Les années 70 sont souvent oubliées
ou dénigrées : " Utopiques ! ", "
Idéologiques ", " Rien à voir avec aujourd’hui
". Et pourtant, de multiples fils nous rattachent à
elles : discontinus ou recomposés, nous les avons démêlés.
Mettre au jour les choix qui ont construit la force du Parti
socialiste, c’est réentendre les multiples questions
qui ont agité les clubs, la CFDT, des associations :
à quoi servent des partis ? Peut-o mettre en cause la
division des rôles entre parti, syndicat et association
? Nous avons retrouvé l’exigence de construire
un parti ouvert, qui ferait participer les citoyens à
l’élaboration d’un programme politique. Longtemps
enfouie, elle a ressurgi avec les mobilisations du 21 avril
2002. Mouvement social : les années 70 réinventent
l’expression, la chargent de dire les nouveaux thèmes
de lutte. Avec les féministes et les écologistes,
elle porte les exigences de nouveaux thèmes de lutte.
Avec les féministes et les écologistes, elle porte
les exigences de nouveaux rapports entre sexes, entre les hommes
et la nature. Elle devient l’emblème de nouvelles
formes d’engagement. Les années 70 interpellent
le politique : de mai 68 à Lip, du mouvement de libération
des femmes à la dénonciation du totalitarisme,
elles explorent ses limites. De nouvelles figures se sont esquissées
avec l’autogestion, la démocratie participative.
Aujourd’hui reformulées avec l’expérience
des années 80, ces questions fondent celle d’aujourd’hui
: qu’est-ce qui donne sens à une vie en commun
? En redécouvrant ce passé, nous pouvons mieux
comprendre les appels du monde d’aujourd’hui. Car
" l’incompréhension du présent naît
fatalement de l’ignorance du passé. " (Marc
Bloch)
Introduction
de l'ouvrage
Les années 1970 sont souvent oubliées
ou dénigrées : " utopiques " ! "
idéologiques " ! " Rien à voir avec
aujourd’hui " ! Et pourtant, de multiples fils nous
rattachent à elles. Discontinus ou recomposés,
nous les avons démêlés parce que les questions
actuelles sur les fondements de la Cité, sur les nouvelles
formes d’action collective, sur la place du politique,
sur la reconstruction des forces de gauche, empruntent en partie
leurs termes, leurs arguments à cette période.
Elles portent la marque de la façon dont la séduction
du Parti socialiste, les faiblesses du PSU et des nouveaux mouvements,
la rigidité du Parti communiste, dans un contexte de
transformation de la donne économique et internationale,
ont composé le jeu, trié et classé forces
et thèmes.
L’abstention électorale et, plus largement, le
discrédit de la classe politique amplifié par
les affaires ont réactivé la vieille question
du déclin de l’intérêt pour la politique,
relancé l’espoir de " faire de la politique
autrement ". Au-delà, c’est le politique lui-même
qui est interrogé : qu’est-ce qui, dans une société,
donne sens à une vie en commun ? Quels moyens les hommes
se donnent-ils pour conduire les évolutions, pour réguler
les conflits ? Comment se constitue le politique dans une société
d’individus ? Ces questions plongent leurs racines dans
les années 1970, dans l’entrechoc des pièces
qui se sont jouées : entre le Parti socialiste montant
et des forces associatives et syndicales qui affichaient leur
volonté de donner au politique et à la politique
de nouvelles dimensions ; entre le Parti socialiste et le Parti
communiste ; entre les rêves de socialisme et les refus
des " socialismes réels " soviétique
ou chinois.
Que veut dire aujourd’hui s’engager, agir pour une
cause ? Alors que les organisations traditionnelles ont fondu,
d’autres modes d’engagement attirent, parfois éphémères,
souvent sur une base éthique, humanitaire. Les mobilisations
pour une autre mondialisation, des mouvements tels Attac (1),
Droit au logement, Agir contre le chômage, ou Motivé(e)s
interpellent le triptyque parti, syndicat, association et la
capacité de ces organisations à proposer des modes
d’expression et d’action adaptés. Elles prolongent
ainsi les questions qu’avaient formulées la CFDT
et des associations sur les fondements et la pertinence de la
division des rôles entre organisations.
Combien de fois entend-on aujourd’hui annoncer un "
mouvement social " ? Mais ce n’est que le faible
écho d’une expression qui a trouvé toute
sa force dans les années 1970 : désignant à
la fois un grand mouvement de masse et les mobilisations féministes,
écologistes ou du cadre de vie, elle a fait émerger
de nouveaux thèmes d’action et expérimenté
de nouvelles formes d’engagement. Pourquoi a-t-elle refait
surface à propos des grèves de novembre-décembre
1995 ? Peut-elle porter d’autres potentialités
que de devenir le cache-sexe de presque tout arrêt de
travail ?
Politique, formes d’organisation et d’expression,
raisons d’agir avec d’autres, ces questions composent
la trame de la démocratie. La forme de la démocratie
est au cœur de la réflexion actuelle : la "
démocratie de proximité " peut-elle pallier
les limites de la démocratie représentative ?
Selon quelles modalités l’expression des citoyens,
l’élaboration d’une expertise contribuant
aux choix politiques, aux décisions d’aménagement
peuvent-elles s’adapter au niveau d’éducation,
à la multiplication des moyens d’information, à
la diversification des lieux de débats, à la diffusion
de compétences et de responsabilités ? C’est
cette possibilité de passer d’une démocratie
simple et frileuse à une démocratie complexe,
donnant à la participation des hommes et des femmes un
sens concret, singulier, à l’élaboration
des principes de la vie commune, qui a été esquissée
dans les années 1970.
Ce livre propose une archéologie. Dans les ombres de
la mémoire, certains événements parlent
encore, plus ou moins faiblement : Changer la vie, Programme
commun de la gauche, Lip, Larzac, Assises du socialisme, pratiques
d’avortement, Plogoff… Ils sont les témoins
de façons de penser et d’agir qui composent pour
une part le cadre de pensée et d’action actuel
parce qu’ils ont expérimenté des possibles,
au-delà des limites de l’illégal, de l’impensable
ou des nécessités matérielles. On peut
maintenant avoir l’illusion d’un partage évident
entre le possible et l’impossible, le rationnel et l’utopique
qui aurait conduit à notre présent. Mais c’est
effacer la multiplicité des expériences, l’entrelacs
des voies qui ont donné à ces années leur
caractère exceptionnel de laboratoire d’idées
et de pratiques. Des choix ont été faits parmi
un éventail de possibles : lesquels ? Parmi quelles autres
possibilités ? Pourquoi ?
Redonner sens aux paroles gelées
(2)
À écouter aujourd’hui les années
1970, on a aussi le sentiment d’être projeté
dans un monde étrange (3) : c’était au temps
où l’État concentrait les principales compétences,
où il y avait encore l’ORTF donnant le choix entre
trois chaînes d’État, mais pas de radios
privées pouvant émettre de l’intérieur
des frontières ; c’était au temps où
les Trente glorieuses croyaient encore qu’elles seraient
plus nombreuses ; où la crise du pétrole et les
vagues de licenciements ne s’appelaient pas encore "
la crise " ; c’était au temps où à
gauche il était question de " prendre le pouvoir
", où le dirigeant du Parti socialiste chantait
l’Internationale, le poing levé, dans les meetings…
Aussi me semble-t-il nécessaire de décrypter le
sens et les enjeux derrière les mots d’époque,
de desceller les propos qui hier semblaient couler de source
et sont aujourd’hui bétonnés. Pour redonner
sens à des paroles gelées, à des pratiques
solidifiées.
S’il est une écume qu’a laissée derrière
lui l’après 1968, c’est bien l’affirmation
" tout est politique ". L’expression à
la fois dévoile, dénonce, incite à la vigilance
et appelle à une redéfinition. Par l’exagération,
elle dit une logique du temps, ce " tout " ("
Ce que nous voulons : tout ! " proclament les militants
de Vive la révolution), cette généralité
dont témoignent aussi les maximes du Petit livre rouge
(" Le pouvoir est au bout du fusil ") et les appels
de Guevara (" Créer deux, trois, de nombreux Viêt
Nam (4) ") ; cet absolu qui rapproche marxisme et catholicisme,
séduit une jeunesse en quête de reconnaissance.
L’affirmation, en provoquant l’incrédulité,
interpelle les évidences et les pensées instituées.
Dans la lignée du marxisme, elle révèle
les dessous des pouvoirs et des savoirs : est politique la domination
de la bourgeoisie, est politique le contenu des messages qu’elle
diffuse, de la radio à l’enseignement ; et inversement,
sont politiques la dénonciation de ce pouvoir, l’engagement
pour " la cause du peuple " ou du prolétariat…
En ce sens, " Tout est politique " instaure un raisonnement
en termes d’opposition de classes sociales et appelle
chacun à un choix. L’écho est bien perceptible
dans une génération, celle qui, achevant ses études,
doit prendre un métier, et dans les professions les plus
exposées : les enseignants, les travailleurs sociaux,
plus brièvement la magistrature et la médecine,
porteront la trace durable de cette interpellation.
" Tout est politique " fraie aussi des voies hors
du marxisme. Lorsque les écologistes, en juin 1973, proclament
à la conférence de Stockholm " l’environnement,
c’est de la politique (5) ", ils élargissent
le politique à un ensemble de domaines : le rapport de
l’homme et de la nature, la préservation des ressources,
le mode de développement, la société de
consommation. Politique porte alors la dénonciation d’une
logique qui sera qualifiée de " productiviste "
et " économiste ", le terme de " capitaliste
" ne suffisant pas à la caractériser. La
bataille menée par le mouvement de libération
des femmes pour démontrer que des problèmes personnels,
privés, tels l’avortement ou le viol peuvent être
politiques, ouvre aussi la voie à un changement de regard
et à un ressourcement du politique : du pouvoir, des
institutions, vers les individus. Le slogan " Tout est
politique " révèle la démarche d’entre-deux
des années 1970, la façon dont des transformations
sociales et culturelles cherchent d’abord à se
dire dans les mots du marxisme en les étirant, puis les
font éclater, les débordent, empruntent à
d’autres registres. L’extension et la valorisation
du politique prennent sens alors comme premières affirmations
d’une société d’individus, expression
de nouvelles valeurs culturelles, besoin d’une redéfinition
des cadres de pensée.
Les années 1970 sont comme obsédées par
le pouvoir : il est dévoilé, dénoncé
et impatiemment recherché. Familier aux partis de gauche
et d’extrême gauche, aux syndicats et aux associations,
aux mouvements sociaux, le terme est fortement polysémique.
À une approche institutionnelle décentralisatrice
se mêlent d’autres visions, apparemment plus radicales.
" Prendre le pouvoir ", dit-on de l’extrême
gauche à la gauche. On croit aujourd’hui entendre
un appel à l’insurrection ! Elle exprimait pour
certains l’image d’une révolution ou disait
l’envie de secouer " une société autoritaire,
conservatrice, poussiéreuse " : " Nous ne voulions
pas le pouvoir, dit Rony Brauman, nous en voulions au pouvoir
en général, à tous les pouvoirs. Nous pouvions
passer devant le Parlement sans même y faire attention
(6) ! " Mais conquérir le pouvoir signifie couramment
remporter la majorité aux élections, dans une
enflure verbale alors gonflée de l’air du temps.
" Pouvoir " se diffracte souvent aussi en un faisceau
de " pouvoirs ". En écho démagogique
de formules soixante-huitardes, François Mitterrand proclame
ainsi en 1972 : " Pouvoir aux citoyens dans la gestion
publique, du village à l’État, pouvoir aux
travailleurs dans l’entreprise (7). " Cette démultiplication
du pouvoir, qui a surtout été développée
par le PSU, permet de casser ou d’atténuer la conception
d’un pouvoir unique et déterminant, de faire une
place à de nouveaux champs – économique,
culturel, relations de travail, de genre –, de valoriser
l’exercice de responsabilités locales. Mais elle
modifie du même coup l’idée de pouvoir :
elle l’éloigne de son expression institutionnelle
et le rapproche de la société ; il devient "
contrôle ", gestion par la société
elle-même, autogestion…
" Pouvoir " et " citoyen " sont les deux
termes délimitant le cadre dans lequel la démocratie
est alors pensée. C’est le rapport du citoyen au(x)
pouvoir(s) qui définit cette conception de la démocratie.
Exprimée par de nombreux clubs et associations, elle
emprunte ses traits à une tradition ancienne faisant
du citoyen un " véritable animal politique "
: le citoyen est actif, prend des responsabilités. Cette
figure du citoyen permet de marquer une distinction avec d’autres
façons d’envisager le pouvoir du peuple : celle,
abstraite, de la volonté générale exprimée
par la nation, celle du nombre – nombre de voix ou masse
–, celle de l’opinion – non ou mal informée,
non guidée par la raison, sans compétence –,
qui fondent chacune une conception de la démocratie.
Ainsi, le citoyen informé, rationnel et engagé
prend-il sens dans une démocratie qui associe représentation
et participation, dont les années 1970 dessinent les
traits.
Cette conception est aujourd’hui surtout exprimée
par des associations, après une brève envolée
vers des " entreprises citoyennes " dans les années
1990. Un nouveau sens est apparu qui lie la citoyenneté
à la nationalité : le citoyen est souvent pensé
comme le Français. Ainsi l’idée de citoyen
s’est-elle détachée de celle de l’engagement
politique, de la prise de responsabilité ; l’action
par laquelle le citoyen prouve sa qualité est le vote
; les autres actions relèvent du militantisme.
Politique, pouvoir et citoyen, témoins d’une face
d’un monde qui nous est devenu étrangère,
sont des jalons dans la construction de la démocratie.
Ce sont ces fils tendus jusqu’à nous que j’ai
tenté de démêler, afin de mieux comprendre
comment aujourd’hui il est possible de redonner sens à
la vie des hommes dans la Cité.
Un déplacement de regard
Ce livre est construit sur un écart. Au croisement de
la science politique et de l’histoire, il cherche à
cerner le basculement d’un monde dans un autre, ce temps
suspendu entre ce qui n’est plus possible, ce qu’on
(moi, chacun) ne veut plus, ce qu’on combat, et ce qu’on
subit, accepte ou
choisit.
Il partage ainsi l’expérience d’une génération
qui a pris ses distances avec un socialisme idéalisé,
avec le rêve d’un " changement de société
", qui a renoncé aux oppositions toutes faites de
la bourgeoisie et du prolétariat, de la réforme
et de la révolution, et cherché entre zooms et
kaléidoscopes les meilleurs outils pour appréhender
la complexité des mutations en cours…
Mais ce livre est aussi l’expression d’un écart
assumé depuis un engagement à l’extrême
gauche dans les années 1970. Je ne partage pas les dénonciations
ou les reniements de ceux qui voient dans 1968 et les années
1970 l’origine de l’individualisme actuel et de
la crise de la représentation. Je ne pense pas non plus
que cette décennie soit juste bonne à jeter aux
oubliettes, ou qu’elle soit si étrangère
qu’on pourrait considérer qu’elle a cessé
d’émettre. Ce retour sur les années 1970
trouve sa source dans la volonté d’apporter un
éclairage sur aujourd’hui : ce sont les questions
d’aujourd’hui qui ont guidé ma relecture
du passé, qui m’ont permis de réévaluer
des jugements, d’analyser des choix faits à l’époque,
de reformuler des débats gelés dans leur jargon,
de montrer comment ils contribuent à former les espaces
d’action et de réflexion actuels.
Ce tissage de liens entre hier et aujourd’hui repose sur
un déplacement de regard : le politologue se fait historien.
Ce livre est en effet pour une part le produit de ma relecture
critique de sources recueillies au début des années
1980 pour une thèse de science politique (8). Ainsi nombre
de documents de l’époque prennent-ils sens aujourd’hui
par la façon même dont ils ont été
élaborés, utilisés, conservés, deviennent-ils
les témoins de pratiques concrètes de démocratie.
Le deuxième volet des sources a été constitué
à l’occasion de ce livre afin d’élargir
le champ étudié et de prendre en compte les recherches
existantes.
Pour éclairer les débats sur le rôle des
partis et des autres organisations dans l’exercice de
la démocratie, je me suis intéressée au
nouveau parti qui se crée au tout début des années
1970, le Parti socialiste. Je me suis appuyée sur les
textes officiels du Parti socialiste, sur les documents préparatoires
des congrès et la presse des divers courants. Je les
ai complétés par des documents à diffusion
externe : les nombreuses publications thématiques et
les comptes rendus de réunions avec des militants associatifs,
des écologistes, des féministes…, et par
les études récentes sur l’évolution
du Parti socialiste et sur ses militants. Ces sources sont mises
en perspective avec les textes du Parti communiste et de l’Union
de la gauche sur certains thèmes. Je me suis aussi intéressée
aux organisations qui ont le plus contribué aux réflexions
sur le politique et les formes de démocratie : le PSU,
la CFDT et des associations typiques des ambiguïtés
d’une époque, Économie et Humanisme, Vie
nouvelle, la Confédération syndicale du cadre
de vie (CSCV). Leur presse et les documents de congrès,
les comptes rendus de réunions archivés ont fourni
la matière de la réflexion. Pour les mouvements
écologiste et féministe, j’ai travaillé
sur leur presse et divers documents publiés. Pour étayer
ma réflexion critique sur ces sources, j’ai réalisé,
en 2002, un ensemble d’entretiens avec divers acteurs
et connaisseurs de la période : Jacques Julliard, Alain
Touraine, Michel Winock, des militantes féministes…
Ces entretiens, mis en regard de ceux réalisés
vingt ans auparavant avec des militants ou responsables du PS,
de la CFDT et d’associations, contribuent à donner
aux faits analysés leur épaisseur de significations.
Ils confèrent à l’écart avec une
période vécue la complexité du palimpseste.
L’étude des questions actuelles posées aux
partis politiques et à l’exercice de la démocratie
se fonde sur des sources publiées : dossiers de presse,
interviews, documents et débats préparatoires
de congrès du Parti socialiste et de divers mouvements
ou associations (courant altermondialiste, organisations humanitaires
ou caritatives…). Elle prolonge des études menées
sur l’expérimentation de pratiques de concertation
dans le cadre de la politique de la Ville, de formes d’organisation
plurielles, sur les redéfinitions du politique (9).
Trois fils tendus entre hier et aujourd’hui
Ce livre montre comment le champ des possibles, semé
à la fin des années 1960, s’est progressivement
refermé avec la structuration du Parti socialiste et
les transformations du contexte économique et social.
L’histoire que je trace n’est pas celle de la fabrication
d’un entonnoir-éteignoir d’idées,
mais celle de vagues qui enflent et refluent chacune à
leur rythme, se succèdent ou se chevauchent, et basculent
au faîte de la décennie : entre Lip occupé
et Lip liquidé, entre L’Archipel du Goulag et l’évacuation
de Pnom-Penh par les Khmers rouges, entre la signature du Programme
commun et la rupture de l’Union de la gauche. Suivons
les fils de l’histoire.
Le premier fil est celui des formes d’organisation –
parti, syndicat, association. Il mène de la distinction
des domaines et des rôles produite par le mouvement ouvrier,
de sa théorisation par le léninisme, aux remises
en cause qui accompagnent la restructuration de la gauche dans
les années 1960. Nous écouterons les propositions
qui s’élaborent dans les clubs, dans les rencontres
socialistes, pour régénérer les partis
politiques, ou les remplacer par des organisations ouvertes,
plurielles, pour créer des médiations entre les
citoyens et l’exercice du pouvoir politique. De ce remue-méninges
qui bat son plein avec la genèse du Parti socialiste,
nous verrons aussi la clôture : les Assises du socialisme
de 1974.
Le deuxième fil est le mouvement social. Dans les années
1970, la notion se démêle de l’histoire du
mouvement ouvrier, interpelle les organisations traditionnelles
sur leurs fondements et leur capacité à s’adapter
aux évolutions sociales, se fait l’emblème
de nouveaux thèmes de lutte. Ce fil est un révélateur
de la période. Ondulant entre ancien et nouveau, entre
singulier et pluriel, " mouvement social " dit la
diversité, et devient un support privilégié
pour exprimer à la fois la force des mobilisations, réelles
ou potentielles, et la nouveauté. Aussi suscite-t-il
toutes sortes de débats, à la CFDT, dans des associations,
au Parti socialiste et bien au-delà. Ils nous intéressent
aujourd’hui parce qu’ils ont pour enjeu la reconnaissance
de nouveaux thèmes, de nouvelles formes d’engagement,
de nouveaux rapports au politique. Nous montrerons aussi comment
les espoirs suscités par l’idée de mouvement
social se teignent peu à peu d’illusions, préparant
ainsi à la fois l’état de grâce de
l’après 81 et l’étonnement de certains.
Le troisième fil mène à l’interpellation
du politique. Mais qu’est-ce donc que le politique ? Qu’est-ce
qui est politique ? Quel est son rôle ? se demandent de
diverses façons les années 1970. Le fil court
des chrétiens engagés à gauche, du mouvement
de Mai 68, aux luttes écologistes, féministes,
pour le cadre de vie, aux mobilisations de soutien au Solidarnosc
polonais et aux dissidents soviétiques. Il éprouve
la solidité de la division des rôles (entre organisations,
entre hommes et femmes…), la capacité des nouveaux
mouvements sociaux à faire de la politique autrement,
les limites entre le privé et le politique. L’interpellation
du politique dessine de nouvelles figures, avec la valorisation
du local, de l’autogestion, l’invention d’une
démocratie participative… Mais sa redéfinition
est restée en suspens.
L’épilogue qui boucle ce parcours l’ouvre
sur aujourd’hui. Le legs des années 1970, nous
ne pouvons l’éluder : il s’est rappelé
à nous avec les résurgences du mouvement social,
en 1986, 1995, 2003, avec les mouvements de lutte contre la
mondialisation, avec l’abstention massive et tenace. Le
legs, c’est aussi un ensemble de questions, aujourd’hui
reformulées par l’expérience des années
1980, qui permettent une redéfinition du politique et
des formes de démocratie.
1. Association pour la taxation des transactions financières
et l’aide au citoyen.
2. Rabelais, dans Le Quart Livre, imagine que des paroles proférées
lors d’une bataille ont gelé en l’air et
que " la rigueur de l’hyver passée, [...]
elles fondent et sont ouyes " (chap. lvi).
3. Au début de sa thèse, Xavier Vigna témoigne
de ce sentiment d’étrangeté qui saisit l’historien:
" Le passé serait devenu barbare, et donc totalement
étranger. Ou bien
du discours entier rêvé, ne subsisteraient plus
que des fragments insanes et inutilisables " (Actions ouvrières
et politiques à l’usine en France dans les années
68, Paris VIII, 2003, p. 1).
4. Franck R., " Imaginaire politique et figures symboliques
internationales… ", Dreyfus-Armand G., Frank R.,
Lévy M. F., Zancarini-Fournel M. (dir.), Les années
68. Le temps de la contestation, Complexe, 2000, p. 31-47.
5. Cité par Vadrot C.-M., Déclaration des droits
de la nature, Stock, 1973, p. 14.
6. Brauman R., " Témoignage ", Revue française
d’histoire des idées politiques, 1995, 2e semestre,
p. 378.
7. Mitterrand F., Politique, Fayard, 1977, p. 524.
8. Hatzfeld H., Les relations entre le Parti socialiste, la
CFDT et le mouvement social (1971-1981), thèse de doctorat
d’État de science politique, Institut d’études
politiques de Paris, juin 1987, Lavau G. (dir.).
9. En collaboration avec Hatzfeld M. et Ringart N. : Quand la
marge est créatrice. Les interstices urbains, initiateurs
d’emploi, Éditions de l’Aube, 1998 ; "
La recomposition des systèmes d’acteurs à
travers la recherche de légitimité des Régies
de quartier ", Les régies de quartier. Expérience
et développements. Regards de chercheurs, La Documentation
française, Plan urbain, 1994. Hatzfeld H., " Régulations
sociales et redéfinition du politique : les apports de
structures de partenariat locales ", contribution au Ve
Congrès de l’Association française de science
politique, 22-26 avril 1996.
sommaire
Introduction
Redonner sens aux paroles gelées
Un déplacement de regard
Trois fils tendus entre hier et aujourd’hui
* PREMIERE PARTIE : les organisations
en débat
CHAPITRE 1 : Parti, syndicat, association
: une genèse tourmentée
La lente distinction des organisations
Le processus français
Un mouvement ouvrier exclu des droits sociaux et politiques
L’accès à la scène politique :
des insurrections aux partis
Une volonté de reconnaissance et d’intégration
Des fonctions de représentation différentes
De la représentation contractuelle à la représentation
institutionnelle
L’originalité du processus français
L’ordre chronologique d’apparition
Des structures différentes
La régulation des conflits sociaux
Parti, syndicat, association
Le parti politique
Le syndicat
L’association
CHAPITRE 2 : Une division des rôles
contestée
Les formes de division des rôles
Une division instrumentale
Une division fonctionnelle
Le refus de la division des rôles
Les fondements du partage des rôles
Le rapport entre économique et politique
Le rapport entre chargement social et changement politique
Le rapport entre individu et société
L’absence de médiations
CHAPITRE 3 : Les sources du remue-méninges
des années 1970
Suppléer à la défaillance partisane
La contestation du monopole des partis politiques
Définir un projet politique
Le croisement des réseaux
La diaspora mendésiste : un réseau d’influence
puissant
Le réseau Reconstruction
Le réseau du club Jean Moulin
CHAPITRE4
: La recherche de nouvelles formes d’organisation
Grouper les forces : les modèles agrégatifs
La constitution d’un nouveau parti socialiste
La formation de l’Union de la gauche
Par quoi remplacer les partis ? Les modèles subsitutifs
Le rêve du " parti ouvert "
Le PSU : l’échec d’un substitut
Des atouts
L’échec de la médiation politique
Remplacer le parti par une autre organisation
Remplacer les partis par des organisations temporaires
Simuler le parti : l’exemple des GAM
Le " quasi-parti " : le cas de la CFDT
La porosité des frontières : la recherche d’une
médiation politique
Régénérer les partis politiques
Les clubs : un creuset pour un nouveau type de parti ?
Influer sur les forces politiques
CHAPITRE 5 : La restriction des choix
: les Assises pour le socialisme
Les préalables
Dans la foulée de l’élection présidentielle
1974 : une année de partage des eaux
Les enjeux stratégiques de la CFDT
Un choix stratégique
Une fausse ambiguïté
La tactique du malentendu
Que faire du PS ?
Remplacer le PS ?
L’interprétation du modèle travailliste
Le parti ouvert
Le " parti chilien "
Le parti radical italien
Transformer le PS ?
Pour en faire un parti dirigeant les luttes ?
Pour développer une expérience autogestionnaire
?
Pour rénover les pratiques militantes ?
Pour que les associations et syndicats contribuent à
un projet politique ?
Les réticences du PS
Une réticence dominante au sein des courants du PS
Le retournement du CERES : des fondements culturels et stratégiques
Combattre le PS ?
Au PSU : la domination de l’opposition aux Assises
À la CFDT : séduction et répulsion
Dans les associations : réticences à l’égard
du politique
La signification des Assises
Un apport qualitatif au PS
L’achèvement de la construction d’une force
socialiste
Un échange symbolique d’atouts
* DEUXIEME PARTIE :Mouvement
social : la quête d’une alternative
CHAPITRE 1 : Mouvement social, singulier
et pluriel
Un substitut à " mouvement ouvrier "
Le mouvement social, forme d’action collective
La défense d’une cause
Une organisation très variable
Participation et conflictualité
La politisation
Une arène spécifique
CHAPITRE 2 : La quête de la
nouveauté
Une rupture conceptuelle
Les critères de la nouveauté
Formes d’organisation et répertoires d’action
Revendications et valeurs
L’identité des acteurs
Une identité sociale ?
Une identité culturelle ?
Le rapport au politique
CHAPITRE 3 : La chasse au snark
Touraine, héraut du mouvement social
L’acteur central du conflit social
" Pour la direction de l’historicité "
Un seul mouvement social
Des mouvements sociaux qui n’en sont pas vraiment
Le mouvement ouvrier : les limites d’un modèle
Le mouvement anti-nucléaire : espoirs et désillusions
Les désillusions
Un déplacement de regard
Une volonté anti-économiste
L’institution du social, acteur et sujet politique
Un remplaçant du mouvement ouvrier
CHAPITRE4
: Une réalité contestée
Une reconnaissance limitée et déphasée
Au Parti socialiste
À la CFDT
Le mythe durable d’une mobilisation populaire
Des intrus perturbateurs : les nouveaux mouvements sociaux
Dénonciations et oppositions
La CGT " contre les arguments obscurantistes "
Soutiens et convergences
À la CFDT : un prolongement des revendications hors
travail
À la CGT : l’ouverture féministe, enjeu
dans l’affranchissement du PCF
Concurrences et récupérations
Une esquisse tardive à la CGT
Les capteurs du PS
Des opérations ciblées
CHAPITRE 5 : Des pistes ouvertes
Dire les mutations sociales…
De la classe au groupe social
De l’unité à la diversité
De l’ouvrier au social
… et poser de nouvelles questions
Pourquoi se mobilise-t-on ?
Qu’est-ce qui fait lien ?
Les rapports sociaux…
Exploités, opprimés, aliénés
Aspirations…
À quelles conditions la société peut-elle
changer ?
* TROISIEME PARTIE : L’interpellation
du politique
CHAPITRE 1 : L’État
et les citoyens
Les transformations du rapport à l’État
Le renouvellement des hommes et des idées
Rationaliser et moderniser l’action de l’État
Les outils : planification et aménagement du territoire
Des idées qui transgressent des tabous à gauche
Donner une place aux citoyens
Réhabiliter le citoyen
Décentraliser
Des évolutions significatives
Des différences d’enjeux
Déplacer les compétences
" Démocratiser les institutions "
" Donner le pouvoir aux citoyens "
La planification démocratique
L’ajout d’une dimension politique à une
démarche technique
Le sens ambigu de " démocratique " : la finalité
de la planification…
… la mise en œuvre par les représentants
politiques et syndicaux de gauche
… la défense d’un intérêt
de classe
Une fonction de régulation
CHAPITRE 2 : L’invention du
local
Le déplacement vers le local
La définition de lieux spécifiques…
… fondés sur des intérêts propres
La reconnaissance d’une dimension politique
Une reconnaissance conflictuelle
Émanciper les communes et valoriser les citoyens
Reconstituer un tissu social
Le quartier, lieu emblématique
Régénérer la démocratie
CHAPITRE 3 : La participation, remède de la démocratie
?
Du domaine économique…
… au domaine politique
L’entrée par l’échelon local
Une revendication à résonances multiples
La participation comme consultation : " à l’ombre
du pouvoir "
L’institutionnalisation de la participation
Des effets contestés dès l’origine
La participation comme concertation : un pouvoir partagé
?
La matrice du Plan
La concertation politique : une revendication largement partagée
Concertation bidon ?
La démocratie participative, remède de la démocratie
représentative ?
Le renouvellement des critiques
" Contre la politique professionnelle "
La construction de l’idée de " démocratie
participative "
La démocratie participative, complément et correctif
de la démocratie représentative
La démocratie participative, outil de contestation
du système politique
Les limites de l’articulation entre représentation
et participation
L’exemple de Grenoble : les effets pervers d’un
système…
… ou l’expression des limites d’une conception
de la démocratie ?
Les contre-propositions industrielles : une transformation
ébauchée de la démocratie représentative
L’émergence de stratégies de proposition
La culture de l’opposition dans les mouvements sociaux
Les contre-plans de la CFDT, prémices d’une évolution
La réponse à l’épuisement d’un
mode de régulation
Contre-plans économiques et contre-propositions industrielles
Les stratégies de proposition : modification des conditions
d’exercice de la démocratie
L’institutionnalisation de la représentation
dans les entreprises
CHAPITRE 4 : L’autogestion,
transition entre deux mondes
Une diffusion large
Les années 1970 : une adoption généralisée
À travers trois temps forts : l’évolution
des enjeux
Un entre-deux aux significations diverses
Une diversité de concepts
L’autogestion comme contrôle
La gestion par soi-même
Une société socialiste
Des divergences significatives
Les références
L’autogestion : un thème de transition
Un marqueur identitaire
Un capteur d’électeurs et de militants
Un vecteur de transition
CHAPITRE5
: Les questions des chrétiens
Les nouveaux fondements de l’intérêt pour
le politique
Référence au personnalisme
Attraction et répulsion du communisme
L’entrée dans la Cité
Transitions vers le socialisme
Science et compétence : deux atouts pour l’action
politique
Économie et Humanisme : la construction d’une
compétence sociale
Les références économiques et politiques,
jalons d’une évolution
Un marxisme acceptable
L’accommodation de Marx
La déroute des adhérents
La communauté, fondement d’une utopie sociale
et politique
Une ouverture vers une compréhension sociologique du
monde
De la communauté à la démocratie, un
accès au politique
Communauté et parti : des chemins croisés
CHAPITRE6
: Les ondes de 1968
La fascination du pouvoir
La traque du pouvoir
Contre et dans le marxisme
Un ancrage universitaire
Le rapport au savoir
Dans les nouveaux mouvements
La quête du pouvoir
Des lieux multiples
Dénoncé mais toujours présent
Sous le pouvoir, le politique
Qu’est-ce qui fonde le pouvoir ?
Ni totalitarisme ni individualisme
Contre le politique institué
À la base
La convergence de diverses préoccupations
La culbute du politique
Une opposition à la culture centralisatrice
La proximité, source et limite
Les luttes
Le symbole d’une dynamique sociale
L’embrayeur et l’aiguillon du politique
De la transformation sociale au changement politique
La contestation de la distinction des domaines d’action
CHAPITRE 7 : Les pistes d’une
redéfinition du politique
Le politique vu par la science politique
Des habits institutionnels étroits
La nature du politique
La rédéfinition des finalités du politique
L’être humain : sens et éthique du politique
Le partage d’un projet de société
Les raisons du " vivre ensemble "
La diversité des figures de l’être humain
Des droits partagés
La croyance au changement social
La recherche des limites du politique
" Tout est politique "
Une dimension politique, révélatrice d’un
enjeu
Le politique, réponse aux problèmes sociaux
La recherche d’un bon politique
Politique noble et politique banale
Comment " faire de la politique autrement " ?
De la domination à la mise en commun
La recherche d’un nouveau rapport au politique
De nouveaux champs d’expérience, de nouveaux
sujets politiques
Du public au privé
Le rapport de l’individu et du collectif
La construction de la généralité des
problèmes personnels
Politique et social
Le social, ressourcement possible du politique
Des limites ténues, liées aux conceptions de
l’époque
Une représentation bipolaire du monde
Un processus de critique et d’exploration
Épilogue
La reformulation des questions et des choix
La structuration d’un espace de pensée et d’action
par le PS
La transformation du rapport aux institutions
Un champ politique structuré par l’hégémonie
du PS
Le faux paradoxe de l’état de grâce
Des questions reformulées
Faire place à une expression collective diversifiée
L’exigence d’un engagement pluriel, éthique,
concret
De la contestation à la protestation
La mise en forme de la démocratie
La représentation : au nom de quoi ?
Participer : comment et pour quoi ?
Quelles organisations ?
Une exigence d’expression d’" en bas "
Repenser les partis politiques (suite)
Mouvement social : le sens d’une résurgence
Politique et démocratie : de nouvelles exigences
La contribution des organisations au politique
L’ambition de nouveaux rôles
Le politique : déplacements de regards
Le social peut-il fonder le politique ?
Le politique, mode de régulation des conflits ?
Conclusion
Le legs
Le mythe de l’immédiateté
L’invention d’une démocratie complexe
La délimitation de l’espace du politique
Le nœud : politique et démocratie
Annexes
Repères chronologiques, 1945-1981
Années 1970 : principales grèves et luttes
Bibliographie