garant de l’égalité
des territoires et des citoyens. Pour cela, il doit se redéployer
aux “bons” niveaux : les intercommunalités
et les régions. Mais il doit aussi agir par de véritables
contrats avec les territoires, contrats qui, contrairement
à aujourd’hui, doivent pouvoir devenir opposables
s’il le faut devant une juridiction. Et surtout l’État
doit être le garant, en dernier ressort, des droits
fondamentaux : en interpellant les collectivités qui
ne les assurent pas, puis en utilisant l’injonction,
l’évocation, et enfin la substitution en cas
de droits délibérément bafoués.
» Le contrôle de l’État, une voie
pour que la décentralisation ne soit pas source d’inégalités
? Largement insuffisant, voire hypocrite tant qu’on
ne s’attaque pas aux inégalités fondamentales
dûes aux gigantesques disparités de moyens des
collectivités. « Aujourd’hui, la péréquation
entre les territoires se fait à tous les niveaux »,
rappelle Patrick Joyeux, de la commission finances locales
de l’Adels, « mais sans aucune vision globale.
Résultat, n’importe qui touche de l’argent,
et les défauts de péréquation qui font
que des collectivités déjà au-dessus
de la moyenne des ressources touchent des dotations de péréquation
se multiplient ! La péréquation doit être
reprise de zéro. » Seuls points positifs en ce
qui concerne ces inégalités financières
: l’inscription récente dans la Constitution
(art. 72-2) du principe de péréquation, et l’actuelle
réforme de la dotation de solidarité urbaine
(DSU), qui devrait resserrer nettement le nombre de communes
en bénéficiant. Au final, il semble bien que
le concept de décentralisation soit à revoir.
Car la France d’aujourd’hui n’a pas besoin
de plus de décentralisation, mais d’une meilleure
organisation des ses pouvoirs à tous les niveaux, de
l’Europe aux collectivités locales, en passant
par L’État. Et si des collectivités locales
rénovées doivent acquérir davantage de
compétences, ceci doit se faire dans une relation nouvelle
avec un État pour lequel régulation, péréquation,
contrôle de l’accès aux droits et égalité
entre les hommes et les territoires seraient de nouvelles
fonctions régaliennes.