Proximité et décentralisation
Démantèlement de l’État-providence
?
Christian Le Bart, politologue
Libertés et responsabilités
locales
Une loi gigantesque et complexe
Georges Gontcharoff, administrateur de l’Adels
Intercommunalité
Les communes au premier plan
Christine Brémond, administratrice
de l’Adels
Personnels techniciens, ouvriers et de
service de l’enseignement (Tos)
L’éducation, corps et âmes
Georges Gontcharoff, administrateur de l’Adels
Formation professionnelle
Le renforcement d’un bloc de compétences régionales
Georges Gontcharoff, administrateur de l’Adels
Développement économique
La région « coordonnera »
Georges Gontcharoff, administrateur de l’Adels
Protection judiciaire de la jeunesse (PJJ)
Une départementalisation expérimentale
Georges Gontcharoff, administrateur de l’Adels
Parlons droit
Décentralisation et expérimentation
Raphaëlle Cadet, avocate
Pour aller plus loin
débats
Citoyens et intercommunalités :
les deux niveaux manquants
Vertigo
Jacqueline Lorthiois, socio-économiste,
administratrice de l’Adels
La bataille des échelles
Les régions par la petite porte
Romain Pasquier, politologue
formation professionnelle
La région enfin (presque) chef de file
rencontre avec Jean-Paul Géhin, sociologue
Réforme du système de santé
Soigner de bas en haut
Patrice Muller, médecin généraliste
acteurs
Éducation nationale «
Des dispositions menacent le maintien du service public »
entretien avec Daniel Robin, secrétaire
national du Snes-FSU
Ministère de l’Équipement
Sortie de routes
Hervé Vullion, secrétaire général
de Sup-Équip'
> L'ARTICLE DU
MOIS
Citoyens et intercommunalités
: les deux niveaux manquants
Vertigo
Par Jacqueline Lorthiois, Socio-économiste,
administratrice de l’Adels
Les deux niveaux les
plus malmenés par la loi libertés et responsabilités
locales sont à l'évidence le premier, le collectif
des citoyens, ce qu'on appelle la société civile
locale ; et le troisième, celui des groupements de communes,
c'est-à-dire l'intercommunalité 1.
Si l'on en croit la désormais célèbre
formule « France d'en bas » de notre premier ministre,
la loi libertés et responsabilités locales devait
décliner la mise en pratique du délestage des
pouvoirs exercés par la « France d'en haut »
vers celle « d'en bas ». Ce qui signifie la volonté
affirmée du gouvernement de déposer de larges
brassées de compétences aux pieds du citoyen
du « ras du bitume »... au plus près de
sa vie quotidienne, comme l'indique l'expression « République
des proximités » invoquée par Jean-Pierre
Raffarin en 2003 lors de la présentation de ce qui
devait être une inversion du fonctionnement administratif
français. Il s'agissait de ne pas laisser à
Jean-Marie Le Pen le monopole du « petit » et
du « sans-grade », fortement courtisés
un certain 21 avril... Mais où est donc passé
le niveau des « Français du bas » ? Dans
l’acte II de la décentralisation, on cherche
vainement sa place. Comment concevoir un édifice sans
rez-de-chaussée ? Où sont les espaces d’information
et de dialogue pour que le citoyen puisse se forger un jugement
et débattre avec d’autres, où sont les
délais indispensables pour mûrir une co-décision
? Où est le calendrier de rendez-vous entre élus
et citoyens permettant des comptes-rendus de mandats ? Où
sont les dispositifs de contrôle de l'exercice de ces
nouvelles compétences (tout comme des anciennes, d’ailleurs)
? Où sont les interdits de cumuls de mandats qui permettraient
aux élus d'être pleinement disponibles, au service
de la société locale ? En résumé,
est-ce qu'une loi passée en force – avec un 49-3
autocratique – va pouvoir changer la face de la décentralisation
des pouvoirs, uniquement par l'affirmation de principes, mais
sans déclinaison d'une quelconque mise en œuvre
? Passons au troisième niveau, celui de l'intercommunalité.
Ce n’est guère plus brillant. Avant la loi Chevènement,
plusieurs tentatives de groupements avaient échoué.
80 % du territoire communal est aujourd'hui regroupé.
Pourquoi tant de succès cette fois-ci ? Parce que la
loi était extrêmement prudente et que les bénéfices
qu'on pouvait en tirer faisaient taire les résistances.
Dans la nouvelle loi, l'État a été encore
plus réservé vis-à-vis de ces intercommunalités
: il ne les a tout bonnement pas reconnues ! Il s'agit donc
de territoires suspendus, en lévitation. La nouvelle
organisation territoriale représente une fantastique
régression par rapport au degré de coopération
auquel nous étions parvenus. Certes, il y a à
redire sur ces groupements qui sont loin d'être parfaits.
On constate des effets de repli défensif (les «
boudins étanches » 2 qui prospèrent dans
certaines périphéries d'agglomération),
ou des effets d’aubaine (les « coquilles vides
» 3 dans certaines zones rurales). Effectivement, un
des objectifs de la loi Chevènement de 1999 –
qui était de réduire les inégalités
par une mutualisation des ressources, notamment de la taxe
professionnelle – a « réduit les écarts
sans les effacer ». Mais il s'agit quand même
là d'une avancée considérable par rapport
aux essais précédents qui avaient tous échoué.
Comment peut-on abandonner un tel édifice en construction,
alors que, pour la première fois, la mayonnaise intercommunale
avait l'air de prendre ?
Ne pas confondre réformer et
refonder
Le problème de la décentralisation, c’est
bien qu’elle ait été présentée
comme une réforme. Or, réformer signifie changer
la forme. La décentralisation n’est jamais qu’un
déshabillage du centralisme. Elle se contente de déplacer
le centre, du haut vers le bas, dans une vision descendante.
Or, la question n’est pas de changer la forme, mais
le fond. On n’a pas besoin de réformer l’organisation
territoriale, mais de la refonder, en partant justement du
bas vers le haut. Et c’est là que le principe
de subsidiarité exposé par Jean-Claude Boual
et Philippe Brachet dans un précédent numéro
de Territoires 4 présente une piste fructueuse.
Mais j’irais plus loin que les auteurs : la subsidiarité
n’est pas « l’opposé » de la
décentralisation, elle en est la véritable alternative.
Dans le souhait d’une « autre » organisation
territoriale, le mot « autre » contient plusieurs
sens 5. La décentralisation n’est jamais que
l’inverse de la centralisation, elle subvertit le système
de l’intérieur : elle prend l’envers, mais
garde le décor. C’est l’organisation territoriale
« autrement ». Alors que la véritable subsidiarité
sort du cadre de référence (le centre) et campe
un nouveau décor, une autre règle du jeu. Elle
est l’organisation territoriale « ailleurs ».
Elle s’affranchit du nombrilisme du centralisme, elle
se construit sur d’autres repères.
Les limites d'une démarche de décentralisation,
c'est cela. Elle repose sur le diagnostic discutable d'un
seul et même système, un « corps »
unique – doté d’une tête trop grosse
– qu'il s'agit de mieux irriguer en donnant plus de
liberté aux bras et aux jambes. Mais le cerveau reste
aux commandes et les choix stratégiques sont toujours
pris par le sommet de l'organisation. Le centre s'allège,
mais il ne se déplace pas, il conserve ses fondamentaux.
Il décide de se décharger lui-même et
décide aussi du contenu de cet allègement. Le
centre est compris comme l’essentiel et le local comme
l’accessoire. C'est donc un mode de décision
descendant du niveau central.
La décentralisation corrige le système sans
le transformer. D'une certaine façon, on repousse le
problème : cela permet de conserver le pouvoir en lâchant
un peu de lest. On en profite pour se débarrasser de
ce qui coûte cher et ne rapporte pas gros, par exemple
le social, les populations en difficulté (RMI / RMA)
ou les routes dont l'entretien est ruineux... mais on se garde
bien de jeter par-dessus bord les gros enjeux économiques
(la santé, les hôpitaux...), surtout en pleine
réforme de la Sécu. C'est une thérapeutique
pour soulager le centre.
Le citoyen ressent les choses globalement
Les compétences transférées le sont-elles
dans l'intérêt de l'État ou des collectivités
territoriales ? La méthode qui consiste à transférer
des compétences par « blocs entiers » est
également éminemment discutable. Elle signifie
que les questions sont examinées verticalement, sujet
par sujet. Et qu'on s'interdit donc de voir comment les combinaisons
et les emboîtements entre questions s'entremêlent
au niveau territorial, comme s’il n’y avait qu’une
seule vérité sur chaque question, sans nécessité
de confrontation des points de vue. Or, le citoyen, dans sa
vie quotidienne, ressent les choses globalement. S'il est
précaire, il aimerait qu'on examine sa situation dans
son ensemble, à la fois sociale, économique,
aussi bien du point de vue de l'emploi, du logement ou de
la santé. Il va devoir s'adresser à la commune
pour se loger, à l'État pour se soigner, à
la région pour se former, au département pour
toucher son RMI.... C'est illisible et invivable. Le citoyen
n'a pas fini de monter et de descendre dans les étages...
Je n'aime pas le mot centre, qui sous-tend forcément
un système hiérarchique. Je me souviens d'un
congrès du Réseau de l’économie
alternative et solidaire (Réas) qui avait transformé
le slogan « Jouer au centre, pas dans les marges »...
par « Jouer au cœur... ». C’était
d'ailleurs les femmes qui l'avaient proposé. Elles
trouvaient le terme « centre » trop dominateur,
trop viril (image de football). Pas assez alternatif.
Du polycentrisme au « polycardisme
» ?
Peut-on transformer le mot « polycentrisme » de
la Datar, qui suggère de passer d’une royauté
à plusieurs féodalités, par « polycardisme
» (« plusieurs cœurs »)... Un modèle
totalement différent du polycentrisme : plusieurs lieux
de pouvoir à égalité, qui obligeraient
à négocier horizontalement les projets entre pairs.
Et des « chefs de file » par sujets qui devraient
conduire des négociations verticales avec les autres
niveaux concernés… On se rappelle l’extraordinaire
« escalier impossible » du graphiste Escher 6, dans
cette célèbre lithographie intitulée Montée
et descente, où, par une savante organisation de l’espace,
les personnages sont pris dans la nasse d’un mouvement
perpétuel et ne font que monter ou que descendre, sans
pour autant arriver à un point plus haut ou plus bas.
De même, la pyramide de l’organisation territoriale
française piège les citoyens, qui ne parviennent
pas à accéder aux étages les plus «
proches » ou les plus « modernes » (les quartiers,
les intercommunalités, les régions) et tournent
comme des papillons autour d’une flamme, dans une rencontre
impossible. On est pris de vertige devant ce numéro d’illusionniste,
comme James Stewart terrorisé dans l’escalier de
Vertigo d’Hitchcock. L’acte II de la décentralisation,
c’est le vertige de l’impuissance devant la tour
de Babel héritée de Bonaparte… moins le
talent.
1 Le 2e niveau étant la commune, le 4e le département,
le 5e la région et le 6e l’État.
2 Selon la terminologie utilisée dans La Gazette de
la société et des techniques n° 24, janvier
2004.
3 Id.
4 « La subsidiarité : un principe complexe qui
rendrait la politique plus simple ! », Territoires n°
443, décembre 2003.
5 Voir les quatre sens du mot alternative dans « Économie
solidaire, oui, mais pas sans alternative », Jacqueline
Lorthiois, revue Mouvements, n° 21/ 22, mai-juin 2002.
6 Se reporter à l’analyse de Bruno Ernst, Le miroir
magique de Maurits Cornelis Escher, Medea, 1987.
www.idecentralisation.asso.fr,
le site de l'Institut de la décentralisation, un centre
indépendant et pluraliste d'étude, de proposition,
de débat et de rencontre sur la décentralisation.
2, rue des Longs-Prés 92100 Boulogne-Billancourt,
tél. : 01 47 61 92 48
L’Association pour la démocratie et l’éducation
locale et sociale (Adels), bien sûr. L’association
a joué un rôle important dans les années
70 dans les réflexions sur la décentralisation
qui aboutiront aux lois de 1982 ; elle organise le 12 octobre
une soirée-débat interactive sur le thème
« Faut-il encore être décentralisateur ?
». Contributions et débats à suivre sur
: www.adels.org/rdv/decentralisation.htm
Pour tout savoir sur la décentralisation « officielle
» : www.interieur.gouv.fr, rubrique
« Libertés locales », et www.premier-ministre.gouv.fr
Textes de loi
- Loi n° 2004-809 du 13 août 2004 relative aux libertés
et aux responsabilités locales.
- Loi n° 2004-758 du 29 juillet 2004 prise en application
de l'article 72-2 de la Constitution relative à l'autonomie
financière des collectivités territoriales.
- Loi organique n° 2003-705 du 1er août 2003 relative
au référendum local.
- Loi organique n° 2003-704 du 1er août 2003 relative
à l'expérimentation par les collectivités
territoriales.
- Loi constitutionnelle n° 2003-276 du 28 mars 2003 relative
à l'organisation décentralisée de la République.
- Loi n° 2002-276 du 27 février 2002 relative à
la démocratie de proximité.
- Loi n° 2002-92 du 22 janvier 2002 relative à la
Corse.
- Loi n° 96-142 du 21 décembre 1996 relative à
la partie législative des collectivités territoriales.
- Loi n° 92-125 du 6 février 1992 d’orientation
relative à l’administration territoriale de la
République.
- Loi n° 91-428 du 13 mai 1991 portant statut de la collectivité
de Corse.
- Loi n° 88-13 du 5 janvier 1988 d’amélioration
de la décentralisation.
- Loi n° 83-636 du 13 juillet 1983 portant modification
du statut des agglomérations nouvelles.
- Loi n° 83-663 complétant la loi n° 83-8 du
7 janvier 1983 relative à la répartition des compétences
entre les communes, les départements, les régions
et l’État.
- Loi n° 83-8 du 7 janvier 1983 relative à la répartition
de compétences entre les communes, les départements,
les régions et l’État.
- Loi n° 82-213 du 2 mars 1982 relative aux droits et libertés
des communes, des départements et des régions.
À lire
Décentralisation de l’école
: réforme ou dégraissage ?, revue Territoires
n° 440, septembre 2003
Pour une vraie décentralisation…
il faudra encore attendre, revue Territoires n° 437,
avril 2003
La décentralisation de la formation
professionnelle. Quels changements dans la conduite de l’action
publique ?, coordonné par Maïten Bel, Philippe
Mehaut et Olivier Meriaux, éd. L’Harmattan, collection
Logiques politiques, 2003
Décentralisation : Acte deux
, scène un..., revue Pouvoirs locaux n° 59
/ Institut de la décentralisation, décembre 2003
La République décentralisée,
Yves Gaudemet et Olivier Gohin, éd. Panthéon-Assas,
collection Colloques, 2004
La République décentralisée,
Dimitri Georges Lavroff, éd. L’Harmattan, collection
Pouvoirs comparés, 2003
Quels atouts et quels obstacles pour
des politiques locales de santé ?, les actes de
la Xe Université de l’Institut Renaudot, les publications
de l’Institut Renaudot, 2004
Politique culturelle et décentralisation,
Pierre Moulinier, éd. CNFPT, 1995
Décentralisation, État
et territoires, Cahiers français, La Documentation
française, 2004
La décentralisation : histoire,
bilans, évolutions, actes du colloque de Saint
Denis de La Réunion (2003), Romain Pasquier, L’Harmattan,
2004
« Vers une maturité politique
des régions françaises ? », Romain
Pasquier, Les cahiers de l'Institut de la décentralisation
n° 7, janvier 2004
Décentralisation et intercommunalité
en France et en Europe, Jean-Claude Némery, L’Harmattan,
2003
La décentralisation dans les
États de l'Union européenne, Alain Delcamp
et John Loughlin, La Documentation française, 2003
La décentralisation,
revue Regards sur l'actualité n° 286, décembre
2002, La Documentation française
La décentralisation, réforme
de l'État ? revue Pouvoirs locaux / Institut de
la décentralisation, 2002
Décentralisation et recomposition
des territoires : 1982-2002, Jean-Luc Bœuf, revue
Problèmes politiques et sociaux n° 870, La Documentation
française
Ajuster la décentralisation
à l'évolution du temps - Le rapport Mauroy sur
la décentralisation, revue Regards sur l'actualité
n° 271, 2001, La Documentation française
La fin d'un consensus. Les partis et
la décentralisation, revue Pouvoirs locaux / Institut
de la décentralisation, 2001
Décentralisation et expérimentations
locales, Jean-Luc Bœuf, revue Problèmes politiques
et sociaux n° 895, La Documentation française, 2003
Les citoyens au cœur de la décentralisation,
Pierre Richard, éd. De l’Aube, 2003
L’aménagement du territoire
vu de 2100, Thierry Gaudin, éd. de l’Aube
/ éd. Charles Léopold Mayer, collection Territoires
et société, 1994
La fin du territoire jacobin,
Jean-Pierre Balligand, éd. Albin Michel, 1990
Réformer l'État. Pour
réussir la décentralisation, Paul Dubrule,
éd. Cherche Midi, 2003
Décentralisation et Constitution,
Yves et François Luchaire, éd. Economica, 2003
La démocratie confisquée
- Paris gouverne, la France étouffe, Jean Puech,
éd. l'Archipel, 2002
De la démocratie locale en Europe,
Bruno Remond, Presses de Sciences Po, 2001, et La fin de l'État
jacobin ?, éd. LGDJ, 1998
La France enfin forte de ses régions
- Glossaire engagé de la décentralisation,
Adrien Zeller, Gualino éditeur, Paris 2002
Décentralisation et démocratie,
La revue de la CFDT n° 60, mai-juin 2003
La capacité politique des régions
: une comparaison France-Espagne, Romain Pasquier, Presses
universitaires de Rennes, 2004
journal de TERRITOIRES
n° 451 - octobre 2004
> L'ARTICLE DU MOIS
Journaux satiriques locaux
Des canards qui mordent
Par Thibault Vadjoux, journaliste
En quelques années, la presse satirique
locale s’est imposée comme un organe civique
de contre-pouvoir et, par-là, comble un déficit
démocratique. Au-delà de leurs particularités,
les satiriques locaux renouent tous avec une presse d’opinion.
La naissance des journaux satiriques concorde avec une prise
de conscience civique de la dégradation ou du déficit
du débat démocratique local. Les dérives
du pouvoir local amplifiées par la décentralisation
politique et la démission de la presse régionale,
de plus en plus sous la tutelle du pouvoir économique,
ont suscité des vocations contestataires et satiriques.
Détracteurs des baronnies locales et des journaux vassalisés,
tribune des citoyens mécontents, lésés
ou abandonnés, les canards balancent entre bateleurs
et champions de la démocratie locale. Visite de trois
plumes indigènes 1.
Le gavroche nantais
Le sale gosse de la presse nantaise arpente la tranquille
ville bourgeoise à la recherche du coup fumant et des
bruits de boulevards. La Lettre à Lulu revendique sa
gouaille et son insolence. Le journal démarre en 1995
avec des moyens et une organisation dignes d’une imprimerie
clandestine, quand trois copains journalistes décident
d’écrire leur propre feuille, en marge de la
presse locale officielle. « On y a réfléchi
comme un anti-produit », se rappelle Nicolas de La Casinière,
aujourd’hui principal rédacteur. Lulu a grandi
entre le bistrot et les deux kiosques du quartier. Désormais,
c’est un « irrégulomadaire » au tirage
de 4 000 exemplaires qui a gardé son franc-parler et
son poil à gratter. Sans publicité ni mise de
fonds, La Lettre à Lulu demeure une association fragile
que les sanctions financières d’un procès
pourraient balayer. À ce jour, elle les a tous gagnés,
mais surtout, les rédacteurs bénévoles
acceptent cette forme de précarité. Éludant
la logique marchande, ils préservent une forte indépendance
; qu’il plaise ou non au public, le garnement tire la
langue. Cet attachement à une liberté de ton
fonde l’esprit satirique. « La seule ligne, c’est
l’existence du journal », résume Nicolas
de La Casinière, qui exerce sa plume dans les pages
du canard depuis neuf ans. Au service d’aucune stratégie
militante, La Lettre à Lulu a surtout le souci de conserver
son intégrité. Le canard persifle, raille et
brocarde, mais toujours sérieusement, il « joue
son rôle d’information et d’alerte avec
modestie et vigilance ». Dans les articles prévalent
« les questions de pouvoir local et de gestion de la
cité ». Le journal a rapporté peu d’affaires
frauduleuses, mérite à reconnaître à
la ville, mais le canard sait trouver, dans les eaux parfois
troubles de la Loire, les sujets qui fâchent : excès
sécuritaires, licenciements abusifs, état des
prisons, vidéosurveillance, transports, médias…
Dans le microcosme de la politique locale, il jubile en tant
que « provocateur irrévérencieux »,
s’amuse Nicolas de La Casinière, d’un œil
espiègle que l’on prêterait volontiers
à Lulu. Davantage sale gosse qu’objecteur de
conscience, « Lulu envoie plutôt des pétards
à mèches que des bombes ». Les Nantais
ont alors plaisir à retrouver une expression populaire
impétueuse, sinon explosive.
Cynégétique toulousaine
En juin 1995, en contestation à une campagne municipale
sans véritable opposition, un groupe d’amis menés
par Pierre Samson conçoit Le Satiricon à Toulouse.
Ses vagissements attirent de suite les foudres d’un
autre animal politique, Dominique Baudis, dont la réélection
à un deuxième mandat semblait jouée d’avance.
Une brève sur le service social de la mairie, première
épine dans une pépinière de fraudes,
déclenche les tirs agacés de la mairie : premier
procès. Pourtant, ce sont les tirages du Satiricon
qui explosent à la figure du maire. Au Capitole, le
canard laissait déjà un arrière-goût
de capitulation… Fondateur du Satiricon et dessinateur
de presse, Pierre Samson se définit comme « un
tireur isolé, un franc tireur ». Les traits font
souvent mouche et c’est généralement caché
dans les tiroirs ou lu en douce derrière La Dépêche
du Midi que s’escrime la veine satirique du journal
au sein de l’administration. Du côté des
lecteurs, « une véritable attente s’est
créée », explique Pierre Samson. Avec
une sortie trimestrielle à 5 000 exemplaires, le journal
s’est ancré dans le paysage de la presse locale,
bien qu’il reste à la merci d’une mauvaise
fortune. « Personne ne s’imagine que ça
soit fait avec trois bouts de ficelles », ironise-t-il.
L’ambition du journal, ni politique, ni purement informative,
s’est peu à peu étoffée. Il tente
de décrypter la politique de la ville et la vie locale
sur un ton satirique réfléchi comme «
morale du désespoir ». La matière ne manque
pas à Toulouse, qui a traversé bien des orages
médiatiques avec les affaires Baudis ou AZF, mais le
canard préfère mettre son bec là où
l’information fait défaut et chaque parution
est un coup de boutoir dans les milieux liés au pouvoir.
La presse d’investigation est revisitée au niveau
local, les rédacteurs « ont décidé
de faire l’actualité et pas l’inverse ».
Se réclamant d’une « vue citoyenne »
sans « prise de position idéologique »,
les rédacteurs entendent créer un « journal
de proximité » dans lequel il faut privilégier
l’information si l’on veut s’engager dans
la critique et le pamphlet. Son indépendance et la
véracité de l’information lui ont garanti
une audience et une crédibilité bien ancrées.
Prompt à « rétablir le jeu de la démocratie
», Le Satiricon aiguillonne la vie politique locale
en jouant à sa façon un rôle de contre-pouvoir
et est devenu « le grain de sable » dans le partage
consensuel du pouvoir toulousain entre la droite et la gauche.
La révolte élémentaire
en Lot-et-Garonne
Dans l’univers de la presse locale dissidente, La Feuille
dans le Lot-et-Garonne se distingue par sa longévité
et son fonctionnement. Le journal satirique est dirigé
par Anne Carpentier depuis 1976. Fort de ses 6 000 exemplaires
hebdomadaires, dépassant même Sud-Ouest dans
son fief à Villeneuve-sur-Lot, l’entreprise emploie
six personnes, dont cinq journalistes, disposant de locaux
confortables et d’une imprimerie. Le média se
démarque en acceptant la publicité et en proposant
une page services. Si ce choix peut paraître discutable,
il faut le replacer dans son contexte. Guy Nanteuil, journaliste
à La Feuille, souligne la contrainte des échéances
hebdomadaires et le souhait « d’offrir un produit
complet ».
Dès sa création, La Feuille s’annonce
comme un journal de proximité. Pari réussi,
le courrier abondant et les visites des lecteurs constituent
souvent l’amorce des sujets. Les liens étroits
du journal avec son public marquent sa particularité.
Le canard recueille sous son aile les plaintes des citoyens
contrariés.
« On se met au service des gens quand la politique fait
défaut », estime Guy Nanteuil. La proximité
est favorisée sous toutes ses formes : le style est
simple, décomplexé, « on a décidé
de parler comme les gens de la rue », indique le journaliste.
Pour autant, la rigueur est de mise dans tous les dossiers
socioéconomiques, l’information étayée.
À l’instar des autres satiriques locaux, La Feuille
épingle les dévoiements du milieu politique,
des services municipaux, de la presse, des entreprises…
et tire à boulet rouge, sans parti pris.
La Feuille assume sa responsabilité de « garde
fou » et de « journal de combat ». Vingt
procès tombent, dix-huit sont gagnés. Le journal
intervient sur le terrain pour défendre les citoyens
au nom d’une certaine idée de la justice sociale.
Le livre d’Anne Carpentier, Petit précis de révolte
élémentaire. Contre la taxe à la misère
ajoutée, dénonce les injustices qui écrasent
les plus faibles. Elle ira jusqu’à se présenter
aux élections cantonales de 1997, mettant en ballottage
Jean-François Poncet. L’inspiration militante
du journal n’a pour but que d’agir en faveur de
la démocratie locale. Entre combat et humour, les journaux
locaux satiriques se sont chacun construits une image, mais
ils ont tous en commun le sens de la dissidence. Leur participation
à la démocratie locale est évidente,
même si cela ne constitue pas un dessein explicite.
Poil à gratter, sifflet et bâton pourraient être
les attributs de ces canards qui dérangent, alertent
et défendent. Le charivari satirique qu’ils mènent
vient joyeusement troubler le concert de la camarilla locale.
Les canards empruntent à une satire moliéresque
qui pourfend les errements des acteurs du cru, et apportent
couleurs, bruits et audace à une vie démocratique
trop souvent ankylosée.
Thibaud Vadjoux
Et il y en a d’autres : L’Agglo rieuse à
Montpellier, CQFD à Marseille, Le Ravi en Paca, La Mée
socialiste à Châteaubriant, Pumpernickel à
Strasbourg, Le Fakir à Amiens, La Galipote en Auvergne,
Le Clairon à Lyon, Le Cuverville à Toulon…