Une fraction grandissante du corps social
s'éloigne des expressions traditionnelles de la démocratie.
Comment comprendre cette évolution et comment agir
afin de construire une citoyenneté plus large et plus
effective ?
En s’appuyant sur l’expérience de l'Adels,
une longue histoire faite de réflexions et de rapports
interactifs avec les différents acteurs de la démocratie
locale, acceptons de sortir des sentiers battus et d'un "consensus
mou" bâti autour du thème trop commode de
la participation. Construire une dynamique citoyenne ne saurait
résulter d'un aménagement à la marge
de dispositifs conçus dans un contexte aujourd'hui
dépassé. C'est le contenu même du contrat
démocratique qui doit être maintenant redéfini.
Ce que certains ont nommé "le désenchantement
démocratique" frappe par son ampleur : les citoyens,
notamment ceux appartenant aux couches populaires, s'éloignent
de plus en plus des mécanismes traditionnels de la
démocratie. Une fracture civique profonde s'est aujourd'hui
creusée entre la représentation politique et
une large fraction de ceux qu'elle est censée représenter.
Le désenchantement civique
Cette fracture civique n'est pas apparue subitement ces dernières
années. Elle résulte au contraire d'une dégradation
étalée sur plus de vingt ans. Depuis ces années
70, l'abstention progresse très régulièrement.
Parallèlement, les votes d'évasion sur les listes
de partis non gouvernants ont également connu une très
forte extension à partir du milieu des années
80.
Que devient dans ces conditions le système représentatif
? D'autant que la sélection sociale est drastique,
il suffit de parcourir les taux d'abstention dans les quartiers
populaires ! Des maires se flattent d'êtres élus
avec 60% des voix, mais avec combien d'électeurs ?
Cette aggravation du désenchantement civique n'est
pas propre à la France. Dans la plupart des pays d'Europe
on constate une évolution comparable (avec quelques
exceptions) ainsi qu'une montée inquiétante
des votes populistes. C'est d'ailleurs la quasi-totalité
des pays développés (États unis d'Amérique,
Japon et même certains pays plus urbanisés du
Sud) qui se trouvent confrontés à une crise
des représentations collective plus ou moins comparable
compte tenu des disparités des systèmes politiques.
Ce croisement des approches temporelles et spatiales montre
très clairement que la démocratie est aujourd'hui
parvenue à un moment critique de son évolution
et qu'une menace pèse sur son avenir. Les causes de
cette situation sont évidemment multiples. Mais la
donnée essentielle doit être recherchée
dans la perte de sens de l'action publique. Les sociétés
modernes disposent-elles encore d'une capacité à
agir sur leur propre avenir ? Faute de quoi la politique n'a
plus de signification véritable. La crise de la représentation
politique n'est finalement que le sous-produit de cette absence
- réelle ou supposée, c'est une part du débat
- de capacité à améliorer le futur de
chacun, notamment celui des générations suivantes.
Les modèles anciens – de gauche et de droite
- qui fondaient le discours politique et sa projection vers
l'avenir se sont tous décomposés ; la politique
apparaît aujourd'hui comme réduite à la
gestion, voire à la simple lutte pour le pouvoir.
La société de l’incertitude
Cette situation s’est, de plus, développée
dans un contexte existentiel aggravant qu’est la société
de l’incertitude. Risques et incertitudes ne sont pas
identiques. Le risque est un aléas probabilisable,
qui peut donc être mutualisé : protection sociale,
assurances diverses, etc. tel n’est pas le cas de l’incertitude,
qui ne se prête à aucune projection sur l’avenir.
Durant les trente glorieuses, la croyance en une maîtrise
rationnelle du long terme était quasi générale,
la croissance rapide et régulière des années
45-73 avait permis cette acception du futur. Nous sommes aujourd’hui
immergés dans une phase où domine l’abolition
du projet. D’où le bouleversement des cadres
existentiels : hier, le fils pouvait, en dépit de conditions
de vie parfois difficiles, estimer qu’il virait sans
doute mieux que son père. Tel n’est pas le cas
aujourd’hui. D’où la transformation des
imaginaires collectifs ; la société de l’incertitude
a été intériorisée par les nouvelles
générations.
Il serait cependant erroné d’interpréter
l’approfondissement régulier de la crise de la
représentation politique comme l’expression d’un
phénomène de dépolitisation massive.
Nombre d’études de sciences politiques en témoignent
: dans leur majorité, les citoyens ne sont pas indifférents
à la chose publique, mais c’est la confiance
dans la classe politique, autrement dit la lisibilité
de l’utilité de son action qui sont ici en question.
Les exemples abondent de la réalité des attentes
du corps social à l’égard de l’action
politique, même si celles-ci sont souvent peu conformes
à une conception abstraite de l’intérêt
général. On assiste d’ailleurs, depuis
une dizaine d’année, à un renouveau de
l’engagement des jeunes générations dans
l’action publique et le militantisme, mais pour la grande
majorité, hors des formations partidaires. Et si cette
reprise d’intérêt s’est d’abord
portée au niveau le plus apparemment inatteignable,
la gouvernance mondiale, c’est précisément
afin d’agir là où la décision semble
la plus déterminante pour l’avenir. La réalité
de ce renouveau d’intérêt pour les mobilisations
politiques peut même parfois se vérifier dans
le champ électoral. Ainsi, lors de la dernière
élection présidentielle française, on
a pu constater un phénomène très significatif
: les 18-35 ans, qui s’étaient abstenus assez
massivement lors du premier tour (34 %), ont largement participé
au second tour avec moins de 22% d’abstention.
La différenciation des lieux de la prise de décision
Insensiblement, souvent sans que les acteurs le perçoivent,
la citoyenneté change aussi de contenu. De plus en
plus de décisions aux retombées importantes
sur la vie du citoyen comme sur l’avenir de sa descendance
relèvent de choix qui sont conçus et adoptés
à des niveaux de compétences multiples et très
souvent forts éloignés des échelles traditionnelles
de la démocratie (la commune, l’Etat). La différenciation
des lieux de la prise de décision (le quartier, l’intercommunalité,
la région, l’Europe, le monde) engendre des multi-appartenances
nouvelles qui ne sont pas encore suffisamment prises en compte
dans les réflexions sur la crise du rapport des citoyens
à la politique.
On ne redonnera pas de souffle à la pratique démocratique
sans prendre toute la mesure de ces profondes mutations du
processus de la prise de décision dans l’espace
élargi des échelles territoriales. Car un risque
majeur existe : tout changement institutionnel, même
fondé dans son principe, peux entraîner des effets
pervers pour la démocratie. Telle est la situation
de l’Europe actuelle. L’expérience des
lois de décentralisation de 1982-83 en témoignent
aussi : faute d’une réflexion novatrice sur la
place du citoyen, cette réforme, pourtant essentielle,
a renforcé les tendances à l’autoritarisme
d’élus locaux qui étaient de fait les
véritables destinataires de ces lois. Un " mixte
" existe entre l’émergence de l’incertitude
sociale comme trait caractéristique des sociétés
actuelles, la multiplication des appartenances et des lieux
de décisions qui en découle et la crise du rapport
des citoyens aux systèmes de représentation
hérités de l’histoire. Ainsi, le temps
est-il venu d’interroger les fondements du lien politique
en redéfinissant les contenus du contrat démocratique.
Redonner du sens à la politique suppose donc une réflexion
neuve quant aux contenus et aux objectifs de l’action
publique.
Pour un partage du pouvoir
La " démocratie participative " est aujourd’hui
à la mode, la plupart s’en réclament,
aussi bien élus qu’acteurs de la société
civile, et maintenant gauche et droite confondues . Mais ce
concept fourre-tout ne dit rien sur l’essentiel : participer,
certes, mais à quoi ? S’y côtoient donc
le meilleur et le pire, les pratiques innovantes comme la
manipulation et le clientélisme. Renouveler la démocratie
exige de sortir de ce salmigondis idéologiques. Développer
la participation des citoyens en termes de démocratie
suppose une réflexion précise sur l‘exercice
du pouvoir.
Le citoyen doit avoir, tout au long du mandat, la possibilité
d’intervenir dans des choix concernant son avenir. Car
la citoyenneté n’existe que dans l’action,
la durée et la capacité de peser sur ce qui
se décide. Ce qui suppose un partage du pouvoir, non
pour retirer à l’élu quelque part que
ce soit de sa légitimité, mais parce que dans
le monde du XXIe siècle, la décision ne peut
être pertinente qu’en se fondant sur une stratégie
d’acteurs. C’est à la fois à une
citoyenneté plus active comme à une représentation
politique plus investie dans cette construction partagée
de l’action publique qu’il convient aujourd’hui
de parvenir.
C’est donc les modes d’exercice du pouvoir qui
sont aujourd’hui à repenser si l’on souhaite
réellement parvenir à une participation effective
des citoyens à la chose publique. Œuvrer à
l’émergence d’une démocratie délibérative
suppose d’agir dans plusieurs directions :
- créer les conditions d’existence d’espaces
publics de délibérations, que l’on ne
saurait réduire aux pratiques dites de concertation
;
- prendre les initiatives susceptibles de contribuer à
former du jugement public, notamment en ce qui concerne les
enjeux majeurs de l’action publique. Autrement dit,
substituer une démarche d’appropriation aux facilités
de la " démocratie sondagière " ;
- mettre en œuvre des processus décisionnels impliquant
la pluralité des acteurs.
Une telle démocratie délibérative devrait
évidemment s’appuyer sur des dispositifs existants
(exemple : les conseils de quartier), mais en redéfinissant
leurs finalités et modes de fonctionnement. Dans le
même mouvement, de nouveaux " outils démocratiques
" pourraient être expérimentés et
mis en œuvre (conférences et jurys de citoyens,
évaluation démocratique des politiques publiques,
reconnaissance de l’expertise d’usage, budgets
participatifs.
L’efficience du gouvernement
de la cité
La qualité d’une décision dépend
aujourd’hui beaucoup plus que par le passé de
la mise en synergie d’une pluralité d’acteur.
Ainsi, une expertise d’usage réside au sein du
corps social, qui peut souvent se révéler essentiel
pour la qualité et la mise en œuvre d’un
projet. Les associations sont d’ailleurs souvent les
relais utiles d’un tel enrichissement collectif, sans
préjudice d’autres formes plus directes d’expression
des habitants (on songe ici, par exemple, aux conférences
de citoyens).
L’intérêt d’une gestion démocratique
des projets ne se réduit pas au respect de l’éthique
nécessaire à la vie en société,
ce qui est évidemment essentiel, mais consiste également
en un apport devenu incontournable à l’efficience
du gouvernement de la cité.
La citoyenneté active est sans doute quelque part une
intrusion du culturel dans le champ de la politique. Pour
quoi luttons nous ? Évidemment pour transformer les
conditions d’existence de chacun et assurer le sort
des générations futures, autrement dit pour
produire du changement à finalité humaniste.
Si la crise actuelle de la relation du citoyen à la
politique trouve son fondement dans la perte de sens de celle-ci,
alors c’est dans le " à quoi ça sert
? " que se situe la seule source possible de son renouvellement.
C’est en traitant de questions très concrètes
qui concernent la vie de chacun dans ses perspectives de développement
que le citoyen peut retrouver le chemin du lien politique.
On ne participe pas durablement pour l’intérêt
des dispositifs, voire pour la qualité des réformes
institutionnelles ou en fonction d’une morale politique,
mais pour des objectifs palpables et directement compréhensibles.
Il ne s’agit pas de proximité, si ce n’est
celle de la compréhension, de la lisibilité
et de la crédibilité, mais de la capacité
à agir sur des choix collectifs, du micro au plus global,
du local au mondial. Contrairement à une idée
reçue, tout peut permettre l’engagement quelque
soit l’ambition de l’action, à condition
que les choix prennent sens et s’intègrent à
de la faisabilité.
C’est bien la légitimité de l’action
publique qui doit être re-interrogée et redéfinie.
Celle-ci a jusqu’ici été conçue
dans le seul cadre de la délégation de pouvoir
issue du système électoral. Le propos n’est
pas de remettre en cause ce dispositif essentiel de l’exercice
de la démocratie. Mais le champ de la représentation
politique ne couvre pas tous les possibles du lien politique,
qui ne saurait être réduit à ses temps
électoraux. Comprendre les enjeux de l’action
publique et se les approprier ne passe finalement qu’assez
marginalement par le temps de l’élection et ne
peut résulter de la seule information. C’est
dans le vécu, parfois quotidien, que se construit en
réalité le rapport au bien collectif et, par
là, à l’intérêt général.
Dans le contexte actuel, le renouvellement de la démocratie
prend la dimension d’une révolution culturelle
qui concerne à la fois le rôle de l’élu
et le regard que porte le citoyen sur sa place dans l’espace
public. Il s’agit de sortir des raisonnements statiques
et hiérarchiques afin de passer à des dynamiques
entre acteurs à sommes positives.
Bernard Deljarrie – Serge Depaquit
Président et vice-président de l’Adels |