Un an après, où en sont les listes
conçues
« pour permettre et non pour promettre » ?
par Philippe Laville
Listes citoyennes
Quelques éléments critiques
par Jean Pradic
Dérives citoyennes ?
La démocratie locale comme prétexte
par Anne-Sophie Hardy
Analyse d'acteurs
Les Motivées rennais aux frontières de la politique
par Christine Guionnet
Toulouse (Haute-Garonne)
Salah, Elisabeth, Michel et Isabelle : les Arabes du Capitole
rencontre avec Salah Amokrane
Toulouse (Haute-Garonne)
Motivé-e-s, un mouvement politique qui revisite l'identitaire
par Lucie Bargel
Strasbourg (Bas-Rhin)
Les citoyens s'envoient en l'Air
rencontre avec Mickaël Offerlin et Julien Ganard
Romainville (Seine-Saint-Denis)
Campagne, élection, gestion : la place ingrate de la participation
par Bernard Deljarrie
Noisiel (Seine-et-Marne)
Réveil brutal
par Véronique Berkani
Lavelanet (Ariège)
« Éviter les gadgets démocratiques »
par Nicolas Leblanc
Clamart (Hauts-de-Seine)
Liberté chérie
par Véronique Berkani
Antony (Hauts-de-Seine)
« Changer le comportement trop consommateur des habitants »
par Didier Bouvet
Bondy (Seine-Saint-Denis)
Une expérience politique qui se termine dans la souffrance
par Jacques Picard
Châtenay-Malabry (Hauts-de-Seine)
Des impôts locaux à la loi Vaillant, des citoyens s'unissent
par Daniel Rechaussat
Feurs (Loire)
Chaque quartier « représenté » en commission extra-municipale
rencontre avec Benoît Gardet
Beaumont (Puy-de-Dôme)
« Nous sommes des élus politiques, nous revendiquons un programme
»
rencontre avec François Saint-André
Île-Saint-Denis (Seine-Saint-Denis)
« Voici le temps de l'île aux citoyens »
par Alexis Deck
Saint-Herblain (Loire-Atlantique)
« Une présence fondamentale à la communauté urbaine
»
rencontre avec Pierre Masson
Fontenay-sous-Bois (Val-de-Marne)
Un « bon » résultat électoral assure-t-il une
dynamique associative ?
par Dominique Glaymann
Chartres (Eure-et-Loir)
Énergies citoyennes : rouler à gauche, et à contre-courant
par Chantal Vinet et Gérard Leray
Charte des listes citoyennes
> L'ARTICLE DU MOIS
Toulouse
Salah, Elisabeth, Michel et Isabelle : les Arabes du Capitole
Rencontre avec Salah Amokrane, élu municipal Motivé-e-s
Toulouse a été le point de départ involontaire
de la vague motivé-e-s de mars dernier. Le tête de liste des
activistes locaux revient sur un an de vie au capitole. Loin des feux médiatiques
qui se sont déchaînés pendant la campagne, les motivé-e-s
cherchent leurs marques en tant qu'élus minoritaires et entendent
améliorer le travail en réseau de leur mouvement politique
local.
Territoires
: Vous avez organisé vos « diversités
d'été » autour de la notion d'identité,
notamment celle du mouvement Motivé-e-s. Dans quelle mesure
votre identité est-elle liée aux cités et
aux quartiers populaires ?
Salah Amokrane : Notre rapport aux quartiers populaires
a évolué. Au début, notre appartenance à
ces quartiers était un aspect sur lequel nous n'avons
pas beaucoup insisté. Comme le fait que nous soyons en
majorité issus de l'immigration. On pratiquait à
ce niveau une auto-censure, sûrement par peur d'être
accusés de communautarisme, mais aussi parce qu'il nous
semblait que notre discours se plaçait dans des revendications
démocratiques plus globales.
Seulement, au cours de la campagne, ces « identités »
se sont imposées à nous. En positif et en négatif.
En positif, parce que beaucoup de gens issus de ces quartiers et / ou de
l'immigration nous ont contacté et soutenus en nous disant que ce
que nous faisions était « important pour eux ». Mais
en négatif aussi ; au cours de la campagne, nous sommes passés
pour nos adversaires de «Coluches en puissance » à «
il n'y aura pas d'arabes au Capitole ! » (NDLR : Le Monde, dans son
édition du 18 avril 2001 relatait ces paroles prêtées
à des colistiers de Philippe Douste-Blazy, sur le danger de «
l'arrivée des arabes au Capitole ». Voir :
Au bout du compte, je me suis retrouvé au soir du second tour devant
les caméras de France 3 à dire « Je m'appelle Salah
Amokrane et je suis français » ! Aujourd'hui, les thèmes
des quartiers ou de l'immigration occupent plus de place dans nos actions
que pendant la campagne, parce que c'est important de se demander comment
les questions politiques liées aux banlieues peuvent avoir une place
dans le débat public à la mesure des enjeux qu'elles posent.
Mais de la même manière que c'est important d'allier ces questions
à d'autres : le féminisme, la démocratie locale, etc.
De toute façon, de quoi parle-t-on ? Quand on parle de quartiers
populaires ou de cités, on parle de français issus de l'immigration.
Quand on parle de niveau d'insécurité supporté, on
pose en fait la question suivante : un scooter sans pot fait-il plus de
bruit ou non quand il est conduit par un noir ? Aujourd'hui, plus qu'une
identité fondatrice, la banlieue et l'immigration sont des questions
politiques qui sont plus largement partagées au sein du mouvement.
Territoires
: Vous disposez de quatre élus au sein du conseil municipal
de Toulouse. Est-ce un lieu ouvert au débat politique
? Quel travail y menez-vous en tant qu'élus minoritaires
?
S. A. : C'est très difficile de parler politique au conseil, mais
avoir des réponses à ses questions, c'est encore plus dur
! Sur notre travail, prenons un exemple : quand Philippe Douste-Blazy présente
son « plan contre la délinquance des jeunes », on essaye
d'amener des points de vue plus proches du terrain. Il y a un fossé
gigantesque entre les acteurs de terrain et un personnel politique qui analyse
une situation d'après ses normes propres, ce qui n'est pas un problème
en soi, mais qui en l'occurrence sont complètement déconnectées
de la réalité !
En conseil municipal, je me demande à chaque fois « mais de
quels jeunes parle-t-ils ?! » Ça ne revient absolument pas
à nier les problèmes, les agressions, le climat tendu qui
existent dans les quartiers. Mais on voudrais essayer d'amener des éléments
de réalité, pour au moins comprendre de quoi on parle. Ce
qui, pour l'instant, n'est pas le cas, la majorité des élus
ne se réfèrant qu'à des clichés dus à
un manque total d'échange avec les gens concernés.
Territoires
: Concrètement, avec qui travaillez-vous au sein du
conseil ?
S. A. : Les quatre élus motivé-e-s forment
un groupe indépendant. On a des prises de position
commune avec le reste des élus de la gauche, mais on travaille
assez peu avec eux. Et c'est pas entièrement de leur
faute, c'est aussi un choix de notre part. Le problème,
c'est que, bien souvent, le débat sur les affaires locales
est contraint par un débat national inter-partis. Quand
la député PS justifie l'action du gouvernement,
quand Douste répond à une question sur les transports
d'une PC « d'aller voir son ami Gayssot », etc.,
nous ne nous sentons pas vraiment concernés. Tout ça
se traduit par un débat au ras des pâquerettes.
Du coup, le fond du problème avec les élus de gauche, c'est
qu'ils commencent à comprendre nos valeurs, mais absolument pas notre
culture de travail. On n'a pas de chapelle à défendre, on
ne s'inscrit pas dans un clivage PS/UDF. On essaye de faire vivre une autre
réalité d'opposition : cela ne veut pas dire que nous soyons
une opposition moins radicale que la gauche classique à l'encontre
de la municipalité, seulement que, dans la mesure de nos moyens,
nous essayons de faire des contre-propositions, de travailler les dossiers.
Concrètement, on organise un groupe de travail régulier, interne
au mouvement, qui se réunit toutes les semaines pour préparer
les ordres du jour du conseil, faire des compte-rendus systématiques,
publier une lettre de liaison qui est distribuée aux 400 adhérents,
etc.
Territoires
: Comment le travail au sein du conseil et la dynamique propre
au mouvement peuvent-ils s'enrichir mutuellement ?
S. A. : Il y a pas mal de points à l'ordre du jour du conseil qui
pourraient nous intéresser directement et sur lesquels nous pourrions
travailler collectivement. Mais la contrainte temporelle (nous avons environ
80 % de l'ordre du jour huit jours avant le conseil par le biais de la commission
des finances, le reste cinq jours avant comme le demande la loi) est énorme.
L'expérience venant, on espère pouvoir mieux anticiper sur
les conseils prochains.
On essaye
de toute façon d'être des relais sur des points qui
nous intéressent particulièrement, ou des sujets
vraiment importants, comme le Grand projet de ville. On essaye
aussi de détourner l'ordre du jour pour poser nos propres
questions ! De toute façon, il faut garder à l'esprit
que depuis septembre, la totalité de notre énergie
et des conseils municipaux sont consacrés à la
catastrophe d'AZF.
Territoires
: Quel est l'avenir de Motivé-e-s à Toulouse
?
S. A. : Nous avons un gros problème par rapport
au rôle que nous voulons jouer dans le terrain associatif.
Après vingt ans de politique de la ville, il ne reste
souvent dans les quartiers populaires que des associations prestataires
de services. Ce n'est pas dégradant que d'être prestataire
de services, seulement, c'est une catégorie d'association
bien précise, qui reste très contrainte institutionnellement.
Nous devons identifier les réseaux avec lesquels travailler, et peut-être
construire nos propres relais. Je crois que notre travail sur l'identité
de Motivé-e-s, entamé l'été dernier, même
suspendu par quatre mois d'AZF, porte ses fruits. Localement, les chantiers
que nous avons entrepris, notre travail sur les quartiers, sur notre fonctionnement
au conseil ont bien avancé. Nous allons maintenant pouvoir, à
partir de notre base locale identifiée, consolidée et assumée,
mieux travailler sur nos relations inter-locales, sur nos
partenariats, nos réseaux.
Propos recueillis
par Nicolas Leblanc.
journal de TERRITOIRES
n°425 - février 2002
> L'ARTICLE DU MOIS
Commerce des services
Qui veut noyer les servicers publics locaux ?
Par Daniel Monteux, animateur du groupe territoires et mondialisation d'Attac
En contestant à la commune de Châtellerault
le droit de se réapproprier son service des eaux, Vivendi
anticipe dangereusement les objectifs de l'Accord général
sur le commerce des services, dont les négociations ont
été relancées à Doha. Derrière
la recherche d'une jurisprudence défavorable aux collectivités
se cache un enjeu national : la privatisation des services publics
locaux.
La ville de Châtellerault (Vienne) était liée
à Vivendi par deux contrats. Le premier concerne la distribution
de l'eau et s'achève dans quelques mois, le deuxième,
un contrat sur l'assainissement, est arrivé à
terme en juillet 2001. Châtellerault n'a pas renouvelé
ce dernier contrat, qu'elle estime ruineux pour les contribuables.
Adhérant à la communauté d'agglomération
(10 communes) dont elle est la ville centre, elle a confié
l'assainissement - via cette communauté - au syndicat
mixte Sivem, qui regroupe 80 communes de la Vienne (eau et assainissement)
et elle se propose de récupérer en régie
directe son service des eaux. Les délibérations
réglementaires du Conseil municipal et du Conseil de
communauté ont été approuvées par
le préfet. C'est alors que Vivendi a déposé
devant le tribunal administratif contre Châtellerault
et contre la communauté, un recours pour " défaut
d'appel d'offre ", estimant que les deux collectivités
auraient dû mettre le Sivem dont elles sont membres
en concurrence avec d'éventuels soumissionnaires
privés. Pourquoi avoir attendu l'adhésion de Châtellerault
au Sivem pour intenter cette action ?
Vivendi veut obtenir une jurisprudence défavorable aux
collectivités
D'abord parce que Châtellerault, avec ses 35 000 habitants
et 97% de son territoire couvert par le réseau d'assainissement,
est un marché juteux. Mais un haut responsable de la
multinationale n'a pas hésité à dire que
son objectif principal était ailleurs : obtenir un arrêt
qui ferait jurisprudence contre toute collectivité voulant
mettre fin à ses contrats avec Vivendi pour se réapproprier,
directement ou via une communauté d'agglomération,
la maîtrise publique de l'eau, de l'assainissement, des
déchets L'affaire est bien de portée nationale.
Au moment où son PDG Jean-Marie Messier lance pour le
compte de la " World Company " l'assaut contre
l'exception culturelles française, sa firme veut, en
somme, anticiper sur l'obligation d'ouvrir tout service public,
aussi local soit-il, à la concurrence privée,
ce qui figure parmi les objectifs des négociations autour
de l'Accord général sur le commerce des services
(AGCS) et des marchés publics, relancées par l'OMC
à Doha. Vivendi craint bel et bien que la décision
de Châtellerault et les impasses des gestions privatisées
ne poussent à d'autres réappropriations publiques
qui priveraient la multinationale d'une de ses grandes sources
de profit alimentant ses autres secteurs de domination (communication,
édition). Observons que les communes n'ont pas cette
liberté puisqu'elles sont tenues d'affecter à
l'eau le produit des redevances de l'eau, à l'assainissement
celui de l'assainissement
Mener la bataille juridique devant l'opinion publique
Les élus de Châtellerault et les premiers juristes
consultés estiment, tout comme le prévoit l'actuel
projet de loi sur l'eau, que ce qui est applicable aux communes
doit être également applicable aux établissements
publics de coopération intercommunale et aux syndicats
mixtes auxquels elles ont transféré leurs compétences.
La décision de Châtellerault entre dans ce cadre
(régie directe qui ne réclame aucun appel d'offre)
à moins que, dans l'esprit de l'AGCS, "on"
ne se prépare à obliger les communes à
ouvrir à la concurrence du privé l'ensemble des
services qu'elles rendent à la population !
Vivendi n'aura de chances de gagner son procès que si
la bataille juridique se mène loin de l'opinion publique.
Il faut donc, à la fois, faire mesurer l'enjeu, faire
connaître les objectifs réels de Vivendi, soutenir
une démarche communale qui va dans le sens de la réappropriation
publique de services rendus à la collectivité,
dans le droit fil de l'intérêt général.
Si Châtellerault était condamné, des milliers
d'autres collectivités se trouveraient sans défense
face à la pieuvre. Coopération intercommunale
et syndicats mixtes perdraient leurs raisons d'être au
profit du pouvoir hégémonique des multinationales
qui contrôlent déjà majoritairement ce secteur,
s'en partagent géographiquement les profits et se gardant
bien de se faire des procès entre elles pour non respect
des règles de la concurrence !
Solidarité avec les élus et la population de Châtellerault,
publicité maximale sur l'affaire, débats publics,
appel à prises de position de conseils municipaux et
communautaires, actions spectaculaires sont à développer
au plus vite.
Attac se doit d'y contribuer énergiquement.