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vous êtes ici : > Territoires > année 2002 > n°429 juin 
 
dossier de Territoires n°429 - juin 2002
 
Ecoles, collectivités locales, associations, élèves, parents...

Partenaires pour une co-éducation
 
 
> le sommaire
 
Relations école / territoire
Vers le développement éducatif local ?
par André Chambon

Acteurs et compétences
L'éducation, entre devoir d'État et décentralisation
par Claire Chognot

Le contrat éducatif local
Un dispositif partenarial, mais fondé sur quelles valeurs ?
extraits d'une conférence de Dominique Glasman

Viry-Châtillon
La caisse des écoles : un dispositif toujours en vie
par Jacques picard

Zones d'éducation prioritaires
Vers une territorialisation des politiques éducatives
par Martine Kherroubi

Contre les zones d'éducation prioritaires
De l'école du ghetto à l'école du talent
par Nestor Roméro

Pour les zones d'éducation prioritaires
Une solution imparfaite apportée aux inégalités
par Alain Bourgarel

Grandes écoles
Sciences Po s'ouvre aux talents des Zép
par Richard Descoings

La carte scolaire
Indispensable et imparfaite
rencontre avec Agnès Van Zanten

FCPE
Les aventuriers de la carte au trésor scolaire
par Philippe Gaudry, Lionel Legrand, Sylvia Nedel et Anne Vittecoq

Éducation civique
Vers un apprentissage des institutions publiques
par François Audigier

Villes / État
" Définir ensemble des axes d'action prioritaires "
rencontre avec Yves Fournel

Collège du pays de Racan
Un collège et un territoire aux destins communs
par Véronique Berkani

L'école dans son territoire Partenariats à tout-va
par Denis Paget

L'acteur lycée
Partenaire du projet de formation local
par Paul Fayolle

Projets innovants "
Accompagner l'évolution du système éducatif "
rencontre avec Anne-Marie Vaillé

Seine-Saint-Denis
Un déclic pour l'Éducation nationale
par Alexis Deck

Des parents acteurs
L'école : maison commune de tous les citoyens
rencontre avec Georges Dupon-Lahitte

Choses vécues
La militance à dure école
par François Hannoyer

École et famille
Nouvelles familles, nouvelles pratiques ?
par Marie-Claire Michaud

La maison Robinson, à Longjumeau
Assurer une continuité éducative auprès des enfants seuls
par Nicolas Leblanc

Démocratie au lycée
" Favoriser l'émergence de citoyens responsables "
rencontre avec Thomas Rogé

Le savoir : une marchandise ?
Contrer l'offensive libérale sur l'école
extraits d'une déclaration d'Attac France
 
> L'ARTICLE DU MOIS
 
Collège du pays de Racan
Un collège et un territoire aux destins communs
par Véronique Berkani
 
Le collège de Neuvy-le-Roi (Indre-et-Loire), en pleine zone rurale désertifiée, a trouvé le moyen d'échapper au déclin. Il a, sous la houlette de son principal, Didier Montagné, engagé une démarche de développement local de son territoire avec les parents d'élèves et les acteurs socio-économiques. Une expérience qui n'a malheureusement jamais rencontré le soutien des élus locaux et risque de mourir de cette indifférence coupable.

Quand Didier Montagné a été nommé principal au collège Racan de Neuvy-le-Roi (Indre-et-Loire), zone rurale qui présentait toutes les caractéristiques de l'extrême fragilité (prédominance de l'agriculture, rareté des activités de substitution et de diversification, vieillissement de la population et exode des forces vives), il a immédiatement pensé que pour briser le cercle vicieux de la " dépopulation ", il fallait " imaginer un destin conjoint de l'établissement scolaire et de son territoire ". Pour que l'anémie ne gagne pas le collège, pour éviter le départ des meilleurs élèves et des meilleurs professeurs vers Tours - la capitale régionale -, la fermeture de classes et la suppression de postes, il fallait en passer par le détour du développement local. " Nous avons voulu être les éveilleurs, ceux qui posent la question du développement de ce territoire en déclin et sans projet. Nous n'avions pas le choix, nous étions condamnés à innover. " Conscient de la forte interdépendance entre l'établissement et son milieu, le collège met en œuvre un projet global qui articule un volet pédagogique et éducatif à un volet " civique " préconisant sa participation au développement de son territoire, seule condition de sa propre pérennité. Une conception ouverte du projet éducatif qui se nourrit d'une intégration dans le territoire et le nourrit en retour.

Les premiers à répondre à l'invitation de Didier Montagné sont les parents d'élèves, très impliqués dans le projet, suivis par les acteurs sociaux-économiques (chefs d'entreprise, agriculteurs, artisans, commerçants…). Dans un premier temps, ils se réunissent pour réfléchir à l'implantation d'une activité économique. " C'est le tourisme qui a fait l'unanimité, car nous sommes situés à proximité de la vallée de la Loire qui reçoit six millions de visiteurs par an. De plus, nos élus locaux " bloquaient " sur le concept de développement global. Aborder le développement sous l'angle du tourisme était donc aussi une façon de contourner ce barrage. "
En 1989, des rencontres sur le tourisme rural réunissent deux cents participants au collège. En 1990, une association regroupant communes, associations, entreprises et particuliers est créée pour piloter le développement touristique : les trois vallées du pays de Racan, dont le siège est au collège.

Des élèves initiés au développement local
Le collège est autant dédié au projet pédagogique (" proposer à tous les élèves le meilleur parcours de réussite possible ") qu'à l'animation économique et culturelle. Il est au centre d'initiatives qui construisent l'identité du pays de Racan : la création d'une Maison de pays, d'un important festival de musique classique (les Bucoliques du pays de Racan) et d'un centre de ressources pour le développement du pays de Racan, dans le cadre du programme européen Leader II.
Ce centre fournit du conseil et de l'aide technique aux porteurs de projet et comprend un Point public en milieu rural - guichet unique pour la formation et l'emploi (relais ANPE)-, ainsi qu'une médiathèque et un accès internet ouverts à tous. Le collège est prestataire de formation continue courte réalisée à la demande pour accompagner des projets de développement touristique (anglais appliqué à l'accueil touristique, patrimoine local, création de produits touristiques, création de structures d'hébergement…) et agir dans le domaine de l'insertion. Les élèves eux-mêmes sont initiés au développement local à travers la création de sentiers pédestres, le recensement et la présentation des richesses patrimoniales du pays, la collaboration avec des archéologues… L'établissement ouvre aussi largement ses locaux et prête son matériel à des associations éducatives, culturelles, sociales ou économiques (1 200 heures d'utilisation par an). L'école intercommunale de musique et un centre de loisirs, notamment, y sont accueillis. La dynamique engagée a eu des répercussions déterminantes sur la vie du territoire. Les gîtes ruraux, au nombre de six en 1989, sont aujourd'hui au nombre de quarante-cinq ; une vingtaine de producteurs réunis au sein d'un groupement d'intérêt économique (GIE) proposent leurs produits sous le label " pays de Racan " (déposé à l'Inpi). Les productions se sont diversifiées et ont généré un surcroît de richesse. Le dernier recensement indique que la population a augmenté de 4,6 %. Les effectifs du collège, qui étaient en chute jusqu'en 1993, se redressent. Aujourd'hui, les résultats au brevet des collèges sont supérieurs à la moyenne du département (97 % de réussite en 2001) et 83 % des élèves entrent au lycée (filières générale et technologique) contre 30 % en 1988. Parallèlement, les jeunes semblent avoir une plus grande propension à " vivre et travailler au pays ". Certains ont repris l'exploitation agricole de leurs parents et en ont diversifié la production.

Des élus en retrait
De quoi mettre du baume au cœur de l'infatigable Didier Montagné qui s'est parfois senti un peu seul dans cette aventure. En effet, si l'Éducation nationale - " qui n'a aucune culture en matière de développement local " - a laissé faire avec plus ou moins de bienveillance et a respecté l'autonomie de l'établissement sans jamais signifier la moindre interdiction, la démarche n'a jamais réellement rencontré le soutien des élus locaux. " Les élus se sont toujours situés en retrait, ont cultivé le secret et évité de s'impliquer dans les projets collectifs afin de sauvegarder leur pouvoir ", déplore Didier Montagné. Aujourd'hui, le conflit larvé s'est transformé en conflit ouvert. Les élus ont désapprouvé et interprété comme une prise de position politique la tenue d'une réunion consacrée à l'importance de l'intercommunalité convoquée par l'association les trois vallées du pays de Racan avant les élections municipales de mars 2001. Ils ont ensuite dénoncé la convention Leader et coupé les vivres à l'association de développement local - qu'ils accusaient de les concurrencer -, actuellement en cessation de paiement et condamnée à mettre la clef sous la porte. " Les élus ont la volonté de régenter ce pays par le vide. C'est une fin incompréhensible qui montre que, quand les élus refusent d'asseoir un territoire dans une logique d'acteurs, la partie n'est vraiment pas gagnée pour ces derniers ", regrette Didier Montagné. Ces grands absents de la dynamique de développement local engagée depuis 1989 ont créé un pays en 1999 et une communauté de communes en janvier 2002, déconnectés de la réalité vécue dans le territoire, sans le concours des principaux intéressés et avec un volet éducatif peu ambitieux.

Que restera-t-il de l'esprit de la démarche, après le départ de Didier Montagné, en septembre prochain, et après le putsch des élus ? Difficile à dire pour le moment. " Le centre de ressources ne va certainement pas disparaître, ni l'activité de formation continue. En revanche, le festival de musique, la Maison de pays et l'aide aux porteurs de projets seront probablement enterrés. C'est tout l'aspect "développement du territoire" qui est en passe d'être abandonné ", pronostique le principal. Seul espoir : le fait que les attentes des acteurs du territoire restent très fortes par rapport à l'établissement et les bonnes habitudes prises durant quinze ans de travail en commun. En tous cas, la leçon unanimement tirée par les acteurs de cette aventure est accablante pour les élus actuels : il est temps de passer du militantisme civique à la prise de pouvoir politique.


Véronique Berkani


Collège Racan
16, rue du 8 mai 1945
37370 Neuvy-le-Roi
Tél : 02 47 29 70 00
 
journal de TERRITOIRES n°429 - juin 2002
 
> L'ARTICLE DU MOIS
 
Savigny Le Temple, Seine et marne (77)
Les défis de la démocratie locale
Par Didier Chabanet, Groupe d'analyse des politiques publiques
 
L'Adels a mené, à la demande de la municipalité de Savigny-le-Temple (Seine-et-Marne), une enquête sur la démocratie locale dans la commune. Une étude qui montre que la réussite des dispositifs de participation implique que les élus locaux les considèrent non pas comme des moyens d'assurer un contrôle sur la population, ou de satisfaire aux exigences formelles d'une démocratie dite de proximité, mais bien d'associer le plus souvent possible les citoyens à la prise de décision.

À la demande de la municipalité de Savigny-le-Temple (Seine-et-Marne), l'Adels a mené auprès de la population de la commune, durant le dernier trimestre 2001, une enquête sur le thème de la démocratie locale. Il s'agissait, en particulier, d'évaluer la capacité des commissions de quartiers (GHV-Groupes d'habitants volontaires) à répondre aux attentes des habitants. Sans entrer dans les détails de l'analyse, ce travail est pour nous l'occasion de formuler quelques hypothèses relatives à la participation de ces derniers à la vie locale. En dehors des périodes de consultations électorales, peu de citoyens veulent et/ou sont en mesure de s'impliquer activement dans les " affaires de la cité ". Certains théoriciens conservateurs de la démocratie en ont même fait une condition souhaitable du fonctionnement des systèmes politiques développés. Pour eux, la stabilité de la vie démocratique nécessiterait la participation et le vote de la minorité la plus éclairée et compétente de la population. Sans partager une prise de position aussi conservatrice - et qui vise surtout à assurer la reproduction de rapports de domination -, force est de reconnaître qu'une majorité de personnes ne semble pas vouloir s'engager durablement dans des dispositifs de participation politiques autres que le vote. Il est d'ailleurs significatif de noter qu'à Savigny-le-Temple, seuls 5 % (60 sur 1 200) des personnes qui avaient déjà participé au moins une fois aux GHV ont répondu au questionnaire que nous leur avions envoyé par courrier. Si le taux de non-réponse peut s'expliquer en partie par la déception ressentie par ceux qui ne croient plus à l'utilité des GHV (1), il faut cependant souligner que seule une minorité d'habitants a manifesté un quelconque intérêt pour ce dispositif, depuis sa création en 1997.

Une participation évolutive et très irrégulière
Ces habitants se mobilisent lorsqu'ils perçoivent un enjeu qui leur paraît pertinent. Ce n'est donc pas, prioritairement, l'intérêt, l'importance et la publicité que les élus locaux accordent aux dispositifs de participation qui vont conditionner l'implication des habitants, mais bien la prise en compte réelle et efficace de leurs attentes. Dire cela revient à admettre que leur participation puisse être évolutive et donc très irrégulière, sans que cela ne remette nécessairement en cause l'utilité des dispositifs existants. Même si, comme dans le cas des GHV, le nombre de personnes présentes est généralement très faible, ils permettent de traiter et de répondre rapidement à un besoin ponctuel et urgent d'information, à une inquiétude, ou à un mécontentement de la population. C'est ce qui s'est passé à Savigny-le-Temple, lorsque les habitants d'un lotissement ont appris que des produits dangereux étaient stockés par une entreprise à proximité de leurs maisons et se sont soudainement rendus massivement aux réunions de commission de quartier. La participation des habitants dépend étroitement de " l'offre de participation " et de son adéquation à répondre à leurs attentes. À Savigny-le-Temple comme ailleurs, le cercle des acteurs prêts à s'investir dans une démarche citoyenne est certes réduit, mais il pourrait sans aucun doute être sensiblement élargi. Cet objectif implique, notamment, que les élus locaux considèrent les dispositifs de participation non pas tant comme des moyens d'assurer un contrôle sur la population, ou de satisfaire aux exigences formelles d'une démocratie dite de proximité, mais bien d'associer le plus souvent possible les citoyens à la prise de décision. Peu d'élus locaux acceptent une telle revendication, se contentant d'informer et de consulter les habitants. Forts de la légitimité que leur confère le suffrage universel, ils admettent très difficilement que de simples citoyens et/ou des acteurs associatifs - n'ayant aucun mandat représentatif - contestent leurs décisions, proposent des solutions alternatives et demandent à être parties prenantes dans les choix qui les concernent.

L'intensité des débats et des échanges
Finalement, la question de la démocratie à l'échelle des villes concentre les principaux défis - et malheureusement les défaillances - des sociétés modernes : paupérisation et ségrégation des couches sociales les plus fragilisées ; urbanisation erratique qui ne tient pas compte des graves erreurs commises après-guerre à la périphérie des grandes agglomérations ; déséquilibre croissant entre des autorités publiques locales (les maires, notamment) qui, à la suite des lois de décentralisation de 1982, ont vu leurs prérogatives s'étendre et des habitants qui eux, dans bien des circonstances, ne disposent d'aucun contre-pouvoir effectif. Sous tous ces aspects, c'est ainsi la question du lien social qui est posée. Dans son plus célèbre ouvrage - De la démocratie en Amérique -, Alexis de Tocqueville redoutait que les démocraties naissantes ne soient de plus en plus tiraillées, voire dissociées, entre " petite société " (famille, amis, loisirs…) et " grande société " (activités collectives, politique étrangère…). Les formes de participation politique traditionnelle - en particulier le vote - sont un moyen de confronter et d'unir des citoyens autour d'un projet commun. Au quotidien et dans une relation de proximité, la densité et la qualité du lien social dépendent également, et peut-être surtout, de l'intensité des débats et des échanges qui ont lieu à travers une multitude de dispositifs de participation locaux. Dans cette perspective, c'est un effort qui est demandé, aux habitants/citoyens pour qu'ils fassent preuve de civisme, mais aussi aux élus locaux pour qu'ils utilisent leur mandat non pas seulement comme un instrument de conservation du pouvoir, mais comme un moyen de mettre celui-ci au service de la population.


D.C.


(1) Selon la théorie des cycles, c'est-à-dire par alternance de phases de mobilisation et de frustration, mise en évidence par Albert O. Hirschman. Cf. Bonheur privé, action publique, Paris, Fayard, 1983.