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les éditions de l'Adels
 
 
Faire de la politique autrement
Les expériences inachevées des années 70
Hélène Hatzfeld,
Co-éditions Adels/Presses universitaires de Rennes

tarifs à l'unité ( franco de port) : 24 euros
     
Sur le thème de l'autogestion, vous pouvez aussi téléchargez le texte d'Hélène Hatzfeld
"De l’autogestion à la démocratie participative : bifurcations et reformulations"
, paru dans la rubrique "conférences" du Territoires de septembre 2006 (n°470) (format pdf 84 Ko)
 
Les années 70 sont souvent oubliées ou dénigrées : " Utopiques ! ", " Idéologiques ", " Rien à voir avec aujourd’hui ". Et pourtant, de multiples fils nous rattachent à elles : discontinus ou recomposés, nous les avons démêlés. Mettre au jour les choix qui ont construit la force du Parti socialiste, c’est réentendre les multiples questions qui ont agité les clubs, la CFDT, des associations : à quoi servent des partis ? Peut-o mettre en cause la division des rôles entre parti, syndicat et association ? Nous avons retrouvé l’exigence de construire un parti ouvert, qui ferait participer les citoyens à l’élaboration d’un programme politique. Longtemps enfouie, elle a ressurgi avec les mobilisations du 21 avril 2002. Mouvement social : les années 70 réinventent l’expression, la chargent de dire les nouveaux thèmes de lutte. Avec les féministes et les écologistes, elle porte les exigences de nouveaux thèmes de lutte. Avec les féministes et les écologistes, elle porte les exigences de nouveaux rapports entre sexes, entre les hommes et la nature. Elle devient l’emblème de nouvelles formes d’engagement. Les années 70 interpellent le politique : de mai 68 à Lip, du mouvement de libération des femmes à la dénonciation du totalitarisme, elles explorent ses limites. De nouvelles figures se sont esquissées avec l’autogestion, la démocratie participative. Aujourd’hui reformulées avec l’expérience des années 80, ces questions fondent celle d’aujourd’hui : qu’est-ce qui donne sens à une vie en commun ? En redécouvrant ce passé, nous pouvons mieux comprendre les appels du monde d’aujourd’hui. Car " l’incompréhension du présent naît fatalement de l’ignorance du passé. " (Marc Bloch)
 
Introduction de l'ouvrage
Les années 1970 sont souvent oubliées ou dénigrées : " utopiques " ! " idéologiques " ! " Rien à voir avec aujourd’hui " ! Et pourtant, de multiples fils nous rattachent à elles. Discontinus ou recomposés, nous les avons démêlés parce que les questions actuelles sur les fondements de la Cité, sur les nouvelles formes d’action collective, sur la place du politique, sur la reconstruction des forces de gauche, empruntent en partie leurs termes, leurs arguments à cette période. Elles portent la marque de la façon dont la séduction du Parti socialiste, les faiblesses du PSU et des nouveaux mouvements, la rigidité du Parti communiste, dans un contexte de transformation de la donne économique et internationale, ont composé le jeu, trié et classé forces et thèmes.
L’abstention électorale et, plus largement, le discrédit de la classe politique amplifié par les affaires ont réactivé la vieille question du déclin de l’intérêt pour la politique, relancé l’espoir de " faire de la politique autrement ". Au-delà, c’est le politique lui-même qui est interrogé : qu’est-ce qui, dans une société, donne sens à une vie en commun ? Quels moyens les hommes se donnent-ils pour conduire les évolutions, pour réguler les conflits ? Comment se constitue le politique dans une société d’individus ? Ces questions plongent leurs racines dans les années 1970, dans l’entrechoc des pièces qui se sont jouées : entre le Parti socialiste montant et des forces associatives et syndicales qui affichaient leur volonté de donner au politique et à la politique de nouvelles dimensions ; entre le Parti socialiste et le Parti communiste ; entre les rêves de socialisme et les refus des " socialismes réels " soviétique ou chinois.
Que veut dire aujourd’hui s’engager, agir pour une cause ? Alors que les organisations traditionnelles ont fondu, d’autres modes d’engagement attirent, parfois éphémères, souvent sur une base éthique, humanitaire. Les mobilisations pour une autre mondialisation, des mouvements tels Attac (1), Droit au logement, Agir contre le chômage, ou Motivé(e)s interpellent le triptyque parti, syndicat, association et la capacité de ces organisations à proposer des modes d’expression et d’action adaptés. Elles prolongent ainsi les questions qu’avaient formulées la CFDT et des associations sur les fondements et la pertinence de la division des rôles entre organisations.
Combien de fois entend-on aujourd’hui annoncer un " mouvement social " ? Mais ce n’est que le faible écho d’une expression qui a trouvé toute sa force dans les années 1970 : désignant à la fois un grand mouvement de masse et les mobilisations féministes, écologistes ou du cadre de vie, elle a fait émerger de nouveaux thèmes d’action et expérimenté de nouvelles formes d’engagement. Pourquoi a-t-elle refait surface à propos des grèves de novembre-décembre 1995 ? Peut-elle porter d’autres potentialités que de devenir le cache-sexe de presque tout arrêt de travail ?
Politique, formes d’organisation et d’expression, raisons d’agir avec d’autres, ces questions composent la trame de la démocratie. La forme de la démocratie est au cœur de la réflexion actuelle : la " démocratie de proximité " peut-elle pallier les limites de la démocratie représentative ? Selon quelles modalités l’expression des citoyens, l’élaboration d’une expertise contribuant aux choix politiques, aux décisions d’aménagement peuvent-elles s’adapter au niveau d’éducation, à la multiplication des moyens d’information, à la diversification des lieux de débats, à la diffusion de compétences et de responsabilités ? C’est cette possibilité de passer d’une démocratie simple et frileuse à une démocratie complexe, donnant à la participation des hommes et des femmes un sens concret, singulier, à l’élaboration des principes de la vie commune, qui a été esquissée dans les années 1970.
Ce livre propose une archéologie. Dans les ombres de la mémoire, certains événements parlent encore, plus ou moins faiblement : Changer la vie, Programme commun de la gauche, Lip, Larzac, Assises du socialisme, pratiques d’avortement, Plogoff… Ils sont les témoins de façons de penser et d’agir qui composent pour une part le cadre de pensée et d’action actuel parce qu’ils ont expérimenté des possibles, au-delà des limites de l’illégal, de l’impensable ou des nécessités matérielles. On peut maintenant avoir l’illusion d’un partage évident entre le possible et l’impossible, le rationnel et l’utopique qui aurait conduit à notre présent. Mais c’est effacer la multiplicité des expériences, l’entrelacs des voies qui ont donné à ces années leur caractère exceptionnel de laboratoire d’idées et de pratiques. Des choix ont été faits parmi un éventail de possibles : lesquels ? Parmi quelles autres possibilités ? Pourquoi ?

Redonner sens aux paroles gelées (2)

À écouter aujourd’hui les années 1970, on a aussi le sentiment d’être projeté dans un monde étrange (3) : c’était au temps où l’État concentrait les principales compétences, où il y avait encore l’ORTF donnant le choix entre trois chaînes d’État, mais pas de radios privées pouvant émettre de l’intérieur des frontières ; c’était au temps où les Trente glorieuses croyaient encore qu’elles seraient plus nombreuses ; où la crise du pétrole et les vagues de licenciements ne s’appelaient pas encore " la crise " ; c’était au temps où à gauche il était question de " prendre le pouvoir ", où le dirigeant du Parti socialiste chantait l’Internationale, le poing levé, dans les meetings… Aussi me semble-t-il nécessaire de décrypter le sens et les enjeux derrière les mots d’époque, de desceller les propos qui hier semblaient couler de source et sont aujourd’hui bétonnés. Pour redonner sens à des paroles gelées, à des pratiques solidifiées.
S’il est une écume qu’a laissée derrière lui l’après 1968, c’est bien l’affirmation " tout est politique ". L’expression à la fois dévoile, dénonce, incite à la vigilance et appelle à une redéfinition. Par l’exagération, elle dit une logique du temps, ce " tout " (" Ce que nous voulons : tout ! " proclament les militants de Vive la révolution), cette généralité dont témoignent aussi les maximes du Petit livre rouge (" Le pouvoir est au bout du fusil ") et les appels de Guevara (" Créer deux, trois, de nombreux Viêt Nam (4) ") ; cet absolu qui rapproche marxisme et catholicisme, séduit une jeunesse en quête de reconnaissance. L’affirmation, en provoquant l’incrédulité, interpelle les évidences et les pensées instituées. Dans la lignée du marxisme, elle révèle les dessous des pouvoirs et des savoirs : est politique la domination de la bourgeoisie, est politique le contenu des messages qu’elle diffuse, de la radio à l’enseignement ; et inversement, sont politiques la dénonciation de ce pouvoir, l’engagement pour " la cause du peuple " ou du prolétariat… En ce sens, " Tout est politique " instaure un raisonnement en termes d’opposition de classes sociales et appelle chacun à un choix. L’écho est bien perceptible dans une génération, celle qui, achevant ses études, doit prendre un métier, et dans les professions les plus exposées : les enseignants, les travailleurs sociaux, plus brièvement la magistrature et la médecine, porteront la trace durable de cette interpellation.
" Tout est politique " fraie aussi des voies hors du marxisme. Lorsque les écologistes, en juin 1973, proclament à la conférence de Stockholm " l’environnement, c’est de la politique (5) ", ils élargissent le politique à un ensemble de domaines : le rapport de l’homme et de la nature, la préservation des ressources, le mode de développement, la société de consommation. Politique porte alors la dénonciation d’une logique qui sera qualifiée de " productiviste " et " économiste ", le terme de " capitaliste " ne suffisant pas à la caractériser. La bataille menée par le mouvement de libération des femmes pour démontrer que des problèmes personnels, privés, tels l’avortement ou le viol peuvent être politiques, ouvre aussi la voie à un changement de regard et à un ressourcement du politique : du pouvoir, des institutions, vers les individus. Le slogan " Tout est politique " révèle la démarche d’entre-deux des années 1970, la façon dont des transformations sociales et culturelles cherchent d’abord à se dire dans les mots du marxisme en les étirant, puis les font éclater, les débordent, empruntent à d’autres registres. L’extension et la valorisation du politique prennent sens alors comme premières affirmations d’une société d’individus, expression de nouvelles valeurs culturelles, besoin d’une redéfinition des cadres de pensée.
Les années 1970 sont comme obsédées par le pouvoir : il est dévoilé, dénoncé et impatiemment recherché. Familier aux partis de gauche et d’extrême gauche, aux syndicats et aux associations, aux mouvements sociaux, le terme est fortement polysémique. À une approche institutionnelle décentralisatrice se mêlent d’autres visions, apparemment plus radicales. " Prendre le pouvoir ", dit-on de l’extrême gauche à la gauche. On croit aujourd’hui entendre un appel à l’insurrection ! Elle exprimait pour certains l’image d’une révolution ou disait l’envie de secouer " une société autoritaire, conservatrice, poussiéreuse " : " Nous ne voulions pas le pouvoir, dit Rony Brauman, nous en voulions au pouvoir en général, à tous les pouvoirs. Nous pouvions passer devant le Parlement sans même y faire attention (6) ! " Mais conquérir le pouvoir signifie couramment remporter la majorité aux élections, dans une enflure verbale alors gonflée de l’air du temps.
" Pouvoir " se diffracte souvent aussi en un faisceau de " pouvoirs ". En écho démagogique de formules soixante-huitardes, François Mitterrand proclame ainsi en 1972 : " Pouvoir aux citoyens dans la gestion publique, du village à l’État, pouvoir aux travailleurs dans l’entreprise (7). " Cette démultiplication du pouvoir, qui a surtout été développée par le PSU, permet de casser ou d’atténuer la conception d’un pouvoir unique et déterminant, de faire une place à de nouveaux champs – économique, culturel, relations de travail, de genre –, de valoriser l’exercice de responsabilités locales. Mais elle modifie du même coup l’idée de pouvoir : elle l’éloigne de son expression institutionnelle et le rapproche de la société ; il devient " contrôle ", gestion par la société elle-même, autogestion…
" Pouvoir " et " citoyen " sont les deux termes délimitant le cadre dans lequel la démocratie est alors pensée. C’est le rapport du citoyen au(x) pouvoir(s) qui définit cette conception de la démocratie. Exprimée par de nombreux clubs et associations, elle emprunte ses traits à une tradition ancienne faisant du citoyen un " véritable animal politique " : le citoyen est actif, prend des responsabilités. Cette figure du citoyen permet de marquer une distinction avec d’autres façons d’envisager le pouvoir du peuple : celle, abstraite, de la volonté générale exprimée par la nation, celle du nombre – nombre de voix ou masse –, celle de l’opinion – non ou mal informée, non guidée par la raison, sans compétence –, qui fondent chacune une conception de la démocratie. Ainsi, le citoyen informé, rationnel et engagé prend-il sens dans une démocratie qui associe représentation et participation, dont les années 1970 dessinent les traits.
Cette conception est aujourd’hui surtout exprimée par des associations, après une brève envolée vers des " entreprises citoyennes " dans les années 1990. Un nouveau sens est apparu qui lie la citoyenneté à la nationalité : le citoyen est souvent pensé comme le Français. Ainsi l’idée de citoyen s’est-elle détachée de celle de l’engagement politique, de la prise de responsabilité ; l’action par laquelle le citoyen prouve sa qualité est le vote ; les autres actions relèvent du militantisme.
Politique, pouvoir et citoyen, témoins d’une face d’un monde qui nous est devenu étrangère, sont des jalons dans la construction de la démocratie. Ce sont ces fils tendus jusqu’à nous que j’ai tenté de démêler, afin de mieux comprendre comment aujourd’hui il est possible de redonner sens à la vie des hommes dans la Cité.

Un déplacement de regard

Ce livre est construit sur un écart. Au croisement de la science politique et de l’histoire, il cherche à cerner le basculement d’un monde dans un autre, ce temps suspendu entre ce qui n’est plus possible, ce qu’on (moi, chacun) ne veut plus, ce qu’on combat, et ce qu’on subit, accepte ou
choisit.
Il partage ainsi l’expérience d’une génération qui a pris ses distances avec un socialisme idéalisé, avec le rêve d’un " changement de société ", qui a renoncé aux oppositions toutes faites de la bourgeoisie et du prolétariat, de la réforme et de la révolution, et cherché entre zooms et kaléidoscopes les meilleurs outils pour appréhender la complexité des mutations en cours…
Mais ce livre est aussi l’expression d’un écart assumé depuis un engagement à l’extrême gauche dans les années 1970. Je ne partage pas les dénonciations ou les reniements de ceux qui voient dans 1968 et les années 1970 l’origine de l’individualisme actuel et de la crise de la représentation. Je ne pense pas non plus que cette décennie soit juste bonne à jeter aux oubliettes, ou qu’elle soit si étrangère qu’on pourrait considérer qu’elle a cessé d’émettre. Ce retour sur les années 1970 trouve sa source dans la volonté d’apporter un éclairage sur aujourd’hui : ce sont les questions d’aujourd’hui qui ont guidé ma relecture du passé, qui m’ont permis de réévaluer des jugements, d’analyser des choix faits à l’époque, de reformuler des débats gelés dans leur jargon, de montrer comment ils contribuent à former les espaces d’action et de réflexion actuels.
Ce tissage de liens entre hier et aujourd’hui repose sur un déplacement de regard : le politologue se fait historien. Ce livre est en effet pour une part le produit de ma relecture critique de sources recueillies au début des années 1980 pour une thèse de science politique (8). Ainsi nombre de documents de l’époque prennent-ils sens aujourd’hui par la façon même dont ils ont été élaborés, utilisés, conservés, deviennent-ils les témoins de pratiques concrètes de démocratie. Le deuxième volet des sources a été constitué à l’occasion de ce livre afin d’élargir le champ étudié et de prendre en compte les recherches existantes.
Pour éclairer les débats sur le rôle des partis et des autres organisations dans l’exercice de la démocratie, je me suis intéressée au nouveau parti qui se crée au tout début des années 1970, le Parti socialiste. Je me suis appuyée sur les textes officiels du Parti socialiste, sur les documents préparatoires des congrès et la presse des divers courants. Je les ai complétés par des documents à diffusion externe : les nombreuses publications thématiques et les comptes rendus de réunions avec des militants associatifs, des écologistes, des féministes…, et par les études récentes sur l’évolution du Parti socialiste et sur ses militants. Ces sources sont mises en perspective avec les textes du Parti communiste et de l’Union de la gauche sur certains thèmes. Je me suis aussi intéressée aux organisations qui ont le plus contribué aux réflexions sur le politique et les formes de démocratie : le PSU, la CFDT et des associations typiques des ambiguïtés d’une époque, Économie et Humanisme, Vie nouvelle, la Confédération syndicale du cadre de vie (CSCV). Leur presse et les documents de congrès, les comptes rendus de réunions archivés ont fourni la matière de la réflexion. Pour les mouvements écologiste et féministe, j’ai travaillé sur leur presse et divers documents publiés. Pour étayer ma réflexion critique sur ces sources, j’ai réalisé, en 2002, un ensemble d’entretiens avec divers acteurs et connaisseurs de la période : Jacques Julliard, Alain Touraine, Michel Winock, des militantes féministes… Ces entretiens, mis en regard de ceux réalisés vingt ans auparavant avec des militants ou responsables du PS, de la CFDT et d’associations, contribuent à donner aux faits analysés leur épaisseur de significations. Ils confèrent à l’écart avec une période vécue la complexité du palimpseste.
L’étude des questions actuelles posées aux partis politiques et à l’exercice de la démocratie se fonde sur des sources publiées : dossiers de presse, interviews, documents et débats préparatoires de congrès du Parti socialiste et de divers mouvements ou associations (courant altermondialiste, organisations humanitaires ou caritatives…). Elle prolonge des études menées sur l’expérimentation de pratiques de concertation dans le cadre de la politique de la Ville, de formes d’organisation plurielles, sur les redéfinitions du politique (9).

Trois fils tendus entre hier et aujourd’hui

Ce livre montre comment le champ des possibles, semé à la fin des années 1960, s’est progressivement refermé avec la structuration du Parti socialiste et les transformations du contexte économique et social. L’histoire que je trace n’est pas celle de la fabrication d’un entonnoir-éteignoir d’idées, mais celle de vagues qui enflent et refluent chacune à leur rythme, se succèdent ou se chevauchent, et basculent au faîte de la décennie : entre Lip occupé et Lip liquidé, entre L’Archipel du Goulag et l’évacuation de Pnom-Penh par les Khmers rouges, entre la signature du Programme commun et la rupture de l’Union de la gauche. Suivons les fils de l’histoire.
Le premier fil est celui des formes d’organisation – parti, syndicat, association. Il mène de la distinction des domaines et des rôles produite par le mouvement ouvrier, de sa théorisation par le léninisme, aux remises en cause qui accompagnent la restructuration de la gauche dans les années 1960. Nous écouterons les propositions qui s’élaborent dans les clubs, dans les rencontres socialistes, pour régénérer les partis politiques, ou les remplacer par des organisations ouvertes, plurielles, pour créer des médiations entre les citoyens et l’exercice du pouvoir politique. De ce remue-méninges qui bat son plein avec la genèse du Parti socialiste, nous verrons aussi la clôture : les Assises du socialisme de 1974.
Le deuxième fil est le mouvement social. Dans les années 1970, la notion se démêle de l’histoire du mouvement ouvrier, interpelle les organisations traditionnelles sur leurs fondements et leur capacité à s’adapter aux évolutions sociales, se fait l’emblème de nouveaux thèmes de lutte. Ce fil est un révélateur de la période. Ondulant entre ancien et nouveau, entre singulier et pluriel, " mouvement social " dit la diversité, et devient un support privilégié pour exprimer à la fois la force des mobilisations, réelles ou potentielles, et la nouveauté. Aussi suscite-t-il toutes sortes de débats, à la CFDT, dans des associations, au Parti socialiste et bien au-delà. Ils nous intéressent aujourd’hui parce qu’ils ont pour enjeu la reconnaissance de nouveaux thèmes, de nouvelles formes d’engagement, de nouveaux rapports au politique. Nous montrerons aussi comment les espoirs suscités par l’idée de mouvement social se teignent peu à peu d’illusions, préparant ainsi à la fois l’état de grâce de l’après 81 et l’étonnement de certains.
Le troisième fil mène à l’interpellation du politique. Mais qu’est-ce donc que le politique ? Qu’est-ce qui est politique ? Quel est son rôle ? se demandent de diverses façons les années 1970. Le fil court des chrétiens engagés à gauche, du mouvement de Mai 68, aux luttes écologistes, féministes, pour le cadre de vie, aux mobilisations de soutien au Solidarnosc polonais et aux dissidents soviétiques. Il éprouve la solidité de la division des rôles (entre organisations, entre hommes et femmes…), la capacité des nouveaux mouvements sociaux à faire de la politique autrement, les limites entre le privé et le politique. L’interpellation du politique dessine de nouvelles figures, avec la valorisation du local, de l’autogestion, l’invention d’une démocratie participative… Mais sa redéfinition est restée en suspens.
L’épilogue qui boucle ce parcours l’ouvre sur aujourd’hui. Le legs des années 1970, nous ne pouvons l’éluder : il s’est rappelé à nous avec les résurgences du mouvement social, en 1986, 1995, 2003, avec les mouvements de lutte contre la mondialisation, avec l’abstention massive et tenace. Le legs, c’est aussi un ensemble de questions, aujourd’hui reformulées par l’expérience des années 1980, qui permettent une redéfinition du politique et des formes de démocratie.


1. Association pour la taxation des transactions financières et l’aide au citoyen.
2. Rabelais, dans Le Quart Livre, imagine que des paroles proférées lors d’une bataille ont gelé en l’air et que " la rigueur de l’hyver passée, [...] elles fondent et sont ouyes " (chap. lvi).
3. Au début de sa thèse, Xavier Vigna témoigne de ce sentiment d’étrangeté qui saisit l’historien: " Le passé serait devenu barbare, et donc totalement étranger. Ou bien
du discours entier rêvé, ne subsisteraient plus que des fragments insanes et inutilisables " (Actions ouvrières et politiques à l’usine en France dans les années 68, Paris VIII, 2003, p. 1).
4. Franck R., " Imaginaire politique et figures symboliques internationales… ", Dreyfus-Armand G., Frank R., Lévy M. F., Zancarini-Fournel M. (dir.), Les années 68. Le temps de la contestation, Complexe, 2000, p. 31-47.
5. Cité par Vadrot C.-M., Déclaration des droits de la nature, Stock, 1973, p. 14.
6. Brauman R., " Témoignage ", Revue française d’histoire des idées politiques, 1995, 2e semestre, p. 378.
7. Mitterrand F., Politique, Fayard, 1977, p. 524.
8. Hatzfeld H., Les relations entre le Parti socialiste, la CFDT et le mouvement social (1971-1981), thèse de doctorat d’État de science politique, Institut d’études politiques de Paris, juin 1987, Lavau G. (dir.).
9. En collaboration avec Hatzfeld M. et Ringart N. : Quand la marge est créatrice. Les interstices urbains, initiateurs d’emploi, Éditions de l’Aube, 1998 ; " La recomposition des systèmes d’acteurs à travers la recherche de légitimité des Régies de quartier ", Les régies de quartier. Expérience et développements. Regards de chercheurs, La Documentation française, Plan urbain, 1994. Hatzfeld H., " Régulations sociales et redéfinition du politique : les apports de structures de partenariat locales ", contribution au Ve Congrès de l’Association française de science politique, 22-26 avril 1996.
 
sommaire
 

Introduction

Redonner sens aux paroles gelées
Un déplacement de regard
Trois fils tendus entre hier et aujourd’hui

* PREMIERE PARTIE : les organisations en débat

CHAPITRE 1 : Parti, syndicat, association : une genèse tourmentée

La lente distinction des organisations
Le processus français
Un mouvement ouvrier exclu des droits sociaux et politiques
L’accès à la scène politique : des insurrections aux partis
Une volonté de reconnaissance et d’intégration
Des fonctions de représentation différentes
De la représentation contractuelle à la représentation institutionnelle
L’originalité du processus français
L’ordre chronologique d’apparition
Des structures différentes
La régulation des conflits sociaux
Parti, syndicat, association
Le parti politique
Le syndicat
L’association

CHAPITRE 2 : Une division des rôles contestée

Les formes de division des rôles
Une division instrumentale
Une division fonctionnelle
Le refus de la division des rôles
Les fondements du partage des rôles
Le rapport entre économique et politique
Le rapport entre chargement social et changement politique
Le rapport entre individu et société
L’absence de médiations

CHAPITRE 3 : Les sources du remue-méninges des années 1970

Suppléer à la défaillance partisane
La contestation du monopole des partis politiques
Définir un projet politique
Le croisement des réseaux
La diaspora mendésiste : un réseau d’influence puissant
Le réseau Reconstruction
Le réseau du club Jean Moulin

CHAPITRE 4 : La recherche de nouvelles formes d’organisation

Grouper les forces : les modèles agrégatifs
La constitution d’un nouveau parti socialiste
La formation de l’Union de la gauche
Par quoi remplacer les partis ? Les modèles subsitutifs
Le rêve du " parti ouvert "
Le PSU : l’échec d’un substitut
Des atouts
L’échec de la médiation politique
Remplacer le parti par une autre organisation
Remplacer les partis par des organisations temporaires
Simuler le parti : l’exemple des GAM
Le " quasi-parti " : le cas de la CFDT
La porosité des frontières : la recherche d’une médiation politique
Régénérer les partis politiques
Les clubs : un creuset pour un nouveau type de parti ?
Influer sur les forces politiques

CHAPITRE 5 : La restriction des choix : les Assises pour le socialisme

Les préalables
Dans la foulée de l’élection présidentielle
1974 : une année de partage des eaux
Les enjeux stratégiques de la CFDT
Un choix stratégique
Une fausse ambiguïté
La tactique du malentendu
Que faire du PS ?
Remplacer le PS ?
L’interprétation du modèle travailliste
Le parti ouvert
Le " parti chilien "
Le parti radical italien
Transformer le PS ?
Pour en faire un parti dirigeant les luttes ?
Pour développer une expérience autogestionnaire ?
Pour rénover les pratiques militantes ?
Pour que les associations et syndicats contribuent à un projet politique ?
Les réticences du PS
Une réticence dominante au sein des courants du PS
Le retournement du CERES : des fondements culturels et stratégiques
Combattre le PS ?
Au PSU : la domination de l’opposition aux Assises
À la CFDT : séduction et répulsion
Dans les associations : réticences à l’égard du politique
La signification des Assises
Un apport qualitatif au PS
L’achèvement de la construction d’une force socialiste
Un échange symbolique d’atouts


* DEUXIEME PARTIE : Mouvement social : la quête d’une alternative


CHAPITRE 1 : Mouvement social, singulier et pluriel

Un substitut à " mouvement ouvrier "
Le mouvement social, forme d’action collective
La défense d’une cause
Une organisation très variable
Participation et conflictualité
La politisation
Une arène spécifique

CHAPITRE 2 : La quête de la nouveauté

Une rupture conceptuelle
Les critères de la nouveauté
Formes d’organisation et répertoires d’action
Revendications et valeurs
L’identité des acteurs
Une identité sociale ?
Une identité culturelle ?
Le rapport au politique

CHAPITRE 3 : La chasse au snark

Touraine, héraut du mouvement social
L’acteur central du conflit social
" Pour la direction de l’historicité "
Un seul mouvement social
Des mouvements sociaux qui n’en sont pas vraiment
Le mouvement ouvrier : les limites d’un modèle
Le mouvement anti-nucléaire : espoirs et désillusions
Les désillusions
Un déplacement de regard
Une volonté anti-économiste
L’institution du social, acteur et sujet politique
Un remplaçant du mouvement ouvrier

CHAPITRE 4 : Une réalité contestée

Une reconnaissance limitée et déphasée
Au Parti socialiste
À la CFDT
Le mythe durable d’une mobilisation populaire
Des intrus perturbateurs : les nouveaux mouvements sociaux
Dénonciations et oppositions
La CGT " contre les arguments obscurantistes "
Soutiens et convergences
À la CFDT : un prolongement des revendications hors travail
À la CGT : l’ouverture féministe, enjeu dans l’affranchissement du PCF
Concurrences et récupérations
Une esquisse tardive à la CGT
Les capteurs du PS
Des opérations ciblées

CHAPITRE 5 : Des pistes ouvertes

Dire les mutations sociales…
De la classe au groupe social
De l’unité à la diversité
De l’ouvrier au social
… et poser de nouvelles questions
Pourquoi se mobilise-t-on ?
Qu’est-ce qui fait lien ?
Les rapports sociaux…
Exploités, opprimés, aliénés
Aspirations…
À quelles conditions la société peut-elle changer ?


* TROISIEME PARTIE : L’interpellation du politique


CHAPITRE 1 : L’État et les citoyens

Les transformations du rapport à l’État
Le renouvellement des hommes et des idées
Rationaliser et moderniser l’action de l’État
Les outils : planification et aménagement du territoire
Des idées qui transgressent des tabous à gauche
Donner une place aux citoyens
Réhabiliter le citoyen
Décentraliser
Des évolutions significatives
Des différences d’enjeux
Déplacer les compétences
" Démocratiser les institutions "
" Donner le pouvoir aux citoyens "
La planification démocratique
L’ajout d’une dimension politique à une démarche technique
Le sens ambigu de " démocratique " : la finalité de la planification…
… la mise en œuvre par les représentants politiques et syndicaux de gauche
… la défense d’un intérêt de classe
Une fonction de régulation

CHAPITRE 2 : L’invention du local

Le déplacement vers le local
La définition de lieux spécifiques…
… fondés sur des intérêts propres
La reconnaissance d’une dimension politique
Une reconnaissance conflictuelle
Émanciper les communes et valoriser les citoyens
Reconstituer un tissu social
Le quartier, lieu emblématique
Régénérer la démocratie

CHAPITRE 3 : La participation, remède de la démocratie ?


Du domaine économique…
… au domaine politique
L’entrée par l’échelon local
Une revendication à résonances multiples
La participation comme consultation : " à l’ombre du pouvoir "
L’institutionnalisation de la participation
Des effets contestés dès l’origine
La participation comme concertation : un pouvoir partagé ?
La matrice du Plan
La concertation politique : une revendication largement partagée
Concertation bidon ?
La démocratie participative, remède de la démocratie représentative ?
Le renouvellement des critiques
" Contre la politique professionnelle "
La construction de l’idée de " démocratie participative "
La démocratie participative, complément et correctif de la démocratie représentative
La démocratie participative, outil de contestation du système politique
Les limites de l’articulation entre représentation et participation
L’exemple de Grenoble : les effets pervers d’un système…
… ou l’expression des limites d’une conception de la démocratie ?
Les contre-propositions industrielles : une transformation ébauchée de la démocratie représentative
L’émergence de stratégies de proposition
La culture de l’opposition dans les mouvements sociaux
Les contre-plans de la CFDT, prémices d’une évolution
La réponse à l’épuisement d’un mode de régulation
Contre-plans économiques et contre-propositions industrielles
Les stratégies de proposition : modification des conditions d’exercice de la démocratie
L’institutionnalisation de la représentation dans les entreprises

CHAPITRE 4 : L’autogestion, transition entre deux mondes

Une diffusion large
Les années 1970 : une adoption généralisée
À travers trois temps forts : l’évolution des enjeux
Un entre-deux aux significations diverses
Une diversité de concepts
L’autogestion comme contrôle
La gestion par soi-même
Une société socialiste
Des divergences significatives
Les références
L’autogestion : un thème de transition
Un marqueur identitaire
Un capteur d’électeurs et de militants
Un vecteur de transition

CHAPITRE 5 : Les questions des chrétiens

Les nouveaux fondements de l’intérêt pour le politique
Référence au personnalisme
Attraction et répulsion du communisme
L’entrée dans la Cité
Transitions vers le socialisme
Science et compétence : deux atouts pour l’action politique
Économie et Humanisme : la construction d’une compétence sociale
Les références économiques et politiques, jalons d’une évolution
Un marxisme acceptable
L’accommodation de Marx
La déroute des adhérents
La communauté, fondement d’une utopie sociale et politique
Une ouverture vers une compréhension sociologique du monde
De la communauté à la démocratie, un accès au politique
Communauté et parti : des chemins croisés

CHAPITRE 6 : Les ondes de 1968

La fascination du pouvoir
La traque du pouvoir
Contre et dans le marxisme
Un ancrage universitaire
Le rapport au savoir
Dans les nouveaux mouvements
La quête du pouvoir
Des lieux multiples
Dénoncé mais toujours présent
Sous le pouvoir, le politique
Qu’est-ce qui fonde le pouvoir ?
Ni totalitarisme ni individualisme
Contre le politique institué
À la base
La convergence de diverses préoccupations
La culbute du politique
Une opposition à la culture centralisatrice
La proximité, source et limite
Les luttes
Le symbole d’une dynamique sociale
L’embrayeur et l’aiguillon du politique
De la transformation sociale au changement politique
La contestation de la distinction des domaines d’action

CHAPITRE 7 : Les pistes d’une redéfinition du politique

Le politique vu par la science politique
Des habits institutionnels étroits
La nature du politique
La rédéfinition des finalités du politique
L’être humain : sens et éthique du politique
Le partage d’un projet de société
Les raisons du " vivre ensemble "
La diversité des figures de l’être humain
Des droits partagés
La croyance au changement social
La recherche des limites du politique
" Tout est politique "
Une dimension politique, révélatrice d’un enjeu
Le politique, réponse aux problèmes sociaux
La recherche d’un bon politique
Politique noble et politique banale
Comment " faire de la politique autrement " ?
De la domination à la mise en commun
La recherche d’un nouveau rapport au politique
De nouveaux champs d’expérience, de nouveaux sujets politiques
Du public au privé
Le rapport de l’individu et du collectif
La construction de la généralité des problèmes personnels
Politique et social
Le social, ressourcement possible du politique
Des limites ténues, liées aux conceptions de l’époque
Une représentation bipolaire du monde
Un processus de critique et d’exploration

Épilogue
La reformulation des questions et des choix
La structuration d’un espace de pensée et d’action par le PS
La transformation du rapport aux institutions
Un champ politique structuré par l’hégémonie du PS
Le faux paradoxe de l’état de grâce
Des questions reformulées
Faire place à une expression collective diversifiée
L’exigence d’un engagement pluriel, éthique, concret
De la contestation à la protestation
La mise en forme de la démocratie
La représentation : au nom de quoi ?
Participer : comment et pour quoi ?
Quelles organisations ?
Une exigence d’expression d’" en bas "
Repenser les partis politiques (suite)
Mouvement social : le sens d’une résurgence
Politique et démocratie : de nouvelles exigences
La contribution des organisations au politique
L’ambition de nouveaux rôles
Le politique : déplacements de regards
Le social peut-il fonder le politique ?
Le politique, mode de régulation des conflits ?

Conclusion
Le legs
Le mythe de l’immédiateté
L’invention d’une démocratie complexe
La délimitation de l’espace du politique
Le nœud : politique et démocratie

Annexes
Repères chronologiques, 1945-1981
Années 1970 : principales grèves et luttes
Bibliographie