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dossier de Territoires n°451 - octobre 2004

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  journal de Territoires
n°451 - octobre 2004



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dossier de Territoires
n°451 - octobre 2004


Décentralisation acte II
La République en pièces



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> LE SOMMAIRE
 
fondamentaux
 
Proximité et décentralisation
Démantèlement de l’État-providence ?
Christian Le Bart, politologue
 
Libertés et responsabilités locales
Une loi gigantesque et complexe
Georges Gontcharoff, administrateur de l’Adels
 
Intercommunalité
Les communes au premier plan
Christine Brémond, administratrice de l’Adels
 
Personnels techniciens, ouvriers et de service de l’enseignement (Tos)
L’éducation, corps et âmes
Georges Gontcharoff, administrateur de l’Adels
 
Formation professionnelle
Le renforcement d’un bloc de compétences régionales
Georges Gontcharoff, administrateur de l’Adels
 
Développement économique
La région « coordonnera »
Georges Gontcharoff, administrateur de l’Adels
 
Protection judiciaire de la jeunesse (PJJ)
Une départementalisation expérimentale
Georges Gontcharoff, administrateur de l’Adels
 
Parlons droit
Décentralisation et expérimentation
Raphaëlle Cadet, avocate
 
Pour aller plus loin
 
débats

 

Citoyens et intercommunalités : les deux niveaux manquants
Vertigo
Jacqueline Lorthiois, socio-économiste, administratrice de l’Adels
 
La bataille des échelles
Les régions par la petite porte
Romain Pasquier, politologue
 
formation professionnelle
La région enfin (presque) chef de file
rencontre avec Jean-Paul Géhin, sociologue
 
Réforme du système de santé
Soigner de bas en haut
Patrice Muller, médecin généraliste
 
acteurs
 
Éducation nationale
« Des dispositions menacent le maintien du service public »
entretien avec Daniel Robin, secrétaire national du Snes-FSU
 
Ministère de l’Équipement
Sortie de routes
Hervé Vullion, secrétaire général de Sup-Équip'
 
> L'ARTICLE DU MOIS
 
Citoyens et intercommunalités : les deux niveaux manquants
Vertigo
Par Jacqueline Lorthiois, Socio-économiste, administratrice de l’Adels
 
Les deux niveaux les plus malmenés par la loi libertés et responsabilités locales sont à l'évidence le premier, le collectif des citoyens, ce qu'on appelle la société civile locale ; et le troisième, celui des groupements de communes, c'est-à-dire l'intercommunalité 1.

Si l'on en croit la désormais célèbre formule « France d'en bas » de notre premier ministre, la loi libertés et responsabilités locales devait décliner la mise en pratique du délestage des pouvoirs exercés par la « France d'en haut » vers celle « d'en bas ». Ce qui signifie la volonté affirmée du gouvernement de déposer de larges brassées de compétences aux pieds du citoyen du « ras du bitume »... au plus près de sa vie quotidienne, comme l'indique l'expression « République des proximités » invoquée par Jean-Pierre Raffarin en 2003 lors de la présentation de ce qui devait être une inversion du fonctionnement administratif français. Il s'agissait de ne pas laisser à Jean-Marie Le Pen le monopole du « petit » et du « sans-grade », fortement courtisés un certain 21 avril... Mais où est donc passé le niveau des « Français du bas » ? Dans l’acte II de la décentralisation, on cherche vainement sa place. Comment concevoir un édifice sans rez-de-chaussée ? Où sont les espaces d’information et de dialogue pour que le citoyen puisse se forger un jugement et débattre avec d’autres, où sont les délais indispensables pour mûrir une co-décision ? Où est le calendrier de rendez-vous entre élus et citoyens permettant des comptes-rendus de mandats ? Où sont les dispositifs de contrôle de l'exercice de ces nouvelles compétences (tout comme des anciennes, d’ailleurs) ? Où sont les interdits de cumuls de mandats qui permettraient aux élus d'être pleinement disponibles, au service de la société locale ? En résumé, est-ce qu'une loi passée en force – avec un 49-3 autocratique – va pouvoir changer la face de la décentralisation des pouvoirs, uniquement par l'affirmation de principes, mais sans déclinaison d'une quelconque mise en œuvre ? Passons au troisième niveau, celui de l'intercommunalité. Ce n’est guère plus brillant. Avant la loi Chevènement, plusieurs tentatives de groupements avaient échoué. 80 % du territoire communal est aujourd'hui regroupé. Pourquoi tant de succès cette fois-ci ? Parce que la loi était extrêmement prudente et que les bénéfices qu'on pouvait en tirer faisaient taire les résistances. Dans la nouvelle loi, l'État a été encore plus réservé vis-à-vis de ces intercommunalités : il ne les a tout bonnement pas reconnues ! Il s'agit donc de territoires suspendus, en lévitation. La nouvelle organisation territoriale représente une fantastique régression par rapport au degré de coopération auquel nous étions parvenus. Certes, il y a à redire sur ces groupements qui sont loin d'être parfaits. On constate des effets de repli défensif (les « boudins étanches » 2 qui prospèrent dans certaines périphéries d'agglomération), ou des effets d’aubaine (les « coquilles vides » 3 dans certaines zones rurales). Effectivement, un des objectifs de la loi Chevènement de 1999 – qui était de réduire les inégalités par une mutualisation des ressources, notamment de la taxe professionnelle – a « réduit les écarts sans les effacer ». Mais il s'agit quand même là d'une avancée considérable par rapport aux essais précédents qui avaient tous échoué. Comment peut-on abandonner un tel édifice en construction, alors que, pour la première fois, la mayonnaise intercommunale avait l'air de prendre ?

Ne pas confondre réformer et refonder
Le problème de la décentralisation, c’est bien qu’elle ait été présentée comme une réforme. Or, réformer signifie changer la forme. La décentralisation n’est jamais qu’un déshabillage du centralisme. Elle se contente de déplacer le centre, du haut vers le bas, dans une vision descendante. Or, la question n’est pas de changer la forme, mais le fond. On n’a pas besoin de réformer l’organisation territoriale, mais de la refonder, en partant justement du bas vers le haut. Et c’est là que le principe de subsidiarité exposé par Jean-Claude Boual et Philippe Brachet dans un précédent numéro de Territoires 4 présente une piste fructueuse.
Mais j’irais plus loin que les auteurs : la subsidiarité n’est pas « l’opposé » de la décentralisation, elle en est la véritable alternative. Dans le souhait d’une « autre » organisation territoriale, le mot « autre » contient plusieurs sens 5. La décentralisation n’est jamais que l’inverse de la centralisation, elle subvertit le système de l’intérieur : elle prend l’envers, mais garde le décor. C’est l’organisation territoriale « autrement ». Alors que la véritable subsidiarité sort du cadre de référence (le centre) et campe un nouveau décor, une autre règle du jeu. Elle est l’organisation territoriale « ailleurs ».
Elle s’affranchit du nombrilisme du centralisme, elle se construit sur d’autres repères.
Les limites d'une démarche de décentralisation, c'est cela. Elle repose sur le diagnostic discutable d'un seul et même système, un « corps » unique – doté d’une tête trop grosse – qu'il s'agit de mieux irriguer en donnant plus de liberté aux bras et aux jambes. Mais le cerveau reste aux commandes et les choix stratégiques sont toujours pris par le sommet de l'organisation. Le centre s'allège, mais il ne se déplace pas, il conserve ses fondamentaux.
Il décide de se décharger lui-même et décide aussi du contenu de cet allègement. Le centre est compris comme l’essentiel et le local comme l’accessoire. C'est donc un mode de décision descendant du niveau central.
La décentralisation corrige le système sans le transformer. D'une certaine façon, on repousse le problème : cela permet de conserver le pouvoir en lâchant un peu de lest. On en profite pour se débarrasser de ce qui coûte cher et ne rapporte pas gros, par exemple le social, les populations en difficulté (RMI / RMA) ou les routes dont l'entretien est ruineux... mais on se garde bien de jeter par-dessus bord les gros enjeux économiques (la santé, les hôpitaux...), surtout en pleine réforme de la Sécu. C'est une thérapeutique pour soulager le centre.

Le citoyen ressent les choses globalement
Les compétences transférées le sont-elles dans l'intérêt de l'État ou des collectivités territoriales ? La méthode qui consiste à transférer des compétences par « blocs entiers » est également éminemment discutable. Elle signifie que les questions sont examinées verticalement, sujet par sujet. Et qu'on s'interdit donc de voir comment les combinaisons et les emboîtements entre questions s'entremêlent au niveau territorial, comme s’il n’y avait qu’une seule vérité sur chaque question, sans nécessité de confrontation des points de vue. Or, le citoyen, dans sa vie quotidienne, ressent les choses globalement. S'il est précaire, il aimerait qu'on examine sa situation dans son ensemble, à la fois sociale, économique, aussi bien du point de vue de l'emploi, du logement ou de la santé. Il va devoir s'adresser à la commune pour se loger, à l'État pour se soigner, à la région pour se former, au département pour toucher son RMI.... C'est illisible et invivable. Le citoyen n'a pas fini de monter et de descendre dans les étages... Je n'aime pas le mot centre, qui sous-tend forcément un système hiérarchique. Je me souviens d'un congrès du Réseau de l’économie alternative et solidaire (Réas) qui avait transformé le slogan « Jouer au centre, pas dans les marges »... par « Jouer au cœur... ». C’était d'ailleurs les femmes qui l'avaient proposé. Elles trouvaient le terme « centre » trop dominateur, trop viril (image de football). Pas assez alternatif.

Du polycentrisme au « polycardisme » ?
Peut-on transformer le mot « polycentrisme » de la Datar, qui suggère de passer d’une royauté à plusieurs féodalités, par « polycardisme » (« plusieurs cœurs »)... Un modèle totalement différent du polycentrisme : plusieurs lieux de pouvoir à égalité, qui obligeraient à négocier horizontalement les projets entre pairs. Et des « chefs de file » par sujets qui devraient conduire des négociations verticales avec les autres niveaux concernés… On se rappelle l’extraordinaire « escalier impossible » du graphiste Escher 6, dans cette célèbre lithographie intitulée Montée et descente, où, par une savante organisation de l’espace, les personnages sont pris dans la nasse d’un mouvement perpétuel et ne font que monter ou que descendre, sans pour autant arriver à un point plus haut ou plus bas. De même, la pyramide de l’organisation territoriale française piège les citoyens, qui ne parviennent pas à accéder aux étages les plus « proches » ou les plus « modernes » (les quartiers, les intercommunalités, les régions) et tournent comme des papillons autour d’une flamme, dans une rencontre impossible. On est pris de vertige devant ce numéro d’illusionniste, comme James Stewart terrorisé dans l’escalier de Vertigo d’Hitchcock. L’acte II de la décentralisation, c’est le vertige de l’impuissance devant la tour de Babel héritée de Bonaparte… moins le talent.


Jacquelibe Lorthiois
jacqueline.lorthiois@adels.org



1 Le 2e niveau étant la commune, le 4e le département, le 5e la région et le 6e l’État.
2 Selon la terminologie utilisée dans La Gazette de la société et des techniques n° 24, janvier 2004.
3 Id.
4 « La subsidiarité : un principe complexe qui rendrait la politique plus simple ! », Territoires n° 443, décembre 2003.
5 Voir les quatre sens du mot alternative dans « Économie solidaire, oui, mais pas sans alternative », Jacqueline Lorthiois, revue Mouvements, n° 21/ 22, mai-juin 2002.
6 Se reporter à l’analyse de Bruno Ernst, Le miroir magique de Maurits Cornelis Escher, Medea, 1987.

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> POUR ALLER PLUS LOIN
 
Contacts et sites internet

www.idecentralisation.asso.fr,
le site de l'Institut de la décentralisation, un centre indépendant et pluraliste d'étude, de proposition, de débat et de rencontre sur la décentralisation.
2, rue des Longs-Prés 92100 Boulogne-Billancourt,
tél. : 01 47 61 92 48

L’Association pour la démocratie et l’éducation locale et sociale (Adels), bien sûr. L’association a joué un rôle important dans les années 70 dans les réflexions sur la décentralisation qui aboutiront aux lois de 1982 ; elle organise le 12 octobre une soirée-débat interactive sur le thème « Faut-il encore être décentralisateur ? ». Contributions et débats à suivre sur : www.adels.org/rdv/decentralisation.htm

Pour tout savoir sur la décentralisation « officielle » : www.interieur.gouv.fr, rubrique « Libertés locales », et www.premier-ministre.gouv.fr


Textes de loi

- Loi n° 2004-809 du 13 août 2004 relative aux libertés et aux responsabilités locales.

- Loi n° 2004-758 du 29 juillet 2004 prise en application de l'article 72-2 de la Constitution relative à l'autonomie financière des collectivités territoriales.

- Loi organique n° 2003-705 du 1er août 2003 relative au référendum local.

- Loi organique n° 2003-704 du 1er août 2003 relative à l'expérimentation par les collectivités territoriales.

- Loi constitutionnelle n° 2003-276 du 28 mars 2003 relative à l'organisation décentralisée de la République.

- Loi n° 2002-276 du 27 février 2002 relative à la démocratie de proximité.

- Loi n° 2002-92 du 22 janvier 2002 relative à la Corse.

- Loi n° 96-142 du 21 décembre 1996 relative à la partie législative des collectivités territoriales.

- Loi n° 92-125 du 6 février 1992 d’orientation relative à l’administration territoriale de la République.

- Loi n° 91-428 du 13 mai 1991 portant statut de la collectivité de Corse.

- Loi n° 88-13 du 5 janvier 1988 d’amélioration de la décentralisation.

- Loi n° 83-636 du 13 juillet 1983 portant modification du statut des agglomérations nouvelles.

- Loi n° 83-663 complétant la loi n° 83-8 du 7 janvier 1983 relative à la répartition des compétences entre les communes, les départements, les régions et l’État.

- Loi n° 83-8 du 7 janvier 1983 relative à la répartition de compétences entre les communes, les départements, les régions et l’État.

- Loi n° 82-213 du 2 mars 1982 relative aux droits et libertés des communes, des départements et des régions.


À lire

Décentralisation de l’école : réforme ou dégraissage ?, revue Territoires n° 440, septembre 2003

Pour une vraie décentralisation… il faudra encore attendre, revue Territoires n° 437, avril 2003

La décentralisation de la formation professionnelle. Quels changements dans la conduite de l’action publique ?, coordonné par Maïten Bel, Philippe Mehaut et Olivier Meriaux, éd. L’Harmattan, collection Logiques politiques, 2003

Décentralisation : Acte deux , scène un..., revue Pouvoirs locaux n° 59 / Institut de la décentralisation, décembre 2003

La République décentralisée, Yves Gaudemet et Olivier Gohin, éd. Panthéon-Assas, collection Colloques, 2004

La République décentralisée, Dimitri Georges Lavroff, éd. L’Harmattan, collection Pouvoirs comparés, 2003

Quels atouts et quels obstacles pour des politiques locales de santé ?, les actes de la Xe Université de l’Institut Renaudot, les publications de l’Institut Renaudot, 2004

Politique culturelle et décentralisation, Pierre Moulinier, éd. CNFPT, 1995

Décentralisation, État et territoires, Cahiers français, La Documentation française, 2004

La décentralisation : histoire, bilans, évolutions, actes du colloque de Saint Denis de La Réunion (2003), Romain Pasquier, L’Harmattan, 2004

« Vers une maturité politique des régions françaises ? », Romain Pasquier, Les cahiers de l'Institut de la décentralisation n° 7, janvier 2004

Décentralisation et intercommunalité en France et en Europe, Jean-Claude Némery, L’Harmattan, 2003

La décentralisation dans les États de l'Union européenne, Alain Delcamp et John Loughlin, La Documentation française, 2003

La décentralisation, revue Regards sur l'actualité n° 286, décembre 2002, La Documentation française

La décentralisation, réforme de l'État ? revue Pouvoirs locaux / Institut de la décentralisation, 2002

Décentralisation et recomposition des territoires : 1982-2002, Jean-Luc Bœuf, revue Problèmes politiques et sociaux n° 870, La Documentation française

Ajuster la décentralisation à l'évolution du temps - Le rapport Mauroy sur la décentralisation, revue Regards sur l'actualité n° 271, 2001, La Documentation française

La fin d'un consensus. Les partis et la décentralisation, revue Pouvoirs locaux / Institut de la décentralisation, 2001

Décentralisation et expérimentations locales, Jean-Luc Bœuf, revue Problèmes politiques et sociaux n° 895, La Documentation française, 2003

Les citoyens au cœur de la décentralisation, Pierre Richard, éd. De l’Aube, 2003

L’aménagement du territoire vu de 2100, Thierry Gaudin, éd. de l’Aube / éd. Charles Léopold Mayer, collection Territoires et société, 1994

La fin du territoire jacobin, Jean-Pierre Balligand, éd. Albin Michel, 1990

Réformer l'État. Pour réussir la décentralisation, Paul Dubrule, éd. Cherche Midi, 2003

Décentralisation et Constitution, Yves et François Luchaire, éd. Economica, 2003

La démocratie confisquée - Paris gouverne, la France étouffe, Jean Puech, éd. l'Archipel, 2002

De la démocratie locale en Europe, Bruno Remond, Presses de Sciences Po, 2001, et La fin de l'État jacobin ?, éd. LGDJ, 1998

La France enfin forte de ses régions - Glossaire engagé de la décentralisation, Adrien Zeller, Gualino éditeur, Paris 2002

Décentralisation et démocratie, La revue de la CFDT n° 60, mai-juin 2003

La capacité politique des régions : une comparaison France-Espagne, Romain Pasquier, Presses universitaires de Rennes, 2004
 
journal de TERRITOIRES n° 451 - octobre 2004
 
> L'ARTICLE DU MOIS
 
Journaux satiriques locaux
Des canards qui mordent
Par Thibault Vadjoux, journaliste
 
En quelques années, la presse satirique locale s’est imposée comme un organe civique de contre-pouvoir et, par-là, comble un déficit démocratique. Au-delà de leurs particularités, les satiriques locaux renouent tous avec une presse d’opinion.

La naissance des journaux satiriques concorde avec une prise de conscience civique de la dégradation ou du déficit du débat démocratique local. Les dérives du pouvoir local amplifiées par la décentralisation politique et la démission de la presse régionale, de plus en plus sous la tutelle du pouvoir économique, ont suscité des vocations contestataires et satiriques. Détracteurs des baronnies locales et des journaux vassalisés, tribune des citoyens mécontents, lésés ou abandonnés, les canards balancent entre bateleurs et champions de la démocratie locale. Visite de trois plumes indigènes 1.

Le gavroche nantais

Le sale gosse de la presse nantaise arpente la tranquille ville bourgeoise à la recherche du coup fumant et des bruits de boulevards. La Lettre à Lulu revendique sa gouaille et son insolence. Le journal démarre en 1995 avec des moyens et une organisation dignes d’une imprimerie clandestine, quand trois copains journalistes décident d’écrire leur propre feuille, en marge de la presse locale officielle. « On y a réfléchi comme un anti-produit », se rappelle Nicolas de La Casinière, aujourd’hui principal rédacteur. Lulu a grandi entre le bistrot et les deux kiosques du quartier. Désormais, c’est un « irrégulomadaire » au tirage de 4 000 exemplaires qui a gardé son franc-parler et son poil à gratter. Sans publicité ni mise de fonds, La Lettre à Lulu demeure une association fragile que les sanctions financières d’un procès pourraient balayer. À ce jour, elle les a tous gagnés, mais surtout, les rédacteurs bénévoles acceptent cette forme de précarité. Éludant la logique marchande, ils préservent une forte indépendance ; qu’il plaise ou non au public, le garnement tire la langue. Cet attachement à une liberté de ton fonde l’esprit satirique. « La seule ligne, c’est l’existence du journal », résume Nicolas de La Casinière, qui exerce sa plume dans les pages du canard depuis neuf ans. Au service d’aucune stratégie militante, La Lettre à Lulu a surtout le souci de conserver son intégrité. Le canard persifle, raille et brocarde, mais toujours sérieusement, il « joue son rôle d’information et d’alerte avec modestie et vigilance ». Dans les articles prévalent « les questions de pouvoir local et de gestion de la cité ». Le journal a rapporté peu d’affaires frauduleuses, mérite à reconnaître à la ville, mais le canard sait trouver, dans les eaux parfois troubles de la Loire, les sujets qui fâchent : excès sécuritaires, licenciements abusifs, état des prisons, vidéosurveillance, transports, médias… Dans le microcosme de la politique locale, il jubile en tant que « provocateur irrévérencieux », s’amuse Nicolas de La Casinière, d’un œil espiègle que l’on prêterait volontiers à Lulu. Davantage sale gosse qu’objecteur de conscience, « Lulu envoie plutôt des pétards à mèches que des bombes ». Les Nantais ont alors plaisir à retrouver une expression populaire impétueuse, sinon explosive.

Cynégétique toulousaine
En juin 1995, en contestation à une campagne municipale sans véritable opposition, un groupe d’amis menés par Pierre Samson conçoit Le Satiricon à Toulouse. Ses vagissements attirent de suite les foudres d’un autre animal politique, Dominique Baudis, dont la réélection à un deuxième mandat semblait jouée d’avance. Une brève sur le service social de la mairie, première épine dans une pépinière de fraudes, déclenche les tirs agacés de la mairie : premier procès. Pourtant, ce sont les tirages du Satiricon qui explosent à la figure du maire. Au Capitole, le canard laissait déjà un arrière-goût de capitulation… Fondateur du Satiricon et dessinateur de presse, Pierre Samson se définit comme « un tireur isolé, un franc tireur ». Les traits font souvent mouche et c’est généralement caché dans les tiroirs ou lu en douce derrière La Dépêche du Midi que s’escrime la veine satirique du journal au sein de l’administration. Du côté des lecteurs, « une véritable attente s’est créée », explique Pierre Samson. Avec une sortie trimestrielle à 5 000 exemplaires, le journal s’est ancré dans le paysage de la presse locale, bien qu’il reste à la merci d’une mauvaise fortune. « Personne ne s’imagine que ça soit fait avec trois bouts de ficelles », ironise-t-il. L’ambition du journal, ni politique, ni purement informative, s’est peu à peu étoffée. Il tente de décrypter la politique de la ville et la vie locale sur un ton satirique réfléchi comme « morale du désespoir ». La matière ne manque pas à Toulouse, qui a traversé bien des orages médiatiques avec les affaires Baudis ou AZF, mais le canard préfère mettre son bec là où l’information fait défaut et chaque parution est un coup de boutoir dans les milieux liés au pouvoir. La presse d’investigation est revisitée au niveau local, les rédacteurs « ont décidé de faire l’actualité et pas l’inverse ». Se réclamant d’une « vue citoyenne » sans « prise de position idéologique », les rédacteurs entendent créer un « journal de proximité » dans lequel il faut privilégier l’information si l’on veut s’engager dans la critique et le pamphlet. Son indépendance et la véracité de l’information lui ont garanti une audience et une crédibilité bien ancrées. Prompt à « rétablir le jeu de la démocratie », Le Satiricon aiguillonne la vie politique locale en jouant à sa façon un rôle de contre-pouvoir et est devenu « le grain de sable » dans le partage consensuel du pouvoir toulousain entre la droite et la gauche.

La révolte élémentaire en Lot-et-Garonne
Dans l’univers de la presse locale dissidente, La Feuille dans le Lot-et-Garonne se distingue par sa longévité et son fonctionnement. Le journal satirique est dirigé par Anne Carpentier depuis 1976. Fort de ses 6 000 exemplaires hebdomadaires, dépassant même Sud-Ouest dans son fief à Villeneuve-sur-Lot, l’entreprise emploie six personnes, dont cinq journalistes, disposant de locaux confortables et d’une imprimerie. Le média se démarque en acceptant la publicité et en proposant une page services. Si ce choix peut paraître discutable, il faut le replacer dans son contexte. Guy Nanteuil, journaliste à La Feuille, souligne la contrainte des échéances hebdomadaires et le souhait « d’offrir un produit complet ».
Dès sa création, La Feuille s’annonce comme un journal de proximité. Pari réussi, le courrier abondant et les visites des lecteurs constituent souvent l’amorce des sujets. Les liens étroits du journal avec son public marquent sa particularité. Le canard recueille sous son aile les plaintes des citoyens contrariés.
« On se met au service des gens quand la politique fait défaut », estime Guy Nanteuil. La proximité est favorisée sous toutes ses formes : le style est simple, décomplexé, « on a décidé de parler comme les gens de la rue », indique le journaliste. Pour autant, la rigueur est de mise dans tous les dossiers socioéconomiques, l’information étayée. À l’instar des autres satiriques locaux, La Feuille épingle les dévoiements du milieu politique, des services municipaux, de la presse, des entreprises… et tire à boulet rouge, sans parti pris.
La Feuille assume sa responsabilité de « garde fou » et de « journal de combat ». Vingt procès tombent, dix-huit sont gagnés. Le journal intervient sur le terrain pour défendre les citoyens au nom d’une certaine idée de la justice sociale. Le livre d’Anne Carpentier, Petit précis de révolte élémentaire. Contre la taxe à la misère ajoutée, dénonce les injustices qui écrasent les plus faibles. Elle ira jusqu’à se présenter aux élections cantonales de 1997, mettant en ballottage Jean-François Poncet. L’inspiration militante du journal n’a pour but que d’agir en faveur de la démocratie locale. Entre combat et humour, les journaux locaux satiriques se sont chacun construits une image, mais ils ont tous en commun le sens de la dissidence. Leur participation à la démocratie locale est évidente, même si cela ne constitue pas un dessein explicite. Poil à gratter, sifflet et bâton pourraient être les attributs de ces canards qui dérangent, alertent et défendent. Le charivari satirique qu’ils mènent vient joyeusement troubler le concert de la camarilla locale. Les canards empruntent à une satire moliéresque qui pourfend les errements des acteurs du cru, et apportent couleurs, bruits et audace à une vie démocratique trop souvent ankylosée.


Thibaud Vadjoux


Et il y en a d’autres : L’Agglo rieuse à Montpellier, CQFD à Marseille, Le Ravi en Paca, La Mée socialiste à Châteaubriant, Pumpernickel à Strasbourg, Le Fakir à Amiens, La Galipote en Auvergne, Le Clairon à Lyon, Le Cuverville à Toulon…

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