La coopération décentralisée
Un vecteur de démocratie et de développement
par Adda Bekkouche, chargé d’enseignement
à Paris 1
« Les collectivités locales
veulent désormais approfondir leur démarche »
rencontre avec Antoine Joly, secrétaire
général de la CNCD
La coopération décentralisée
en chiffres
Contexte institutionnel
La coopération, fille aînée de la décentralisation
par Pierrick Hamon, président d’honneur
de l’Arricod
Parlons droit
Le cadre juridique de la coopération décentralisée
par Yves Delaire, avocat
Pour aller plus loin...
débats
Diplomatie des villes
Les collectivités locales dans l’ordre mondial
par Stéphane Peu, maire adjoint à
Saint Denis
Nature des échanges
Coopérer dans la réciprocité
par Gérard Logié, conseiller
en développement local, administrateur de l’Adels
Associations de solidarité et collectivités
locales
Partenaires, collègues ou concurrents ?
par Bernard Salamand, délégué
général de Ritimo
Migrants et coopération
« Nous sommes le chaînon manquant entre le Nord
et le Sud »
rencontre avec Pierre Fayémi, vice-président
du Forim
acteurs
Romans-sur-Isère (Drôme)
Le Romans de la coopération
par Sabrina Costanzo, journaliste
Coopération décentralisée
France - Algérie
La fin de l’amour – haine ?
par Véronique Berkani, journaliste
Jumelages : les camps de réfugiés
aussi
Réseau de coopération pour
la Palestine
Achats responsables
Éthique des collectivités locales
par Pascal Charcosset, militant à Frères
des hommes
> L'ARTICLE DU
MOIS
Migrants et coopération «
Nous sommes le chaînon manquant entre le Nord et le Sud
»
rencontre avec Pierre Fayémi, Vice-président
du Forim (Forum des organisations de solidarité internationale
issues des migrations), président du Conseil des Béninois
de France jusqu’en novembre 2003, maire-adjoint de Dourdan
Territoires : En tant
que vice-président du Forum des organisations de solidarité
issues des migrations, que pensez-vous de l’état
des lieux de la coopération décentralisée
en France ?
Pierre Fayémi : Je crois que, depuis 1992, date à
laquelle les collectivités locales ont acquis le droit
d’intervenir dans des actions de coopération
décentralisées, très peu de collectivités
ont réellement pris la mesure de ce que cela signifiait.
Les élus n’ont pas compris ce que cela impliquait,
mais aussi parce que les migrants ne se sont pas constitués
suffisamment en associations pour rentrer en dialogue avec
les collectivités locales. Cela tient au moins en partie
de la jeunesse du droit d’association des migrants.
En effet, avant l’abrogation du décret-loi du
12 avril 1939, les associations de migrants étaient
sous tutorat. La loi du 9 octobre 1981 leur a accordé
une responsabilité pleine et entière en association
loi 1901. Certaines collectivités ont aujourd’hui
une politique de coopération vraiment forte. Ce sont
celles qui ont de nombreuses et grandes communautés
de migrants : Montreuil, avec les Maliens, Lyon, avec ce que
fait Résacoop1, Lille, etc.
Un autre problème, est que les collectivités
actives dans le domaine de la coopération décentralisée
agissent comme dans un club assez fermé ; elles se
réunissent entre elles et souhaitent rarement que des
organisations de solidarité internationale (OSI) ou
des organisations issues des migrations (Osim) interfèrent
dans leurs manières de concevoir la coopération.
Je ne dis pas qu’elles la conçoivent mal, puisque
je n’ai jamais été invité à
en discuter avec elles, ni en tant que représentant
du Forim, ni comme président du Conseil des Béninois
de France, fonction que j’ai occupée jusqu’en
novembre 2003.
Or, je crois que les collectivités locales ont vraiment
besoin de cette ouverture aux immigrés qui sont présents
sur le territoire français. Je reste persuadé
que la coopération décentralisée y gagnerait
à se structurer en fonction des grands foyers de
regroupements des migrants en France.
Que reprochez-vous à la coopération
décentralisée telle qu’elle se pratique
aujourd’hui majoritairement ?
Je dis juste que la coopération, ce n’est pas
envoyer de l’argent pour construire des écoles
ou électrifier un village... Actuellement, de nombreuses
politiques de décentralisation se mettent en place
en Afrique, par exemple. Je suis souvent en contact avec de
nouveaux maires du Bénin qui me demandent de leur trouver
une collectivité locale française qui voudrait
faire de la coopération décentralisée
avec eux. Ils pensent en toute honnêteté que
cela permettra à leur village d’être équipé.
Mais la coopération, ce n’est pas ça.
Beaucoup d’élus français et beaucoup de
migrants ne l’ont pas compris. La coopération,
ce doit être un échange, dans la durée.
Les engagements de coopération qui durent sont souvent
fondés sur les réussites d’intégration
locale des populations d’immigrés. Il faut que
les territoires qui coopèrent se trouvent et se choisissent
en fonction d’une certaine complémentarité
et pour un enrichissement réciproque.
Récemment, les responsables de la ville de Melun souhaitaient
construire une coopération. Ils ont pris leur bâton
de pèlerin, ils ont voyagé et travaillé
pendant plus d’un an et demi, avant de signer une charte
de coopération avec la ville de Ouidah, au Bénin.
Ce n’était pas juste une politique de main tendue,
mais une vraie recherche d’un partenaire, pour co-opérer.
On se rend compte aujourd’hui que la notion de réciprocité,
d’échange est un vrai besoin. D’abord politiquement.
La coopération, pour bien se mettre en place, a besoin
d’énormément de pédagogie. Ici,
à Dourdan (PS), où je suis maire adjoint, nous
sommes en coopération avec Troucoumbé, une ville
du Mali. Il y a des élus moteurs, convaincus, il y
a des élus qui sont dans la majorité, qui ne
sont pas contre, et il y a encore des élus minoritaires
qui disent : « Mais ici aussi, nous avons nos pauvres
! » Je ne crois pas que cela soit un discours de droite...
c’est un discours que l’on peut entendre dans
la rue et qui montre qu’il faut encore instruire les
gens. Si la coopération est un tonneau des Danaïdes,
où l’on ne fait que déverser de l’argent
sans rien construire de commun, ce n’est bon ni pour
les contribuables du Nord, ni pour les peuples du Sud. Ces
derniers commencent d’ailleurs à comprendre que
ce n’est pas comme cela qu’ils peuvent s’autonomiser
et s’en sortir. Et puis, il faut casser définitivement
le regard faussé que nous avons sur la coopération,
regard de colons sur des colonisés, de développés
sur des sous développés...
Deuxième raison pour laquelle je crois que la réciprocité
est incontournable : c’est que les pays du Nord en ont
vraiment besoin. On se rend de plus en plus compte que, dans
un grand nombre de domaines, le Sud a vraiment des choses
à apprendre au Nord ; par exemple en matière
d’organisation sociale. Écoutez des Africains
analyser entre eux les 15 000 victimes de la canicule qui
sont mortes en France simplement parce qu’il a fait
chaud et parce qu’il n’y avait personne à
côté d’elles pour leur donner à
boire...
Quelle peut être l’utilité spécifique
du Forim sur ces questions ?
Je crois que le Forim peut être une chance pour sortir
du « folklore ». Par sa surface, il peut travailler
avec de grands ensembles : le ministère des Affaires
étrangères, Cités-unies France, voire
des régions ou des départements. Dans ces cadres,
il peut faire avancer son point de vue sur la coopération.
En tant que plate-forme des Osim, nous regroupons des organisations
de tous les continents ; et la coopération a forcément
des contenus différents selon les régions.
Aujourd’hui, la coopération décentralisée
est essentiellement un dialogue entre élus dont les
immigrés sont totalement exclus. Et pourtant, nous
représentons un énorme potentiel, par la mobilisation
de notre épargne et la mise à disposition de
nos compétences et savoir-faire.
L’épargne : chaque famille immigrée envoie
régulièrement de l’argent aux membres
qui sont restés là-bas. Même peu, ces
transferts individuels sont de loin très importants.
Par exemple, les immigrés maliens envoient plus d’argent
dans leur pays que l’ensemble de l’aide publique
au développement. Cette épargne est aujourd’hui,
par définition, éclatée, non maîtrisée,
non organisée. L’implication des immigrés
dans le développement de leur pays d’origine
doit passer du stade individuel à un ensemble plus
collectif.
Les compétences : en étudiant, en travaillant,
en vivant au Nord, les migrants ont acquis des compétences
et des savoir-faire, qu’ils soient ouvriers, chercheurs,
médecins, etc. Il y a des compétences sur place,
mais elles peuvent être limitées par le manque
d’un certain nombre d’outils. Cela est par exemple
typique en ce qui concerne la médecine.
La compétence supplémentaire des migrants, celle
qui peut faire gagner beaucoup de temps à la coopération,
c'est qu’ils connaissent la langue, les pratiques, les
populations. Et, accessoirement, ils peuvent séjourner
à peu de frais, dans la famille, et ne craignent pas
de vivre quelques semaines dans un habitat rudimentaire ou
traditionnel, utilisant ainsi leur double culture pour une
démarche d’intégration ici et pour une
stratégie de développement là-bas.
Seulement, pour mettre nos potentiels à disposition
de la coopération, il faut que nous soyons associés
à son élaboration.
En quoi est-ce que les migrants peuvent
avoir un apport particulier dans l’élaboration
même des contenus de la coopération ?
Ce qui est sûr, c’est qu’ils ne peuvent
rien concevoir seuls, d’où notre volonté
d’être des acteurs associés. En ce qui
concerne notre approche spécifique, elle vient de notre
double appartenance, de notre expérience du terrain,
ici et là-bas. Nous avons une compétence «
mixte », nous pouvons être des interprètes,
des interfaces entre deux territoires, entre des acteurs qui
ont, dans les deux sens, et c’est normal, du mal à
se comprendre. Nous sommes souvent le maillon manquant des
échanges Nord-Sud.
Vous connaissez les deux terrains,
dites-vous. Mais des responsables de collectivités en
France disent que beaucoup d’immigrés ont une image
déformée de leur pays d’origine, idéalisée.
C’est tout à fait vrai. La première génération
n’a jamais posé ses valises. Les gens pensaient
pouvoir rentrer au pays en conquérants quand ils auraient
accumulé un matelas de billets… Mais vous savez
bien qu’on ne s’enrichit plus du fruit de son
travail aujourd’hui, on en vit, c’est tout. Alors,
ils sont restés. Et la deuxième génération
a grandi dans les discours idéalisés des parents
sur le pays d’origine. Mais là aussi, la coopération
décentralisée a un rôle à jouer,
en aidant les jeunes issus de l’immigration à
confronter leur image de là-bas avec la réalité
d’aujourd’hui. C’est pour cela que la coopération
doit se faire là où il y a des immigrés,
au plus proche et en lien avec ces populations. Mais tout
cela ne se décrètera pas d’en haut ; il
faut que le travail se fasse localement.
Commission nationale de la coopération décentralisée
(CNCD) 57, boulevard des
Invalides, 75007 Paris
Tél. : 01 53 69 39 00
Association des responsables professionnels des relations
internationales et de coopération décentralisée
des villes, départements et régions (Arricod) http://arricod.free.fr
Association pour la promotion des jumelages entre les camps
de réfugiés palestiniens et les villes de France
(AJPF)
Mairie de Montataire,
60160 Montataire
Tél. : 03 44 64 44 04, f-tuil@montataire.net
Forum des organisations de solidarité internationale
issues des migrations (Forim )
14, passage Dubail, 75010 Paris
Tél. : 01 44 72 02 88 www.forim.net
Charte des relations internationales de Sénart et Guide
de la coopération décentralisée à
Sénart, novembre 2003.
Service des relations internationales de Sénart : 01
64 13 53 60
Guide de la coopération décentralisée :
échanges et partenariats internationaux des collectivités
territoriales,
La Documentation française, 2000 (épuisé,
en cours de réactualisation).
Vade-mecum coopération décentralisée et
coopération hospitalière internationale,
CNCD, 2003.
À venir en 2004 : Coopération décentralisée,
agriculture et développement rural et Intercommunalité,
« pays » et coopération décentralisée
L’international, acteur de territoire ; quelles cohérences
entre coopération internationale et développement
local pour quelle réciprocité ?
École des territoires, septembre 2003. 01 61 08 68
26
Solidarité internationale, répertoire des acteurs
2004,
Ritimo
L’Algérie,
Georges Morin, collection idées reçues, éd.
Le cavalier bleu, octobre 2003
journal de TERRITOIRES
n° 445 - février 2004
> Le premier ARTICLE DU MOIS
Participation et développement
social
Un comité d’usagers pour le Centre communal d’action
sociale d’Angers
Par Nicolas Leblanc, journaliste
Croiser participation
citoyenne et développement social est un exercice difficile
: l’universalité du statut de citoyen cohabite
mal avec les critères du travail social, et les situations
de vie des personnes en période de précarité
sont souvent mises en avant comme des barrières quasi-infranchissables
vers une réflexion pour l’intérêt
général. L’expérience pragmatique
du comité d’usagers du CCAS d’Angers explore
pourtant des pistes qui tentent, avec des prémices
de succès, de concilier les deux.
« L’idée que j’avais lancée
à la dernière réunion était manifestement
mauvaise. Vous avez été nombreux à le
dire, et je pense qu’au fond, c’est plutôt
sain. Je retire donc ma proposition. » Ainsi commence
Hervé Carré, adjoint au maire d’Angers
(Maine-et-Loire) chargé du développement social
et des personnes âgées et vice-président
du Centre communal d’action sociale (CCAS) de la ville,
en ouverture de la réunion plénière du
comité des usagers du CCAS, mardi 20 janvier au soir.
Sous les suspensions en cristal de la République décentralisée,
cinquante-cinq personnes sont réunies afin de se donner
un plan de travail pour les six mois à venir, et parmi
elles, vingt-cinq usagers du CCAS. En ouverture des travaux,
l’élu donne directement le ton : reconnaissant
une erreur de jugement, et en en prenant acte publiquement,
il ouvre ainsi à chaque participant le droit concret
à l’erreur dans les débats à suivre,
respectant ainsi l’obligation de tâtonnement d’un
dispositif expérimental et participatif, qui n’est
officiellement en place que depuis juillet 2002.
650 idées exprimées
en un an
Pour en retracer l’historique, il faut en fait revenir
à novembre 1996, et à la mise en place d’une
commission extra-municipale avec l’ensemble des associations
de chômeurs de la ville, ayant pour but de proposer
des actions d’amélioration de la vie quotidienne
des demandeurs d’emplois et des personnes en situation
précaire. Cette commission a notamment permis la publication
d’un guide « à l’usage des demandeurs
d’emploi », édité en 1998, puis
1999 et en cours de ré-actualisation. De cette expérience
de concertation, le CCAS, alors cheville ouvrière de
la commission extra-municipale, a retenu « l’efficacité
» d’une démarche qui, bien loin de ralentir
les projets, permettait de les valider dans leur pertinence
par rapport au public ciblé et de rendre, par exemple,
le guide particulièrement lisible et accessible pour
les demandeurs d’emploi. Suite à ce travail,
un « groupe exploratoire » réunissant des
associations intervenant dans le champ social, des agents
du CCAS, des élus de la ville et des usagers du centre
a été mis sur pied, afin de construire les contours
de ce que pouvait être un futur comité des usagers(1).
Élus, usagers, associatifs et techniciens ont rendu
une copie qui fut validée par les politiques fin 2001,
permettant le début d’un réel travail
de mobilisation des usagers dès 2002, notamment au
travers d’une série de spectacles-débats
dans les quartiers pour présenter la démarche
et le rôle de la parole des usagers dans une organisation
comme le CCAS. « Fin 2002, après une année
de concertation, nous avions à disposition 650 idées
à "tamiser" et à organiser en grands
axes de travail pour le comité des usagers ! »,
indique Catherine Cottenceau, chef de projet au CCAS et responsable
du suivi du comité d’usagers.
Ce qui frappe : le rythme soutenu
de la démarche
Le comité regroupe quatre-vingt-dix membres, dont plus
de soixante usagers (choisis sur la base du volontariat),
des associatifs, six élus de la ville et des agents
du centre communal. Mis en place pour deux ans, son mandat
prend fin en juillet 2004. De la profusion initiale, huit
chantiers prioritaires ont été définis,
qui en sont aujourd’hui à différents stades
de mise en œuvre.
Depuis le début, en 2001, du groupe exploratoire, alors
que le comité à d’ores et déjà
défini des chantiers en cours de réalisation
et s’apprête à construire sa méthode
d’évaluation de fin de premier mandat, ce qui
frappe le plus le regard extérieur est bien le rythme
extrêmement soutenu de la démarche.
D’abord parce que les huit projets en cours (même
s’ils ne verront pas tous le jour avant juillet 2004)
sont assez ambitieux, notamment dans les partenariats nécessaires
à leur accomplissement : création d’une
prestation de prêts remboursables ; formation des membres
du comité d’usagers à l’écoute
et à la communication ; production d’un Guide
du bien-être à Angers (chantier « estime
de soi ») ; lancement d’un journal pour les usagers
du CCAS ; organisation d’un forum le 18 avril sur le
« droit aux vacances pour tous » ; montage d’une
maison parents-ados. Deux chantiers continuent leur exploration
sans s’être arrêtés sur des actions
immédiatement réalisables : « Comment
mieux habiter ? » (rénover son logement, informer
les locataires sur leurs droits et devoirs, restaurer les
liens avec les bailleurs…) et « Dialogue avec
la jeunesse ».
Ensuite parce que la création du comité d’usagers
a également fait bouger les choses en interne du CCAS,
et ce de manière importante. « Dès janvier
2003, quand nous sommes entrés dans la phase des études
de faisabilité des actions imaginées »,
raconte Catherine Cottenceau, « il nous a semblé
que l’accompagnement social n’était pas
près, dans son organisation et ses compétences
à intégrer réellement ces chantiers qui
allaient s’ouvrir. » Deux solutions sont alors
envisagées : recruter d’autres chefs de projet
du profil de Catherine Cottenceau, capables de mener des démarches
de développement social, ou profiter d’une réorganisation
en cours au sein du centre communal pour former les agents
volontaires à la conduite de projet. Car, parallèlement,
alors que le CCAS a déjà travaillé de
1998 à 2001 sur la modernisation de son accueil social,
il engage début 2003 une étude sur la prise
en charge effective des allocataires RMI. « Nous nous
sommes alors rendus compte que sur cent personnes demandant
le RMI par notre intermédiaire, seules trente étaient
effectivement accueillies en entretien individuel »,
explique Catherine Cottenceau. « De plus, nous mettions
en moyenne six mois à les rencontrer, à cause
de procédures administratives obsolètes. Pourtant,
on sait que plus on rencontre les gens rapidement, plus cela
peut leur être bénéfique dans leur parcours.
Enfin, les entretiens ne se faisaient que sous un mode individuel,
en face à face, sans intégrer de dynamique collective.
Face à ces constats, nous avons proposé des
changements pour prendre en charge tous les allocataires et
réorganiser les entretiens. »
« Il fallait répondre aux sceptiques »
L’occasion est trop belle ; un contrat de deux ans est
passé avec vingt agents volontaires du CCAS pour les
former à des pratiques collectives et à la conduite
de projets de territoire : théorie de la conduite de
projet, du concept de développement, de la tenue de
réunion, aide à l’écriture professionnelle,
gestion du temps, mise en place de plan d’action, etc.
Mais la formation comprend aussi un volet action… par
le suivi des huit chantiers du comité d’usagers.
Ainsi, les agents suivent les chantiers et sont accompagnés,
par des séances de débriefing, des grilles d’analyse
de leur pratique, etc. L’enjeu n’est pas uniquement
l’acquisition de nouvelles compétences, mais
aussi le frottement avec une culture du projet qui est encore
quelquefois éloignée de l’action sociale.
Pour Patrice Eloy, directeur du CCAS, « les travailleurs
sociaux ont encore beaucoup à l’esprit la pyramide
de Maslow(2) qui définit la priorité des besoins
humains. La démarche de citoyenneté des usagers
bouscule cette vision, en affirmant que le besoin de culture
et d’accomplissement n’est pas à réaliser
en dernier, en “aboutissement“ de la personne,
mais qu’il est essentiel à tout moment. »
L’ampleur de ces changements et projets en cours, menés
sur une période aussi courte, engendre forcément
un certain nombre de frottements, différemment ressentis
par exemple par les élus et les usagers. Pour Odile
Sallé, conseillère municipale et membre du collège
des élus du comité d’orientation stratégique
du comité d’usagers, « le temps est de
toute façon un ressenti ». Mais pour Hervé
Carré, le rythme élevé de l’expérience
jusqu’à aujourd’hui entraîne un problème
: il n’a pas permis une appropriation suffisante du
projet par la grande majorité de ses collègues
élus et des services de la ville. « Nous sommes
très attentifs à ce que le comité d’usagers
n’ai pas l’air d’être dans l’injonction
vis-à-vis des autres acteurs de la ville, élus
ou techniciens. Nous devons donc prendre le temps de bien
faire comprendre la démarche, pour qu’un groupe
peu connu et travaillant très vite ne mette pas en
souffrance par ses interpellations des acteurs qui n’auraient
pas eu le temps "de suivre". En même temps,
l’intervalle réduit (en deux ans) durant lequel
nous avons travaillé, nous contraint à une efficacité
qui était obligatoire, car nous avons dû répondre
au scepticisme du début : créer un comité
consultatif avec des personnes en difficulté sociale.
Le rendre crédible par des réalisations visibles
était vécu par beaucoup comme un pari inatteignable.
»
« Des missiles dans tous les
coins de la ville »
La préoccupation d’Hervé Carré
vient directement d’une des réussites de l’expérience
: la manière dont les usagers ont compris leur mission.
« Beaucoup de gens pensaient que le comité d’usagers
allait s’occuper du CCAS, et uniquement du CCAS, dans
une démarche fermée entre des usagers et un
équipement », explique Patrice Eloy. «
Mais ça ne s’est pas passé comme ça
; les participants se sont attaqués à la question
du mal-vivre, dans toute ses dimensions. Quand on veut ouvrir
un chantier sur le logement, les transports, les vacances
pour tous, etc., on se met en position d’envoyer des
"missiles" dans tous les coins de la ville. C’est
aussi ce qui explique que, pour les chantiers, le rythme de
mise en œuvre ait paradoxalement paru très lent
à certains usagers : si on nous avait demandé
de repeindre le hall ou de refaire un document interne au
CCAS, cela aurait demandé une réactivité
beaucoup plus simple et rapide que si l’on travaille
avec des partenaires, de nombreux services de la ville, etc.
» Aujourd’hui, si le pari que représentait
la création du comité doit être évalué
et si beaucoup attendent la réalisation concrète
des premiers chantiers, élus et direction du CCAS espèrent
mettre à profit la fin du premier mandat pour «
passer de l’expérimental à l’institué
», selon Patrice Eloy. À cet effet, ils proposent
une durée de « latence », après
juillet 2004, pour prendre le temps de consolider et de capitaliser
les acquis des deux premières années, et «
pour responsabiliser élus et services vis-à-vis
des projets engagés, pendant la période où
il n’y aura plus d’usagers pour les porter »,
rajoute Lise Couëdy, maire-adjointe à l’écoute
et à la proximité. Une manière de dé-marginaliser
l’action sociale, volonté présente en
filigrane tout au long du projet angevin.
N. L.
Catherine Cottenceau : 02 41 05 49 27
Union nationale des CCAS : 03 20 28 07 50
(1) La mise en place du comité des usagers du CCAS
d’Angers avait été signalée dans
le journal de Territoires de novembre 2002.
(2) Voir par exemple la page web http://home.nordnet.fr/~sdelbecque/cour/maslow.htm