Dire qu’il y a une crise du logement en
France relève aujourd’hui de l’euphémisme
: on estime que près d’un million de logements
manquent à l’appel. Pire : c’est la ville
entière qui est en crise. Ses banlieues se révoltent,
pendant que les centres-villes se transforment en galeries commerciales
géantes, délaissant les habitants. Ceux d’entre
eux qui le peuvent participent à une course vers le pavillonnaire,
grignotant toujours plus les espaces périurbains, et
inscrivant l’urbanisme contemporain dans une non-durabilité
hallucinante. à l’heure de la crise énergétique,
nous fondons sans sourciller des villes tentaculaires, sans
centre, sans densité, sans sens politique.
" Impossible de maîtriser le mouvement ", plaident
certains élus locaux, qui savent pourtant, quand ils
le souhaitent, faire barrage à la construction de logements
sociaux sur le territoire de leur commune ! C’est ici
que l’expérience de Quetigny, ville nouvelle autoconstruite
de l’agglomération de Dijon, nous est utile : elle
illustre que l’urbanisme peut se mettre au service d’un
projet politique, et même d’un projet de société.
Quetigny, le contre-exemple d’un urbanisme techniciste
ou privatisé, nous montre comment penser la ville peut
construire la ville.
L'auteur, Hervé Vouillot,
né en 1943, originaire du Doubs, a fait ses études
à Besançon et à Dijon. Licencié
en Droit, agrégé en techniques économiques
de gestion, il a occupé divers mandats politiques : conseiller
général, conseiller régional, député.
élu au conseil municipal de Quetigny en 1971, il en sera
maire de 1984 à 2003. Vice-président de la communauté
d’agglomération dijonnaise jusqu’en 2005,
il est par ailleurs président fondateur de l’établissement
public foncier local de Côte-d’Or.
Avant-propos
La question du logement reste pour beaucoup
d’habitants de notre pays un problème majeur. Plus
d’un demi-siècle s’est écoulé
depuis le premier appel de l’Abbé Pierre... Le
pays s’est considérablement enrichi. Le pouvoir
d’achat moyen par ménage a été multiplié
par quatre, il a été construit davantage de logements
qu’il n’en existait en 1954. Mais beaucoup reste
à faire pour loger dignement l’ensemble des habitants.
Ce n’est pas seulement une question quantitative. C’est
aussi une façon de concevoir l’urbanisme. Les
grands ensembles, construits principalement dans les années
1960 et 1970, ont produit ce qu’il faut bien appeler
un désastre : des milliers de logements entassés
verticalement, dans le minimum d’assise au sol, pour
économiser du terrain et des matériaux, ont
engendré des cités sans vie, mais pas sans conflits.
Aujourd’hui, avec l’habitat pavillonnaire, de
nouveaux mirages sont proposés aux Français.
La ville s’étend démesurément,
dans des zones résidentielles composées de maisons
toutes identiques, éloignées de tout : commerces,
lieux de travail, transports urbains, équipements collectifs.
Ce développement en tache d’huile n’est
pas plus durable que la folie des grands ensembles, bien que
ce soit pour d’autres raisons.
Fatalité ? Non pas, l’histoire de Quetigny nous
le montre. En quatre décennies un petit village situé
aux portes de Dijon, la capitale bourguignonne, est devenu
une ville de 10 000 habitants. Cette explosion
démographique n’est évidemment pas une
originalité : toutes les communes rurales situées
en périphérie des villes ont connu une expansion
similaire, souvent d’ailleurs d’une ampleur encore
plus grande, au fur et à mesure que l’urbanisation
progressait.
Mais la commune de Quetigny a mené, dans le domaine
de l’urbanisme, une politique innovante et rigoureuse
pour devenir une ville, et pas une zone résidentielle
ou une banlieue. En 46 ans, des élections de 1959 à
celles de 2001, huit équipes municipales se sont succédé.
Elles ont été dirigées par Roger Rémond
de 1959 à 1984, par moi-même de 1984 à
2003 et aujourd’hui par Michel Bachelard. Le trait commun
de ces équipes municipales a été de faire
preuve d’originalité et de détermination
pour sortir des sentiers battus et innover.
Le 9 mars 1959, le conseil municipal de Quetigny, nouvellement
élu, décide de rompre avec le passé et
d’inventer sa propre voie vers le progrès. C’est
un village rebelle qui refuse de se voir imposer les solutions
imaginées depuis Dijon, la capitale régionale
si proche et si puissante. Une poignée d’hommes
autour de Roger Rémond vont révolutionner leur
village et inventer un projet à contre-courant des
idées de l’époque. Ils veulent faire de
leur commune une vraie ville, le contre-modèle des
grands ensembles qui se multiplient à l’époque
partout. Cette ville " à la campagne " a
même l’ambition de devenir une " ville pour
tous ". Ce petit poucet prétend organiser seul
son développement et parle " d’autogestion
" et de " municipalisation des sols ". Et il
imagine des solutions pour maîtriser le développement,
la maîtrise du foncier, surmonter les difficultés
initiales.
La décision du ministère de l’Agriculture
d’installer un complexe d’enseignement agricole
a beaucoup aidé, on le verra. Six ans plus tard, j’ai
eu la chance de rejoindre l’aventure humaine et collective
de la création de Quetigny. Le village rebelle de 1959
ne s’était pas assagi, ses capacités d’innovation
n’étaient pas épuisées. Après
avoir été une ville laboratoire en matière
de développement, Quetigny va témoigner d’un
dynamisme créateur en matière d’urbanisme,
en matière sociale, et sur le plan environnemental.
Ce livre s’efforce de rapporter fidèlement les
" choix fondateurs " de la ville, ses histoires
urbaines, et ses innovations sociales. Une cinquantaine d’années
après qu’a été donnée l’impulsion
initiale, la preuve a été faite qu’il
était possible de mêler harmonieusement habitat
social et accession à la propriété, de
concevoir des logements de qualité accessibles à
tous, de mettre à la disposition des habitants des
équipements collectifs conformes à leurs besoins
et de faire vivre la cité aussi bien dans le domaine
démocratique que dans le domaine économique.
L’expérience de Quetigny n’a rien de miraculeux.
Elle nous donne quelques clefs pour comprendre et agir. Dont
d’autres communes, d’autres équipes municipales,
d’autres citoyens décidés pourront s’inspirer.
Il ne s’agit pas, le lecteur l’aura deviné,
de raconter l’histoire de Quetigny, mais d’utiliser
cet exemple pour montrer que l’actuelle crise urbaine
n’est pas une fatalité. Qu’il est possible
de loger tout le monde dans des villes où il fait bon
vivre.
Innover c’est souvent aller à contre-courant
de l’opinion dominante et de la pensée unique.
A Quetigny, l’innovation a fait bon ménage avec
le suffrage universel. Quarante ans de continuité politique
contredisent bien des idées reçues. Puisse ce
livre donner de fortes raisons d’agir à tous
ceux qui rejettent la démagogie ou le populisme comme
principe d’action.
Ce livre évoque, pour finir, les problèmes actuels
de l’urbanisme dans notre pays. 50 ans après
le lancement des grands ensembles et surtout depuis la crise
des banlieues de l’automne 2005, ceux-ci font l’objet
d’un rejet unanime et sans appel. Faut-il pour autant
tomber dans un autre extrême et recouvrir le territoire
de pavillons à perte de vue ?
La crise du logement était une réalité
en 1960. Aujourd’hui, elle s’est aggravée,
alors même que la richesse par habitant a triplé
et que les clefs de l’urbanisme ont été
remises aux élus. Les maires et les élus du
suffrage universel sont-ils sourds aux besoins de leurs concitoyens
? Le développement durable est aujourd’hui partie
intégrante de notre vocabulaire, mais la crise de l’énergie
s’aggrave chaque jour et notre urbanisme l’ignore
superbement. L’urbanisme de l’après-pétrole
reste à inventer.
Peut-on concilier le droit au logement et un vrai développement
durable ? Ce n’est pas impossible. Cela dépend
de nous... et de nous seuls. Il n’est pas trop tard,
mais il n’y a plus de temps à perdre.
Hervé Vouillot
Sommaire
Préface
Avant propos
Un village se réveille aux portes
de la ville
La révolution des campagnes
Quetigny en 1959
Un changement de génération
La révolution silencieuse
Les folles années de l’urbanisme
Toujours plus grand, toujours plus haut !
Le " succès " de Billardon
Un modèle qui se généralise
Les Zup, ou le triomphe de la pensée unique
La marche vers l’Est
Un village décide de devenir
une ville
Le temps de la modernisation (1959-1961)
Le temps des interrogations...
et des opportunités (1961-1962)
Le tournant : de l’automne 1962 à juin 1963
Le temps des bâtisseurs (1964-1965)
Le projet politique des élus
Le projet d’urbanisme
Les trois cercles de la cité
Le défi financier
La municipalisation des sols
Un pari insensé
Au pied du mur : les propositions communales
Actualité des problèmes fonciers
La régie municipale, un outil
pour maîtriser le développement
Garder les clefs de l’opération
Les règles du jeu de la régie municipale
Clarté et efficacité
Les atouts de la régie
Le pari gagné
À la rencontre des nouveaux
habitants
Des ouvriers, des employés,...
et des intellectuels
Une ville insolite
La ville à la campagne
L’irruption de mai 68
La municipalité explique son projet
Une liste pour " l’autogestion municipale "
Les choix fondateurs de la ville
L’acte de naissance des espaces publics
Le choix de la couleur dans la ville
Accueillir Carrefour sans détruire la ville
Une ville pour tous
Un cœur pour la ville
Environnement : la jurisprudence Quetigny
Sept histoires urbaines
La première expropriation
Le premier " collège ouvert " du département
Une expérience d’habitat autogéré
Un parc à la place d’un boulevard
Solidarité avec l’humanitaire local
Le premier guichet unique de Côte d’Or
Les aînés au cœur de la ville
Lutter contre la ville à deux
vitesses
Une paupérisation rampante du parc social
Le refus du déclin, ou l’opération Cap Vert
Maîtrise, solidarité, démocratie, écologie
: des principes urbains
La maîtrise de l’aménagement
Un toit pour tous
L’emploi au cœur de l’équilibre social
Les équipements collectifs, piliers du lien social
La démocratie participative
Avec l’écologie, la ville globale
L’urbanisme de l’après pétrole
Des millions de logements nécessaires
Le malthusianisme des communes
Le grand défi
Le tout pavillonnaire
Pour d’autres modèles urbains
Conclusion :
Pour un nouvel urbanisme 145
Urbanisme et société 147
Urbanisme et économie 148
Urbanisme et politique 150