" Être la féministe de
service n’est pas un mandat facile "
portait de Laurence Rossignol, vice-présidente
de la région Picardie
Les femmes dans les politiques de la région
Île-de-France
" La plupart des élus méconnaissent le phénomène
des inégalités "
rencontre avec Michèle Loup, conseillère
régionale
Région Bretagne
Unique en son genre
Véronique Berkani, journaliste
L’approche de genre fait reculer
les conseils de développement
Nicolas Leblanc, journaliste
La politique de la ville préfère
les garçons
Véronique Berkani, journaliste
Débats
Genre et démocratie participative
Une démocratie forcément alternative à
la démocratie patriarcale
Sylvie Jan, consultante en égalité
femmes / hommes
Femmes dans la Cité
La ville androcentrée
Monique Minaca, architecte et urbaniste
Recherche, genre et démocratie participative
" Libérer les individus de l’enfermement dans
des stéréotypes "
Rencontre avec Yves Sintomer, sociologue
Conférences Une
nouvelle rubrique consacrée à des présentations
ou des retranscriptions de conférences sur la démocratie
participative
Enseignements de la conférence citoyenne
sur les OGM en France
Pierre-Benoit Joly, Claire Maris et Marie-Angèle
Hermitte
> L'ARTICLE DU
MOIS
Région Bretagne
Unique en son genre
Véronique Berkani, journaliste
La Bretagne semble être
une région particulièrement bénéfique
aux femmes, présentes plus qu’ailleurs dans les
milieux associatif, syndical et politique. Gros plan sur les
politiques en faveur de l’égalité femmes
/ hommes mises en place par des collectivités de la
région, particulièrement volontaristes sur cette
question.
En 1990, coup de tonnerre à Rennes : le magazine Biba
établit que les femmes actives sont peu présentes
dans la ville dans les fonctions d’encadrement (seulement
6 % de femmes cadres). Rennes se retrouve recalée au
23e rang sur 26 dans le palmarès des villes qui "
aiment les femmes cadres ", alors qu’elle caracole
dans le peloton de tête dans les classements sur la
qualité de vie. La sentence est une claque pour la
municipalité, qui compte depuis longtemps un important
contingent de femmes élues et féministes, venues
à la politique après un passage par le réseau
associatif, particulièrement dense dans la capitale
bretonne. Piquées au vif, les élues décident
de réagir. Annie Junter, maîtresse de conférences
à l’université Rennes 2, titulaire d’une
chaire d’études sur l’égalité
entre les hommes et les femmes, est sollicitée et confirme
qu’en Bretagne, malgré les progrès importants
que les femmes ont réalisés au niveau de leurs
performances scolaires, on les retrouve peu aux postes de
responsabilité. Les femmes sont aussi sous-représentées
dans les instances de décision administratives et syndicales
et dans les filières les mieux rémunérées.
Elles sont en revanche très présentes parmi
les plus bas salaires, là où les conditions
de vie au travail sont les plus difficiles et les plus précaires
(temps incomplets, horaires atypiques, etc.). Annie Junter
propose à la municipalité, elle-même à
la tête d’une administration de 4 000 salariés
(dont 57 % de femmes) et deuxième employeur de la ville,
d’étudier la trajectoire de ses femmes cadres.
L’universitaire met à jour un habitus caché,
un code non écrit qui préside à la promotion
des salariés. " J’ai identifié que
l’une des discriminations majeures pour les femmes cadres
était la question du temps de travail. Alors que la
ville de Rennes avait instauré les 35 heures depuis
1983, les femmes cadres faisaient état d’une
“horloge interne” à l’encadrement
qui n’avait rien à voir avec les 35 heures. "
Une culture de la disponibilité à l’élu
qui se traduit par le dépassement des horaires de travail,
mettant les femmes – surtout les mères –
en difficulté. Pour faire carrière, celles-ci
n’ont d’autre choix que de se conformer au schéma
temporel dominant. Celles qui n’ont pas le loisir de
traîner le soir dans les couloirs et de faire acte de
présence à l’instar des hommes voient
leur ascension sociale ralentie.
Les hommes cadres " osent "
enfin demander à travailler à temps partiel
En 1994, un groupe " égalité des chances
entre les femmes et les hommes " est mis en place –
où des femmes se réunissent pour faire part
de leurs suggestions et observations –, suivi en 1995
de la création du poste de déléguée
à l’égalité des chances. Les listes
des candidats aux élections professionnelles se féminisent,
les organismes paritaires de la ville (comités techniques
paritaires, comité d'hygiène, de sécurité
et des conditions de travail et commissions administratives
paritaires) sont tous mixtes, ainsi que les jurys de recrutement.
En matière de gestion des ressources humaines, des
statistiques sont élaborées par genre et des
rattrapages statutaires permettent d’améliorer
la situation d’agents féminins ; les mentalités
évoluent, des hommes cadres " osent " demander
à travailler à temps partiel et des responsables
de services très féminisés s’attachent
à proposer des améliorations des conditions
de travail. Pour répondre au problème posé
par la présence massive de femmes dans les emplois
les moins qualifiés, la ville obtient un financement
du Fonds social européen (FSE) au titre du programme
Now (New opportunities for women), qui entend développer
l’accès à l’emploi des femmes, les
qualifier, les professionnaliser et améliorer leurs
conditions de travail par la formation. Il a également
pour objectif de permettre aux femmes et aux hommes de mieux
concilier vie professionnelle et vie privée par l’organisation
et l’aménagement du temps de travail.
En 2001, la ville comptait 20 % de femmes de grade directeur
; un pourcentage qui atteint
aujourd’hui 50 %. " Mises en confiance, les femmes
ont “osé” postuler à ce niveau de
responsabilité ", analyse Danièle Touchard,
responsable du Bureau des temps de Rennes. En 2002, la ville
se dote en effet d’un Bureau des temps et bénéficie
d’un nouveau programme du FSE, Equal, qui a pour objet
d’agir sur les temps sociaux comme facteur de lutte
contre les discriminations qui affectent particulièrement
les femmes.
Modernisation des stéréotypes
Dans ce cadre, une action est engagée en 2003 auprès
des agents de propreté de la ville, catégorie
composée d’une très large majorité
de femmes. Le Bureau des temps dresse une analyse de la situation
et détaille les souhaits et les motivations des agents.
Ce bilan donne lieu à une série de mesures,
dont la création d’emplois à temps complet,
un déroulement de carrière digne de ce nom,
la définition de deux horaires types plus " ramassés
" permettant le travail en continu dans la journée,
et l’attribution de chèques-déjeuner.
" Suite à cette réorganisation, le taux
d’absentéisme a été diminué
de 40 %, et le turn over s’est nettement ralenti ",
se félicite Danièle Touchard. " Leurs conditions
de travail s’améliorant, les agents d’entretien
ont pu développer un sentiment d’appartenance
aux services de la ville, et se considérer comme des
employés à part entière. " Une avancée
incontestable en termes de conditions de travail.
Sur les mesures de conciliation des temps en passe de supplanter
les mesures d’égalité femmes / hommes,
Annie Junter est cependant dubitative : " La thématique
de la conciliation des temps professionnel et familial est
pour moi une métaphore des discriminations et n’est
en aucun cas porteuse de transformation sociale, car cela
ne touche ni à la question du partage des tâches,
ni à la ségrégation horizontale et verticale
du travail. À partir des années 80, on cesse
de parler de “partage”, et on commence à
évoquer “la conciliation”. C’est
une façon de reconstruire, de moderniser les stéréotypes.
La référence à “la spécificité
du temps des femmes” est un artifice pour parler des
inégalités entre les femmes et les hommes. "
En 2005, l’universitaire est sollicitée par la
préfecture de région (délégation
régionale aux droits des femmes) et le conseil régional
de Bretagne afin de former les fonctionnaires cadres à
l’égalité femmes / hommes. Une formation
qu’elle a dispensé auprès des services
déconcentrés de l’État, aux niveaux
régional et départemental, à la demande
de la préfète de région, Bernadette Malgorn,
seule femme à occuper cette fonction en France depuis
1996. Celle-ci a nommé des référents
et référentes " égalité "
dans chaque service déconcentré, nomination
assortie d’une formation.
Inégalités naturelles,
éternelles et universelles...
Lors de ces formations, Annie Junter commence par un rappel
de base : l’égalité femmes-hommes est
une valeur, un objectif et un droit consubstantiel à
la démocratie. À travers ces formations, elle
a pu observer un certain nombre de résistances à
l’égalité qui vont du déni ("
Pourquoi, en 2005, former à l’égalité
femmes / hommes ? ") à la tolérance sociale
(" On me rétorque parfois que les différences
ne sont qu’un résidu de l’histoire, que
cela changera demain, ou que ces distorsions ont toujours
existé, que les inégalités sont naturelles,
éternelles et universelles… "), en passant
par de l’indifférence. Pour amener les participants
à prendre l’égalité au sérieux
et à en faire une priorité, Annie Junter est
constamment obligée de montrer que les inégalités
sont un processus vivant qui se recompose en permanence sur
fond de stéréotypes. " Il s’agit
d’une construction sociale à laquelle nous participons
tous ", précise-t-elle. Former à l’égalité
femmes / hommes implique une justification permanente, "
parfois usante ", de l’avis d’Annie Junter,
qui ne connaît pas de sujets plus difficile que celui-là.
" Dans les formations que j’assure, les gens ne
se placent pas uniquement en posture d’apprenant-e.
Une très forte concurrence s’exerce entre le
point de vue scientifique et l’expérience personnelle.
Chacun a son opinion sur la question et la considère
constitutive de la connaissance. "
Apprendre à être patient...
Isabelle Gueguen, chargée de mission égalité
des chances entre les femmes et les hommes au conseil général
du Finistère entre 2002 et 2005 (lire article page
12), s’est retrouvée en butte aux mêmes
résistances, même si son département est
en avance sur la question. " En matière d’égalité
femmes / hommes, il faut apprendre à être patient,
à ne pas brûler les étapes ", indique-t-elle.
Dans le cadre d’un projet européen Equal, le
conseil général a mis en place une plateforme
" entreprendre au féminin " qui propose aux
femmes une formation en développement personnel, un
accompagnement et une mise en réseau. Par ailleurs,
une démarche visant l’amélioration des
conditions d’emploi et la mise en œuvre de la loi
sur l’égalité professionnelle est engagée
avec cinq entreprises du département. Depuis que la
mission d’Isabelle Gueguen a pris fin, les élus
ont décidé de traiter la question de l’égalité
femmes / hommes de manière transversale, en profitant
de la mise en place de l’Agenda 21 à l’échelle
du département, à l’occasion duquel toutes
ses politiques seront refondues. Cette exigence de transversalité
satisfait la jeune femme, car elle se situe dans la logique
du gender mainstreaming 1 défini au niveau européen.
Avec l’aide d’une étudiante, Isabelle Gueguen
a examiné deux cents dossiers sur cinq ans, et a pu
établir que certaines politiques mises en place par
le conseil général avaient des effets amplificateurs
des inégalités femmes / hommes, notamment celles
sur l’aide à la création d’emploi
dans les très petites entreprises où le taux
d’activité masculin est très élevé.
" Dans la pratique, ce sont majoritairement des chefs
d’entreprise hommes qui sont aidés. On peut alors
s’interroger sur l’impact de ce type d’aide
sur les inégalités de salaire ", indique-t-elle.
" Le choix des critères d’attribution des
aides n’est pas neutre. C’est au moment de ce
choix qu’il faut se demander où sont les hommes,
où sont les femmes, quelles sont leurs ressources,
etc. " Ces données ont été transmises
à la Direction du développement économique
et devrait à l’avenir contribuer à corriger
les biais de ces politiques et à systématiser
la production de données sexuées.
Les femmes, réserve de main
d’œuvre des prochaines années
Aujourd’hui consultante indépendante, Isabelle
Gueguen promeut l’égalité auprès
des entreprises autant pour des motifs de droit que pour des
raisons objectives. " Dans les années à
venir, les entreprises vont rencontrer des problèmes
de recrutement du fait de départs massifs à
la retraite. Les femmes constituent la réserve de main
d’œuvre des prochaines années. De plus,
à travers le management des femmes, c’est tout
le management des entreprises qui est à revoir. Les
aspirations des femmes à mieux concilier les différents
temps de vie sont partagées par les jeunes hommes qui
entrent sur le marché du travail. Il s’agit des
enfants de ceux qui ont été licenciés,
malmenés dans leur vie professionnelle et qui nourrissent
une certaine méfiance à l’égard
du monde du travail. Les entreprises ont un nouveau contrat
à passer avec leurs salariés."
Intérêts de sexe
Si la rationalité économique plaide en faveur
d’un traitement égalitaire entre hommes et femmes,
en sus d’un autre argument de bon sens qui dit qu’on
ne peut tout simplement pas se passer des compétences
de la moitié de l’humanité, la partie
est loin d’être gagnée pour les femmes.
Le sociologue François de Singly montre que, si les
hommes ont abandonné les attributs les plus marqués
de la masculinité, ils sont loin d'avoir perdu le pouvoir
2. " Ne soyons pas dupes ", tient à rappeler
Annie Junter. " Il y a des intérêts de genre
: des hommes ont intérêt à perpétuer
les inégalités parce que ces dernières
leur profitent dans la vie professionnelle et publique. Je
constate que, plus on avance dans la recherche et la mise
en œuvre de l’égalité professionnelle,
plus les résistances à l’égalité
se révèlent. Les premières intéressées
à l’égalité sont bien évidemment
les femmes, même si la promotion de l’égalité
est un combat de société auquel des hommes peuvent
participer. "
1 Le gender mainstreaming, ou approche intégrée
de l'égalité entre femmes et hommes, est une
politique qui vise à incorporer durablement la perspective
de l'égalité dans tous les domaines et à
tous les niveaux.
2 " Les habits neufs de la domination masculine ",
revue Esprit, novembre 1993.
Vouloir l’égalité, troisième rapport
du Comité de pilotage pour l’égal accès
des femmes et des hommes aux emplois supérieurs des
fonctions publiques, Anicet Le Pors et Françoise Milewski,
La Documentation française, 2005
Femmes, genre et société, l’état
des savoirs, sous la direction de Margaret Maruani, La Découverte,
2005
Droit de cité pour les femmes, Christine Bulot et Dominique
Poggi, Les savoirs de la ville,
L’Atelier, 2004
Articuler vie professionnelle et vie personnelle. Les expériences
des projets Equal français 2001-2004, Rachel Silvera,
Nadja Buseyne et Vicki Donlevy-Gomes, Les Cahiers Racine,
2004
Repenser les temps, Jean-Paul Bailly, Albert Jacquard, Dominique
Méda et Jean Viard, L’Aube Ouest, 2004
Les conditions de vie des femmes et des jeunes filles dans
les quartiers en politique de la ville, Erella Duval, Briac
Chauvel, Anne Olivier, recherche-action réalisée
par Tessiture / Integr’action, 2004
Repenser les temps, Catherine Coutelle, Dominique Royoux,
Guy Corneau, Rachel Silvera, Claire Bonniol, Jean de Legge
et Hubert Reeves, Collection Ville de Rennes, 2004
Place aux femmes. Pour une approche sexuée des politiques
publiques, Les Cahiers de Profession banlieue, juin 2003
Séminaire sur les relations hommes-femmes dans les
quartiers de la politique de la ville, Div, 2003
Le genre des politiques publiques : des constats, des actions,
sous la direction d’Annie Junter, Lien social et politique
n°47, 2002
Sexe : sous la révolution, les normes, revue Mouvements
n°20, 2002
Cités de femmes. L’espoir maintenant, Cécile
Petident et Muriel-André Sourie, éd. du Félin,
2002
Le regard des femmes sur les matériels de transport
public. Mais qu’est-ce qu’elles veulent…
encore ?, Femmes en mouvement, les transports au féminin,
éd. Amarcande, 2001
Temps des femmes. Pour un nouveau partage des rôles,
Dominique Méda, Flammarion, 2001
Politiques temporelles locales. Les villes dans l’ère
du temps, Territoires n° 420, septembre 2001
Parité, intercommunalité, statut… En mars,
507 012 nouveaux élus, Territoires n° 415, février
2001
Comment les femmes changent la politique et pourquoi les hommes
résistent, Françoise Gaspard, La Découverte,
1999
La parité. Enjeux et mise en œuvre, sous la direction
de Jacqueline Martin, Féminin & masculin, Presses
universitaires du Mirail, 1998
La domination masculine, Pierre Bourdieu, Le Seuil, 1998
Journal de TERRITOIRES
n° 464 -
janvier 2006
> L'ARTICLE DU MOIS
Dis-moi où tu n’habites
pas, je te dirai combien tu me dois
Nicolas Leblanc, journaliste
Les députés
ont voté une taxe sur les résidences mobiles,
alors même que les occupants de caravane ne bénéficient
d’aucun droit lié au logement. Émoi et
zizanie chez les voyageurs.
"Il n'est pas normal qu'une famille qui cumule
une caravane d'habitation de 8 à 16 mètres carrés,
une caravane cuisine de 2,5 mètres carrés et
une caravane pour le fils aîné ne soit quasiment
pas taxée, quand d'autres familles [sédentaires,
NDLR] paient des taxes d'habitation élevées.
" Ainsi parle Jérôme Chartier, député
UMP du Val d’Oise, visiblement pourfendeur d’inégalités,
dans la nuit du 22 au 23 novembre sur les bancs de l’Assemblée
nationale. À son initiative, la chambre basse a, cette
nuit-là, adopté l’amendement 275 rectifié
du projet de loi de finances 2006 instaurant une taxe sur
les résidences mobiles, comprenez principalement les
caravanes des gens du voyage. Tant pis si l’affaire,
mal ficelée, allait révéler bien plus
d’"anormalités " que ne l’aurait
souhaité le député Chartier.
Cette discussion nocturne n’avait rien d’improvisée,
même si les enjeux cachés derrière ces
querelles de toges sont mal connus. En fait, prenons, comme
les députés UMP ne l’ont pas fait, le
problème à l’envers. Depuis de nombreuses
années, les associations représentatives des
gens du voyage travaillent pour faire reconnaître les
caravanes comme habitat et, ainsi, accéder aux droits
qu’implique cette définition. Car, au-delà
des mots et des symboles, cette lutte influe sur des questions
on ne peut plus concrètes. Il s’agit de permettre
l’accès aux prêts habitat (les caravanes
des voyageurs devant aujourd’hui être achetées
sur des crédits à la consommation, bien moins
avantageux), et aux assurances habitation, qui leur est aujourd’hui
refusé ; et aussi d’être pris en compte
dans les Plans locaux d’urbanisme au même titre
que les habitations construites et avoir accès, ce
qui n’est pas la moindre des revendications, aux allocations
logement. Sur cette base de discussion, les voyageurs n’ont
jamais montré d’hostilité particulière
à acquitter la taxe d’habitation, mais dans le
cadre d’ un régime de droit commun.
Branle-bas de combat
Or, depuis trois ans, le député Chartier tente
par le même amendement, jusqu’à cette année
repoussé, d’introduire une taxe particulière
aux résidents mobiles, sans pour autant formaliser
un débat sur la reconnaissance des caravanes comme
logement.
Quand ledit amendement a été finalement adopté,
l’émotion fut telle parmi les voyageurs et leurs
associations de soutien qu’un collectif inédit,
rassemblant toutes les sensibilités associatives de
gens du voyage, s’est constitué et a appelé
plusieurs milliers de personnes à défiler à
Paris, le 5 décembre 2005. Alors que la commission
nationale consultative des gens du voyage n’a pas été
réunie depuis trois ans, c’est subitement le
branle-bas de combat, gouvernement et parlementaires appelant
à la concertation avant le passage de la loi au Sénat.
Fin stratège, ou manipulateur pour ses détracteurs,
Jérôme Chartier invita ainsi une partie seulement
des associations composant le collectif national des associations
de gens du voyage à discuter des améliorations
possibles en seconde lecture, réussissant à
améliorer le texte, mais aussi à affaiblir en
divisant la protestation à son projet. Ainsi, de soixante-quinze
euros par m2, la taxe est descendue à vingt-cinq euros.
De même, revendication importante, la nouvelle taxe
sera soumise au même régime d’exonérations
que la taxe d’habitation. Par exemple, les allocataires
du RMI n’auront pas à l’acquitter. Autre
modification, alors qu’elle a été pensée
un premier temps comme une " vignette " à
apposer sur sa caravane servant de résidence principale,
vignette contrôlable à tout moment par les forces
de l’ordre, elle est là encore revenue sous une
forme plus conforme au droit commun comme une taxe acquittable
auprès des autorités fiscales qui délivrent
un simple récépissé. Enfin, son application
a été repoussée au 1er janvier 2007.
Discriminatoire
Pour Désiré Vermeesch, président de l’Association
sociale nationale et internationale tsigane (Asnit), ces changements
sont suffisants et montrent la bonne foi de la majorité
gouvernementale. " On veut croire que le gouvernement
tiendra parole, que cette taxe de résidence sera la
porte ouverte à la reconnaissance de la caravane comme
habitat. Je crois qu’aujourd’hui, avec la situation
que nous venons de connaître dans les banlieues, même
le gouvernement a compris qu’il fallait faire quelque
chose envers les minorités, et les gens du voyage en
font partie ", constate-t-il. " Nous avons un an,
derrière ce texte et en attendant son application,
pour faire émerger nos droits liés à
ce nouveau devoir, pour que nous rentrions dans le droit commun.
" Même discours du côté de Pierre
Hérisson, sénateur UMP de Haute-Savoie et président,
qui se dit en activité, de la commission nationale
consultative des gens du voyage. " La commission devrait
être convoquée très prochainement. Elle
fera notamment un état des lieux complet de l’application
de la loi Besson de 2000 (qui oblige les communes à
la mise en place d’aires d’accueil, et qui n’est
appliquée qu’à hauteur de 15 % des objectifs,
NDLR). Je souhaite travailler avec un principe clair : faire
rentrer les 400 000 voyageurs français dans le droit
commun, qu’ils aient les mêmes droits et les mêmes
devoirs que le reste de la communauté nationale, dont
ils font évidemment partie. Dans cet esprit, il faut
que nous définissions clairement ce qu’est et
ce que n’est pas une caravane. " Mais pour la Fédération
nationale des associations solidaires d’action avec
les Tsiganes (Fnasat), et son directeur Didier Botton, pas
question d’accepter d’être taxé avant
que les droits afférents soient reconnus. " Amélioration
du texte ou pas, nous restons sur les mêmes positions
", argumente-t-il. " La caravane n’est toujours
pas reconnue comme logement, lui appliquer une taxe d’habitation
est donc discriminatoire. Nous allons tenter de faire saisir
le Conseil constitutionnel sur cette question (il faut pour
cela l’aval de soixante parlementaire, NDLR). De même,
cette disposition précipitée et prise sans concertation
sérieuse va engendrer des difficultés non pensées
: les élus de la commission consultative départementale
d’Ille-et-Vilaine ont ainsi souligné qu’ils
faisaient payer jusqu’à présent une taxe
de séjour aux caravanes sur les mêmes arguments
que ceux évoqués pour la taxe Chartier : investissements
et fonctionnement des équipements collectifs mis à
disposition des voyageurs. Ils prévoient donc de ne
plus la percevoir, ne pouvant taxer deux fois les mêmes
services, tout en regrettant par avance le manque à
gagner, puisque la nouvelle taxe sera exonérée
pour les allocataires de minima sociaux et les foyers non
imposables. " C’est fou comme, quand on veut mal
faire, il suffit de lancer une idée au milieu de la
nuit, sans demander leur avis aux personnes concernées.