Parlons droit
Propriétés publiques : un nouveau code
Raphaëlle Cadet, avocate
Acteurs
Saïx : concertation à tous
les niveaux
Co-construire
Les territoires ruraux
Sabrina Costanzo, journaliste
Associations et politique de la ville
Quand l’état s’emmêle
Aline Chambras, journaliste
Élus et associations en luttes communes
rencontre avec Dominique Attia, adjointe au
maire de Montreuil-sous-Bois
Débats
Coordinations associatives
" 3,5 % du PIB : nous ne sommes pas un groupuscule ! "
rencontre avec Jacques Henrard, président
de la CPCA
Concertations locales
Le malaise associatif
Nicolas Leblanc, journaliste
" Les associations exercent des compétences
irremplaçables "
rencontre avec Louis de Broissia, président
du conseil général de Côte-d’Or
Parlons droit
Le nouveau code des marchés publics
Raphaëlle Cadet, avocate
Conférences
Vertus et limites de la délibération
au sein de dispositifs participatifs :
L’exemple du budget participatif de Morsang-sur-Orge
Julien Talpin
> L'ARTICLE DU
MOIS
Dialogue civil
" Trouver des solutions innovantes dans un monde incertain
"
rencontre avec Pierre Sadran, politologue
Territoires : Pouvez-vous
en préliminaire définir simplement ce que l'on
appelle " dialogue civil " et ses enjeux ?
Pierre Sadran : Même
s’il n’existe pas de définition officielle
du dialogue civil, on peut dire qu’il s’agit de
l’échange institué entre les représentants
de l’État et des collectivités territoriales
d’une part, et le secteur associatif, expression de
la société civile organisée, d’autre
part. C’est le pendant du dialogue social entretenu
avec plus ou moins de bonheur entre l’État et
les organisations professionnelles et syndicales. Mais, à
la différence de celui-ci, qui s’adosse à
un corps de règles juridiques solidifiées dans
le code du travail, et qui se noue avec des organisations
dont le nombre est restreint et la nature bien identifiée
par la notion de représentativité, le dialogue
civil est marqué par l’hétérogénéité
et le dynamisme d’un monde associatif particulièrement
réactif aux mutations du corps social. C’est
ce qui fait à la fois son intérêt et la
difficulté de sa mise en oeuvre. Il est temps de reconnaître
la place essentielle qu’ont su prendre les associations
dans la conduite de l’action publique. Imagine-t-on
aujourd’hui l’État ou les collectivités
territoriales se passer des associations pour la conception
et la conduite des politiques de l’emploi, de l’insertion,
de la famille, du sport, de la lutte contre l’exclusion,
contre la drogue, contre les discriminations, etc. ? Naturellement
non. Partenaires incontournables des pouvoirs publics, les
associations, comme l’a dit le ministre en charge de
la Vie associative, Jean-François Lamour, " contribuent
à la prise en compte de l’intérêt
général par leur fonction de veille, d’innovation
et d’animation des territoires ". Elles sont d’ailleurs
présentes, à ce titre, dans de nombreuses instances
consultatives, notamment les conseils économiques et
sociaux national et régionaux, ou les conseils de développement
des pays et des agglomérations… Mais on ne saurait
se satisfaire de ce dispositif, ne serait-ce que parce que
les associations n’ont pas, dans ces instances, la place
qui devrait leur revenir compte tenu du rôle qu’elles
jouent désormais. D’un dialogue civil renforcé,
on peut d’abord attendre qu’il fasse vivre la
démocratie, conformément au besoin de délibération
qui est la marque d’une société moderne
dans laquelle le pluralisme des valeurs, l’individuation
des comportements et la complexité des problèmes
ont progressivement imposé le passage d’une logique
de gouvernement à une logique de gouvernance partagée,
légitimant plus et mieux ce qui procède de la
délibération de tous, que ce qui émane
d’une position en surplomb du corps social. On peut
ensuite attendre que le dialogue civil réponde à
la demande de pilotage dans un monde plus incertain, manquant
de repères stables, en produisant des solutions innovantes
et en facilitant l’acceptation des décisions
par la recherche en commun des justifications sur les meilleurs
compromis. Comme il est décidément illusoire
de parier sur la participation spontanée du "
peuple " dans son entier, il est nécessaire de
reconnaître aux associations leur qualité de
corps intermédiaires, à la liberté d’association
son caractère de droit politique par excellence, et
au dialogue civil sa vocation à produire, au moindre
coût, de l’unité dans la diversité.
Les associations s'organisent en
réseaux, en fédérations pour peser dans
leurs relations avec les autorités locales et régionales.
Font-elles ce qu'il faut pour être réellement
entendues ? Que
devraient-elles changer dans leurs organisations ou leurs
postures ?
Pour être pleinement reconnues comme partenaires du
dialogue civil, les associations doivent en effet accepter
de passer par des réseaux, des fédérations
ou des ententes, telles que les CPCA. Le dialogue ne peut
s’organiser qu’avec un tissu associatif rassemblé.
Il y va de l’intérêt des pouvoirs publics
comme de celui des associations. Il convient de structurer
suffisamment le secteur associatif pour que les représentants
des collectivités publiques soient mis à l’abri
de la tentation de faire librement " leur marché
" au sein du monde associatif, en choisissant celles
qu’ils décideraient d’ériger en
interlocutrices. Mais, inversement, les associations doivent
s’imposer à elles-mêmes deux orientations.
D’abord, ne pas craindre à l’excès
de perdre leur indépendance en s’engageant dans
le dialogue. La meilleure façon de se mettre à
l’abri des compromissions étant sans doute de
rechercher le rythme optimal de renouvellement de leurs propres
dirigeants pour éviter que ceux-ci ne se coupent de
leur base et ne fonctionnent que sur le mode de la connivence
avec les pouvoirs publics. Ensuite, s’obliger d’elles-mêmes
à la mise en œuvre d’un code de bonne conduite
reposant sur quelques principes simples et de " bonnes
pratiques associatives ", dont personne ne saurait être
dispensé (démocratie interne, transparence dans
le fonctionnement, évaluation des actions, etc.). Le
monde associatif n’est pas spontanément un monde
idéal ; toutes les études sociologiques tendent
à le montrer. Dès lors, on peut attendre des
associations qui ambitionnent de participer au dialogue civil
qu’elles s’inspirent étroitement des règles
et principes issus de la Charte des engagements réciproques
entre l’État et les associations regroupées
au sein de la CPCA, signée à l’occasion
du centenaire de la loi de 1901. Celle-ci devrait constituer
un véritable référentiel, à la
fois pour l’action publique, et pour les initiatives
associatives. Un effort d’introspection est nécessaire
de la part des associations.
Pour vous, les pouvoirs publics locaux
ressentent-ils un intérêt fort à trouver
des partenaires associatifs représentatifs avec lesquels
engager un dialogue civil territorial dans la durée
?
Dans l’état actuel, les pouvoirs publics locaux
me semblent avoir tendance à adopter ce qui me semble
être une attitude " paresseuse " à
l’égard des associations. Il ne faut naturellement
pas généraliser. Mais, trop fréquemment
encore, les pouvoirs publics locaux ne s’interrogent
pas réellement sur la ressource associative. Tantôt
ils se contentent de la représentation officialisée
à travers les instances consultatives (conseils économiques
et sociaux régionaux, conseils de développement)
qui, certes, n’est pas à disqualifier, mais qui
peut fort bien avoir été constituée sur
des bases anciennes ou incertaines. Tantôt ils s’autorisent
à choisir arbitrairement leurs interlocuteurs, en ayant
pour principal souci de minimiser les risques d’affrontement.
Il n’est pas certain que l’action publique en
sorte gagnante, ni dans un cas, ni dans l’autre.
La valeur d'un partenaire associatif
peut-il se baser sur la notion de représentativité
?
La grande question, pour le monde associatif, est de trouver
les réponses appropriées au vieux reproche récurrent
: que représentez-vous en dehors de vous-même
? Mais on sait quels sont les critiques qu’on peut faire
aux critères de représentativité qui
valent pour les organisations syndicales et professionnelles
participant au dialogue social. Or, les inconvénients
des critères figés de la représentativité
seraient encore aggravés dans un monde associatif qui
vaut par sa plasticité, son dynamisme, sa capacité
à être en phase avec une société
civile en constante et rapide mutation. Il est clair que la
valeur d’un partenaire associatif ne repose pas sur
sa représentativité si l’on entend mesurer
celle-ci à l’aune du nombre d’adhérents
ou de l’ancienneté de l’organisation (éléments
non négligeables, parfois nécessaires, mais
certainement pas suffisants pour justifier la considération
d’un initiative associative). La prise directe sur le
corps social, l’innovation raisonnée, l’exemplarité,
sont, par exemple, autant d’éléments justifiant
l’intérêt porté à une association,
mais difficilement susceptibles d’être traduits
en normes. Une solution pragmatique doit donc être recherchée
à travers l’adhésion à des coordinations
associatives, type CPCA, où l’on peut voir une
garantie (pas irréfutable) de sérieux. Mais,
sauf à couper le monde associatif de ses racines vivantes
et parfois luxuriantes, toute initiative nouvelle acceptant
de s’inscrire dans les règles et principes de
la Charte des engagements réciproques devrait, selon
moi, pouvoir participer au dialogue civil.
Le dialogue civil associations -
pouvoirs publics a-t-il intérêt à s'institutionnaliser
plus qu'il n'est pour se développer, ou la question
est-elle plus d'ordre culturel ?
Dans l’idéal, il faudrait que le dialogue civil
puisse s’inscrire dans les mentalités plus que
dans des dispositifs institutionnalisés. Mais on sait
que les révolutions culturelles sont les plus difficiles
à réaliser et, surtout, que ce serait faire
preuve de trop d’optimisme que de croire à la
génération spontanée des schèmes
de perception et des matrices cognitives. Il y a encore beaucoup
de chemin à faire pour que s’ancre suffisamment
l’idée selon laquelle l’État ou
les collectivités publiques, s’ils restent les
garants de l’intérêt général,
n’en sont plus les protagonistes exclusifs. Ils doivent
donc nouer un dialogue " normalisé " avec
les associations, corps intermédiaires qui produisent
du collectif, du social et du politique, et concourent à
la construction du bien commun. Il y a aussi du chemin à
faire pour que les associations, ou du moins certaines d’entre
elles, acceptent l’idée que le dialogue n’est
pas un piège, que le compromis n’est pas la compromission,
et que leur utilité sociale n’est démontrée
que par leur action, et non par le simple fait de s’autoproclamer
porte-fanion d’une idée ou d’un intérêt.
C’est pourquoi un minimum d’institutionnalisation
du dialogue civil (et non des associations qui doivent conserver
leur fonction critique) est sans aucun doute nécessaire
pour montrer la voie et servir d’incitation à
ce qui ne pourra véritablement aboutir que lorsque
ce dialogue fera partie des réflexes ordinaires des
acteurs de la gouvernance. Il paraît nécessaire
d’en faire une catégorie de l’action si
l’on veut qu’il parvienne un jour, pas trop lointain,
à prendre sa place dans le répertoire d’action
collective. Propos recueillis par
Nicolas Leblanc
Journal de TERRITOIRES
n° 473 - décembre 2006
> L'ARTICLE DU MOIS
Pour une analyse sereine des jurys citoyens
Par Georges Gontcharoff, journaliste, écrivain,
membre de l’observatoire parisien de la démocratie
participative et conseiller de la rédaction de Territoires
Le débat médiatique
actuel sur les jurys citoyens a malencontreusement sauté
une étape, pourtant essentielle : celle de savoir ce
qu’est un jury citoyen. Petit tour pédagogique
de ce que le concept recouvre et de ce qu’il ne recouvre
pas.
eux qui observent depuis longtemps le développement de
la démocratie participative, en France et au-delà,
n’ont pas découvert les jurys citoyens à
travers les propos maladroits et elliptiques de Ségolène
Royal, le 22 octobre dernier. Ces instances font partie de la
large panoplie des outils au service de la participation et
sont connus des spécialistes au moins depuis 2002, quand
ils ont fait l’objet de premières publications.
D’autres remontent plus loin et évoquent les "
cellules citoyennes de planification " allemandes de 1970
ou des expériences britanniques aux alentours des mêmes
dates. L’ignorance du grand public permet de gloser à
leur propos, aussi bien dans le registre d’un éloge
excessif que dans celui d’un dénigrement tout aussi
injuste. Essayons donc de dire ce que ces jurys sont et ne sont
pas, de justifier leur existence et de les juger avec calme.
Que sont les " jury citoyens "
?
En dehors du fait que les expériences existantes sont
différentes les unes des autres, on peut néanmoins
dégager quelques constantes.
- Les jurés, en moyenne
entre quinze et cinquante citoyens, rarement plus, sont sélectionnés
par tirage au sort à partir des listes électorales
ou des listes d’habitants (dans ce second cas, on appelle
aussi des habitants étrangers, non-inscrits, non-électeurs).
C’est le tirage au sort qui justifie le terme de "
jury ", comme pour les jurys d’assises. Dans quelques
expériences, on trouve des groupes mixtes : une moitié
de représentants des associations, une moitié
de citoyens tirés au sort. Ces démarches sont
fondamentalement différentes de celle, beaucoup plus
répandue, d’un tirage au sort sur une liste de
citoyens volontaires. On ne touche pas alors l’objectif
d’élargissement à ceux qui ne se portent
pas volontaires habituellement (précaires, immigrés,
femmes, jeunes). Ces jurys ne sont donc pas " soviets autoproclamés
", comme l’a dit bêtement un leader d’extrême
droite, ni " des comités de salut public qui porteront
les têtes des élus au bout de piques ", comme
l’a dit un élu. - On demande à ces groupes
d’approfondir une question publique importante qui fait
l’objet d’un débat local. Il s’agit
donc d’une instance ponctuelle, constituée sur
un objet précis (et non généraliste) et
d’une instance ad hoc, limitée dans le temps (et
non pérenne).
On fournit à ces groupes toutes les informations nécessaires,
toutes les possibilités d’audition de spécialistes.
La qualité de cette phase est décisive, pour mettre
les citoyens " à niveau ", sans pour autant
les transformer en experts. " Inclure les citoyens est
une condition nécessaire, mais pas suffisante. Il faut
alimenter l’information, l’argumentation, aider
à construire un jugement. Il faut aller à l’encontre
de la régression émotionnelle, de la psychologie
de foule, c’est-à-dire de la démocratie
d’opinion ", rappelle Patrick Viveret (Pourquoi ça
ne va pas plus mal, La Découverte, 2002).
- Les groupes travaillent intensément
pendant quelques jours, en petits groupes et en séances
plénières, généralement à
huis clos. Fréquemment, leurs membres sont indemnisés.
- À la fin de leur mandat,
les groupes remettent à l’autorité qui les
a constitués un avis motivé, puis ils sont dissous.
L’autorité prend ou ne prend pas en compte l’avis,
mais doit justifier publiquement sa décision. Comme pour
le référendum, il lui est difficile, mais pas
impossible, d’aller à l’encontre de l’avis
qu’elle a suscité. - Dans les expériences
existantes, on ne voit pas de fonction de surveillance et d’évaluation
du travail des élus. Cet élargissement constitue
une variante proposée par Ségolène Royal
quand elle déclare : " Il faut clarifier et préciser
la façon dont les élus pourraient être obligés
de rendre des comptes, à intervalles réguliers,
avec des citoyens tirés au sort qui évaluent les
politiques publiques. " Elle dit vouloir renouer ainsi
avec la " démocratie athénienne " dans
laquelle le tirage au sort servait à constituer des "
tribunaux " contrôlant les activités des personnes
ayant des charges publiques. C’est naturellement cet aspect
qui a suscité les réactions les plus vives.
À quelle volonté politique
correspondent les jurys citoyens ?
- Les initiateurs des jurys
citoyens les justifient par la crise de la représentation
politique. Il est inutile de décrire ici cette crise
qui est au cœur du travail de Territoires. Les jurys sont
destinés, entre autres, à redonner le goût
de la chose publique à des citoyens passifs, dégoûtés
de la politique, sceptiques… D’une manière
modeste, ils veulent contribuer à réduire la fracture
entre les politiques et le peuple.
- Ils partent également
du constat que l’élection ne suffit pas à
représenter tous les citoyens et qu’il faut, à
côté d’elle, renouer avec la tradition très
ancienne du tirage au sort. La valeur démocratique du
tirage au sort qui dégage un " panel de citoyens
" dépend de la base sociale sur laquelle s’effectue
le tirage. Il ne faut pas fantasmer sur la démocratie
athénienne, où la base sociale du tirage au sort
était celle, très étroite, des citoyens
de la cité, et dont les esclaves étaient exclus.
Au contraire, le tirage au sort contemporain vise à faire
accéder à la politique les populations les plus
démunies, les plus exclues. Attention, il ne s’agit
pas de substituer le tirage au sort à l’élection,
mais de conjuguer les deux systèmes. " Les jurys
ne sont pas un affront à la démocratie représentative,
mais un complément et un appui ", insiste ainsi
Gilles Savary, député européen et porte-parole
de Ségolène Royal. Il ne s’agit pas d’une
idée nouvelle et révolutionnaire. Cela a déjà
fonctionné, sans que les élus aient été
déboulonnés ! Par exemple, certains conseils de
quartier, composés de plusieurs collèges, bénéficient
d’un collège de tirés au sort (sur la liste
électorale, ou sur des listes plus larges). C’est,
par exemple, depuis 1996, le cas dans le 20e arrondissement
de Paris. Ainsi, les citoyens non politisés, non-associatifs,
lambda, peuvent-ils entrer dans des instances de concertation.
De surcroît, on élargit la base sociale de la concertation.
On la sort de la surreprésentation des couches moyennes
et des jeunes retraités et on la rapproche de la composition
réelle de la population d’un territoire. Autre
exemple : la Charte de la concertation du ministère de
l’Environnement (1996), comme les recommandations de la
commission nationale du débat public, prônent la
constitution des " groupes de citoyens-usagers " tirés
au sort pour participer aux concertations auprès ou à
côté des représentants des corps intermédiaires,
politiques, techniques, associatifs ou lobbyistes (ceux que
l’on appelle quelquefois " les professionnels de
la participation "). On touche ainsi les citoyens ordinaires
qui sont à l’écart de toutes les médiations
institutionnalisées.
- Cependant, les jurys citoyens
participent incontestablement de cet " âge de la
défiance " des citoyens vis-à-vis de la politique
et des politiques dont parle Pierre Rosanvallon 1, de cette
" ère du soupçon " évoquée
par François Bayrou. On ne peut nier que, dans la proposition
ségolienne, les jurys ont une dimension de surveillance
à l’égard des élus et qu’ils
sont un outil parmi d’autres " de la suspicion légitime
et bénéfique des représentés vis-à-vis
de leurs représentants " (Rosanvallon) qui risquent
toujours de ne pas tenir leurs promesses et de déraper.
On comprend que les élus se sentent visés, surtout
s’ils sont purs, sincères et fidèles à
leurs engagements… Mais le sont-ils toujours ? Le débat
porte sur le fait de savoir si les citoyens font ou ne font
pas confiance à leurs élus, en particulier à
leurs élus locaux. Si l’on répond positivement,
les jurys sont en effet injurieux. Il faut seulement veiller
à préserver la confiance, comme le demande un
communiqué de la Fédération des élus
socialistes du 25 octobre. Si l’on répond négativement,
les jurys ont-ils la capacité de rétablir un rapport
confiant vis-à-vis des élus ?
- Il en découle un débat
annexe sur le rôle du peuple, dans une démocratie
représentative. Les jurys citoyens font partie des moyens,
parmi d’autres, pour redonner la parole au peuple entre
deux élections, pour le rendre présent dans les
choix qui le concernent directement. Ils mobilisent le "
savoir d’usage " des citoyens dans les opérations
d’aménagement, d’urbanisme, de développement
durable, ou d’autres. Cette option provoque l’hallucinant
débat auquel nous assistons entre " ceux qui n’ont
pas peur du peuple " et " ceux qui ont peur du peuple
" et l’accusation de populisme à l’égard
de ceux qui veulent une intervention du peuple plus étendue
qu’un bulletin de vote. Le populisme, c’est la démocratie
par les sondages, ou la culture du micro-trottoir. Ce n’est
pas celle d’instances citoyennes mûrement réfléchies
et mises au travail.
Les quelques exemples français de jurys citoyens montrent
qu’ils ne touchent pas réellement au pouvoir des
élus du suffrage universel, puisqu’ils sont consultatifs
et non décisionnels. Les jurys citoyens donnent un avis,
éclairent le décideur, mais c’est à
ce dernier de choisir en dernier ressort. Certains pensent même
qu’ils constituent des " gadgets " qui ne vont
pas à l’essentiel, à savoir le partage du
pouvoir. Ils vont ainsi moins loin que les référendums,
dans leur dernière mouture législative qui, eux,
sont décisionnels, c’est-à-dire que la réponse
au référendum a valeur de délibération.
C’est d’ailleurs pourquoi les élus en usent
si peu.
Quelles sont la genèse et l’histoire
des jurys citoyens ?
Aussitôt que l’on sort de France, la méthode
comparative connaît des limites, car il faut tenir compte
des difficultés de traduction (le même terme ne
signifie pas la même chose partout) et ne pas minimiser
les énormes différences culturelles. Nous avons
évoqué l’antériorité des conseils
de quartier de Berlin, étudiés par Yves Sintomer
2. À regarder de près, on voit qu’il ne
s’agit pas vraiment de jurys citoyens, destinés
à évaluer la politique des autorités, mais
d’instances donnant aux habitants des quartiers défavorisés
une responsabilité décisionnelle dans l’attribution
des subventions. On est plutôt dans le registre de ce
que l’on appelle, en France, les enveloppes de quartier,
à la rigueur dans le champ du budget participatif, avec
sa référence obligée à Porto Alegre
: une tentative de co-décision d’élus et
de citoyens tirés au sort, sur un budget précis
et somme toute souvent limité. Le budget participatif
des lycées de Poitou-Charentes est aussi de cette nature,
intéressant pour l’exercice élargi de la
citoyenneté, mais ne constituant en aucun cas une menace
pour le pouvoir politique ou administratif.
De nombreux exemples de ce type pourraient être décrits
dans des villes d’Amérique latine. Les jurys citoyens
cadrent mieux avec la tradition anglo-saxonne qu’avec
la tradition latine. Ils sont plus difficiles à introduire
chez nous. Nous ne sommes pas dans l’idéologie
de l’empowerment (l’entrée en politique,
l’accès au pouvoir de toutes les couches sociales
et, en premier lieu, de celles qui sont au départ les
plus éloignées de la citoyenneté active).
C’est pourquoi les exemples britanniques ou danois (notamment
les conférences de consensus, alliant citoyens et experts,
et organisées le plus souvent au niveau national) semblent
éloignés de notre culture. Pourtant, l’Espagne
s’y est mise plus tôt que nous : jurys citoyens
de Catalogne et du Pays Basque ; noyaux d’intervention
citoyenne ; conseils citoyens qui " donnent un avis motivé
sur une question d’intérêt général
" et qui émettent " un avis citoyen ",
rendu public 3. Ce rapport est purement consultatif, mais les
élus s’engagent à justifier leur décision.
Au Québec, l’intervention de groupes de citoyens
tirés au sort est plus liée à la politique
de la ville 4. En France, les expériences commencent
à se multiplier. Elles illustrent, parfois, des dérapages
par rapport à l’esprit des jurys citoyens (on emploie
le même mot, mais on ne fait pas la même chose).
Évoquons en quelques unes, sans exhaustivité.
Des " conférences de citoyens " ont été
organisées, au plan national, en 2001-2002, généralement
sur des questions environnementales, mais avec un poids excessif
des organismes spécialisés et une dose homéopathique
de citoyens de base tirés au sort. La région Île-de-France
a opéré une sélection de soixante-quinze
personnes pour constituer un jury citoyen appelé à
donner un avis sur la révision du schéma directeur
régional. Mais il s’agit d’une " sélection
représentative, sérieuse et honnête ",
et non d’un tirage au sort. En 2006, la région
Rhône-Alpes a expérimenté un panel de trente
citoyens, tirés au sort, pour traiter de " la place
des citoyens dans l’évaluation des politiques ".
En mai 2006, le conseil général de Meurthe-et-Moselle
a fait tirer au sort quinze citoyens, les a munis d’un
dossier technique fourni pour qu’ils donnent leur avis
sur le thème controversé de " l’arbre
et la route ". Le département de l’Essonne
ou la ville de Bobigny font fonctionner des Observatoires des
engagements destinés à évaluer le respect
de leurs engagements par les élus. Un syndicat mixte
autour de Saint-Brieuc a mis en place un " panel de citoyens
", en 2003, pour éclairer un conflit local très
vif relatif au traitement des ordures ménagères.
Un jury, tiré au sort sur les listes électorales
a reçu un dossier technique très complet et s’est
vu imposer des règles de fonctionnement très rigoureuses.
Il a produit un avis motivé qui a été suivi
et a soulagé une crise locale… 5
Parmi le florilège des réactions négatives,
donnons la palme à l’association des maires ruraux
de France : " Les jurys populaires, les référendums
d’initiative populaire et autres gadgets de droite ou
de gauche, sont avant tout destinés à amuser les
foules, les recalés du suffrage universel et les associations
locales créées ponctuellement dans le seul but
de démolir les projets démocratiquement décidés
par les élus. " (communiqué du 27 octobre
2006)…
On a entendu des propos plus vénéneux, mais guère
plus significatifs de la nécessité de poursuivre
le débat sur les rapports entre la démocratie
représentative et la démocratie participative.
Les pédagogues de la démocratie ont du pain sur
la planche. Ils devront démontrer que les jurys citoyens
peuvent être " une aide au pilotage ", "
un enrichissement de l’action publique et du travail des
élus ", et non " un instrument punitif et de
coercition ", dixit Gilles Savary. ggf@no-log.org
1 La contre-démocratie ; la politique à l’âge
de la défiance, Seuil, 2006. Pierre Rosanvallon est
ce " doctrinaire de deuxième gauche " dénoncé
par Jean-Pierre Chevènement, comme inspirateur des
idées participatives de Ségolène Royal.
2 Yves Sintomer et Eléonore Koehl " Rapport final
sur les jury citoyens berlinois ", juillet-août
2002.
3 " Les groupes de citoyens en Espagne : vers un nouveau
modèle de démocratie participative ", article
d’Ismaël Blanco, dans La démocratie à
inventer, revue Mouvements n° 25, 2005.
4 " La ville, laboratoire des enjeux démocratiques
contemporains ", Louise Quesnel et Laurence Bherer, Politique
et société, Montréal, vol 25,
n° 1, 2006.
5 Récit complet de cette expérience dans Territoires,
n°446, mars 2004.