Quel rôle pour les acteurs locaux
?
Agir dans une société en rupture
Valérie Peugeot, association Vecam
Les élus locaux à l’ère
numérique
Réseaux et renouveau politique
Véronique Kleck, secrétaire générale
de l’association Vecam
Espaces publics numériques
Accès à l’information ou éducation
aux médias ?
Philippe Cazeneuve et Franck Briand, respectivement
coordinateur régional des structures d’appui à
la vie associative en Rhône-Alpes et vice-président
de CRéATIF
Réseaux de communications électroniques
Un nouveau service public
Patrick Vuitton, délégué
général de l’Avicca
Acteurs
Internet
Les sites de ressources coopéra- tifs : un tumulte
très constructif
Véronique Berkani, journaliste
Le 13e se met en déséquilibre
rencontre avec Jérôme Relinger,
élu à Paris
Brest Écrit public, écrit
citoyen
Sabrina Costanzo, journaliste
Emmaüs
Inciter les SDF à se former aux TIC
Ricardo Parrilla, responsable du Cyberespace
Agora
Centre social Belle Ville Éducation
pop-up-ulaire
Nicolas Leblanc, journaliste
Débats
Le libre dans l’administration et
les collectivités
Logiciels libres, argent public et mutualisation
François Élie, président
de l’Adullact, élu à Angoulême
Nouveaux modes de coopération décentralisée
en matière de Tic
L'âge de raison ?
Blaise Mercier, membre fondateur de l’association
Mosaïque du monde
Parlons droit
Collectivités territoriales et communications électroniques
Benoît de La Taille, avocat
Pour aller plus loin
> L'ARTICLE DU
MOIS
Internet
Les sites de ressources coopératifs : un tumulte très
constructif
Par Véronique Berkani, Journaliste
Internet s’est construit à
contre-courant des modes de pensée traditionnels, introduisant
de nouvelles façons de produire et d’aborder
la connaissance. Tela Botanica, Wikipédia ou Biblio-fr
sont quelques uns de ces outils dits " coopératifs
" dont la force repose sur la notion de réseau.
Internet. Une mine d’informations, de propositions plus
ou moins honnêtes, un nœud de débrouille
et d’embrouilles, d’échanges désordonnés
fourmillant de vie, nouvelle complexité à gérer
au jour le jour, surcroît de travail, échanges
plus rapides, plus directs, moins coûteux. Des possibilités
quasi infinies de plus en plus explorées par d’innombrables
initiateurs d’expériences novatrices. Parmi ceux-la,
des adeptes de la toile construisent, ensemble, quasiment
sans restriction, des bases de données hyper-documentées
qui viennent concurrencer les informations dûment validées
par nos institutions, bousculant nos conceptions des modes
de production et de la propriété intellectuelle,
instillant une nouvelle façon de penser et d’agir,
intrinsèquement liée à l’outil
internet. " La culture hacker est une culture du don
", affirme Eric Steven Raymond, hacker de longue date,
qui a pris part à l’émergence d’internet.
De même Manuel Castells, sociologue de la révolution
technologique : " Deux-tiers des serveurs du monde utilisent
le système Apache, développé et maintenu
par un réseau coopératif d’informaticiens.
(…) La culture hacker imprègne aujourd’hui
une grande partie de la société. Elle se diffuse
auprès des nouvelles générations et pas
uniquement dans des domaines technologiques. Les ONG en sont
une bonne illustration. Elles déploient des capacités
d’innovation formidables pour réduire la pauvreté
en s’affranchissant des pesanteurs technocratiques des
gouvernements. Plus une société est une société
d’information et d’économie de la connaissance,
plus la capacité d’innover à l’intérieur
du système, avec des moyens créatifs, est importante.
" 1 Bien loin des perceptions du " monstre froid
", ce serait donc l’économie du don qui
prévaudrait dans la galaxie numérique. "
Inventé à l’origine à l’intention
des militaires américains, le net a pourtant été
construit sur le principe de l’économie du don
", confirme Richard Barbrook, spécialiste des
hypermédias. " Les scientifiques ne peuvent obtenir
la reconnaissance personnelle de leurs efforts individuels
qu’en collaborant ouvertement les uns avec les autres
à travers l’économie universitaire du
don. Malgré la commercialisation de plus en plus grande
de la recherche, la diffusion gratuite des découvertes
reste la méthode la plus efficace pour résoudre
les problèmes communs à l’intérieur
d’une discipline scientifique donnée. Dès
le début, le libre échange de l’information
a donc été fermement ancré dans les technologies
et les usages sociaux du cyberespace. " 2
Un " arbre des forums "
Tela Botanica, Wikipédia ou Biblio-fr sont quelques
uns de ces outils coopératifs, partageux, généreux,
qui se donnent sans compter, et reçoivent finalement
bien plus. " En réseau, nous sommes extrêmement
nombreux à travailler sur un même sujet. C’est
ce qui fait notre force ", note Daniel Mathieu, président-fondateur
de Tela Botanica, réseau dont la vocation est de contribuer
au rapprochement de tous les botanistes de langue française.
Il permet à chacun de participer à des forums
de discussion et au montage de projets collectifs portant
sur la création de bases de données, la réalisation
d’articles, d’ouvrages et d’outils informatiques,
le recensement des herbiers et des collections végétales,
l’indexation des revues botaniques, l’harmonisation
de la nomenclature végétale, etc. " Les
réseaux coopératifs ont pour objet de mettre
en relation des acteurs qui ont le désir de conduire
des projets en commun ou de faire partager des connaissances
dans le cadre d’une thématique commune ",
explique Daniel Mathieu. L’association Tela Botanica
a été créée en 1999 pour redonner
une nouvelle dimension à la botanique, discipline en
voie d’abandon par le système scolaire et universitaire
français, en permettant notamment de monter des projets
d’ampleur nationale et internationale. " Le terrain
était alors totalement vierge. Les compétences
en botanique sont surtout détenues par des amateurs,
qui ne sont pas structurés, et une multitude de petites
associations locales qui n’utilisent pas les technologies
de l’information et de la communication (Tic). "
Par le biais d’internet, trois types de publics –
étudiants, retraités et professionnels (organismes
de recherche, conservatoires botaniques, muséums, etc.)
– ont pu se rencontrer. Tela Botanica a commencé
à fonctionner avec des listes de discussion Yahoo,
gratuites. " Nous avons progressivement appris à
structurer les débats. Nous nous sommes par exemple
aperçus qu’avec cinq cents personnes abonnées
à une liste de discussion, on arrivait à saturation
avec en moyenne une vingtaine de messages par jour. Là,
les gens commencent à décrocher. " Les
listes de discussion se sont alors démultipliées
pour s’intéresser, l’une aux fougères,
l’autre aux lichens, aux plantes aquatiques, etc., pour
arriver, en tout, à plus d’une trentaine de listes.
Sur le site internet de l’association, un " arbre
des forums " rend cette ramification visible : chaque
branche représente un thème de discussion. Il
est possible de reconstituer la croissance de l’arbre
depuis son origine et d’interroger la base des messages
depuis le début. " Les débats sont très
riches sur le réseau et peuvent durer longtemps, sans
forcément aboutir à un consensus. On en arrive
simplement à un point où tout a été
dit. Il est donc très instructif d’avoir accès
aux arguments qui ont été avancés tout
au long du débat ", estime Daniel Mathieu.
Des données non valides mais bonnes !
Mais que peut apporter un tel " bazar " ?, pourraient
légitimement s’interroger les néophytes.
Comment arriver à un résultat " scientifique
" dans un tel chaos ? " Nos données ne sont
pas validées scientifiquement par un organisme public.
Elles ne sont pas valides mais elles sont bonnes ! ",
s’exclame Daniel Mathieu. Pour prendre un exemple célèbre,
qui aurait cru, en 1993, lorsque Linus Torvalds lance le projet
Linux visant à produire un système d’exploitation
informatique entièrement libre d’accès,
basé sur la libre contribution de milliers d’informaticiens
travaillant bénévolement en réseau, qu’il
ferait mieux que Microsoft avec Windows et ses milliards de
dollars ? Linux est réputé aujourd’hui
être le meilleur système d’exploitation
informatique. " Le style de développement de Linus
Torvalds – distribuez vite et souvent, déléguez
tout ce que vous pouvez déléguer, soyez ouvert
jusqu’à la promiscuité – est venu
comme une surprise. À l’opposé de la construction
de cathédrales, silencieuse et pleine de vénération,
la communauté Linux paraissait plutôt ressembler
à un bazar, grouillant de rituels et d’approches
différentes (très justement symbolisé
par les sites d’archives de Linux, qui acceptaient les
contributions de n’importe qui), à partir duquel
un système stable et cohérent ne pourrait apparemment
émerger que par une succession de miracles ",
écrivait en 1998 Eric Steven Raymond 3.
Le cercle vertueux mis en place à Tela Botanica est
le suivant : publication gcritiques gcorrections gpublication
getc. Les adeptes de la coopération sur internet font
confiance au réseau pour " épurer ",
faire sa propre critique. C’est ce schéma qui
a permis de mettre sur pied l’index de la flore de France
(liste de tous les noms de plantes, ainsi que tous leurs synonymes),
devenu, dans les faits, la référence internationale
pour la France. Trente personnes y travaillent depuis quatre
ans dans le réseau Tela Botanica (qui compte aussi
aujourd’hui quatre salariés). " Notre force,
c’est le réseau, c’est d’arriver
à faire en sorte que des connaissances éparses
s’agrègent autour d’un même objet.
Quand on a demandé aux contributeurs de Tela Botanica
de mettre des photos en ligne pour illustrer les plantes répertoriées,
nous en avons reçues 450 000 en quinze jours ! Cette
force du réseau est imbattable ! ", se réjouit
Daniel Mathieu. Face à cette force de frappe, les institutions
telles que le Muséum national d’histoire naturelle,
qui ne peuvent pas entrer dans des logiques similaires, se
retrouvent démunies.
Réintroduire la notion de
doute
Wikipedia, une encyclopédie collaborative sur internet,
fait le même pari que Tela Botanica sur la capacité
du réseau à générer sa propre
critique et à améliorer progressivement son
contenu. " Un autocontrôle est assuré par
la communauté elle-même ", explique Nicolas
Weeger, président de l’association Wikimédia
France (liée par un contrat de représentation
avec la Wikimedia Foundation de Jimmy Wales, initiateur du
projet aux États-Unis). Wikipedia est une encyclopédie
libre dont la version francophone existe depuis mars 2001.
C’est un wiki, c’est-à-dire un site web
dynamique dont tout visiteur peut modifier les pages à
volonté. Actuellement, deux cents nouveaux articles
y sont mis en ligne chaque jour. Plus de 1 300 000 textes,
toutes langues confondues, peuvent être consultés.
" Notre mission est de distribuer gratuitement la totalité
du savoir mondial à chaque être humain sur notre
planète, dans la langue de son choix, sous une licence
libre qui permet de le modifier, de l’adapter, de le
réutiliser et de le redistribuer à volonté
", écrit Jimmy Wales dans le bulletin de la Wikimedia
Foundation. Oui, mais si " tout le monde " peut
modifier à loisir n’importe quel article, quid
de la fiabilité des données consultables ? "
Effectivement ", répond Nicolas Weeger, "
n’importe qui peut faire de la propagande, diffuser
des données erronées. Mais n’importe qui
peut aussi venir y apporter des corrections ultérieurement,
c’est le principe même de l’outil wiki.
" Le lecteur n’est plus passif mais aiguise son
sens critique et prend l’habitude de consulter différentes
sources, voire de remonter jusqu’à la source
primaire. Un mode de fonctionnement qui fait dire à
Patricia, utilisatrice régulière de Wikipedia,
qu’il " réintroduit de façon originale
et intéressante la notion de doute dans la connaissance.
Je pense que ce qui fait peur à pas mal de monde, c’est
la réapparition du doute dans les informations qui
nous sont données ou vendues. Wikipedia participe de
ce mouvement de mise en perspective de l’information.
" Ne pas tout prendre pour argent comptant, ne jamais
croire qu’une information est dépourvue de subjectivité.
Bon réflexe et bon exercice. " Ce fonctionnement
a aussi le mérite de remettre le lecteur au centre
: s’il n’est pas satisfait, il modifie ou il laisse
un commentaire sur la page de discussion liée à
l’article. Cela relativise le fossé entre auteurs
et lecteurs ", ajoute Nicolas Weeger. Wikipedia est divisé
en différents espaces. Le premier est " neutre
", c’est celui des articles encyclopédiques.
À chaque article est associée une page de discussion
sur laquelle les contributeurs peuvent débattre. On
peut accéder à l’intégralité
de l’historique de chaque article, c’est-à-dire
ses multiples versions. On assiste parfois sur Wikipedia à
des " guerres d’édition " : quelqu’un
modifie un article, l’auteur initial repasse derrière
et rétablit la première version, etc. "
Quand ça arrive, nous tentons de résoudre le
conflit. " C’est le rôle du sysop (system
operator), " administrateur " élu par la
communauté 4 qui peut bloquer des pages pour qu’elles
ne soient plus modifiables, empêcher les interventions
de certains utilisateurs ou supprimer un article. " Il
s’agit d’une modération implicite, dans
le cas où quelqu’un vandalise des articles, supprime
une page pour la remplacer par des insultes, etc. " 2
000 utilisateurs sont enregistrés sur le site francophone.
Un noyau dur de cinquante personnes, venant de tous les milieux,
se " reconnaissent " entre eux et ont un fort sentiment
d’appartenance à la " communauté
Wikipedia ". Wikipedia est également une encyclopédie
réactive à l’actualité. Deux jours
après le Tsunami en Asie, on pouvait y trouver un article
détaillé et très documenté sur
le sujet. Il en est de même pour les lendemains d’élections,
par exemple, pour lesquelles les résultats sont immédiatement
intégrés.
Un catalyseur de luttes
Autre exemple, Biblio-fr, créé sur une base
entièrement bénévole en 1993, est une
liste de discussion qui regroupe bibliothécaires et
documentalistes francophones, ainsi que toute personne intéressée
par la diffusion électronique de l’information
documentaire. Sa création a coïncidé avec
l’arrivée de l’informatisation et d’internet
dans les bibliothèques. Sara Aubry, modératrice,
gère environ quatre-vingt messages par jour, qui sont
répartis dans différentes rubriques : offre
et demande d’emplois, questions-réponses, débats
et points de vue, etc. 12 500 personnes sont abonnées
à la liste de discussion (1 500 personnes en 1998).
" Biblio-fr est un outil d’échange sur les
pratiques professionnelles, et a aussi eu un rôle de
catalyseur des luttes. Il a par exemple donné une meilleure
visibilité à certains débats, comme celui
autour du rapport Borzeix qui préconisait l’introduction
d’un système de prêt payant, contre lequel
les bibliothécaires se sont insurgés ",
estime-t-elle. Cependant, ses initiateurs se posent aujourd’hui
la question de son utilité car les " moments creux
" sont de plus en plus fréquents et le réseau
a tendance à se limiter à un service de petites
annonces. " Une partie des débats qui avaient
lieu sur Biblio.fr ont disparu au profit des blogs",
indique Sara Aubry. En matière de Tic, plus que dans
n’importe quel autre domaine, l’avenir appartient
à ceux qui, les premiers, sauront comprendre vite et
s’adapter…
Jungle libérale, mangrove libertaire ou généralisation
des pratiques coopératives et prolongement de l’économie
du don ? Une partie de la réponse sera peut-être
apportée prochainement dans le dénouement du
conflit virulent opposant les internautes adeptes du "
peer-to-peer " aux grosses maisons de disques.
V.B.
1 Interview parue dans Le Monde du 1er juin 2002.
2 Holy fools : a critique of the avant-garde in the age of
the net, Verso, Londres, 1999. Traduit par Jean-Marc Mandosio.
3 La cathédrale et le bazar, 1998, traduit par Sébastien
Blondeel.
4 Le site francophone Wikipedia compte une trentaine de sysops.
Communautés d’échanges
autour des enjeux de la société de l’information
Vecam est une association qui s’est constituée
sur les constats suivants : l’information, les productions
culturelles et le savoir connaissent une numérisation
croissante ; les réseaux informatiques maillent progressivement
les territoires ; toutes les forces structurant les sociétés
humaines sont ou seront touchées par la combinaison
de ces éléments. Le rôle de Vecam est
de donner aux citoyens les moyens de s’interroger, comprendre,
débattre et s’approprier ces transformations.
Plus que la maîtrise technique des outils numériques,
c’est au décryptage politique et social que l’association
tente de contribuer. www.vecam.org
Initié par la ville de Brest, @brest met en réseau
et relie au web les acteurs et actrices de l’internet
et du multimédia à Brest, en Pays de Brest et
Bretagne Armorique : www.a-brest.net
Fondation internet nouvelle génération (Fing)
: www.fing.org
Association pour la promotion et la recherche en informatique
libre (April) : www.april.org
AbulÉdu, solution logicielle libre pour l'école
: www.abuledu.org
Association des développeurs et des utilisateurs de
logiciels libres pour les administrations et les collectivités
territoriales (Adullact) : www.adullact.org
Autour des contenus ouverts et de
la propriété intellectuelle
Du bon usage de la piraterie, Florent Latrive, éd.
Exils, 2004. Une
version numérique pour le partage est diffusée
en Creative
commons by-nc-sa sur le site : www.freescape.eu.org/piraterie
Cause commune : l’information entre bien commun et propriété,
Philippe Aigrain, éd. Fayard, collection Transversales,
2005
L’accessibilité pour tous aux Tic : comment toucher
et intéresser les publics les plus éloignés
?, sous la direction de Philippe Cazeneuve, CRéATIF,
2005
Techno mordus Techno exclus ? Vivre et travailler à
l'ère du numérique, Yves Lasfargue, éd.
Organisation, 2000
Mondialisation et technologies de la communication en Afrique,
sous la direction d’Annie Chéneau-Loquay, co-édition
Karthala et Maison des sciences de l’homme d’Aquitaine
(MSHA), 2004
Liberté, égalité, business, Jean-Paul
Smets-Solanes et Benoît Faucon, éd. Edispher,
1998
L’idiot du village mondial, sous la direction de Michel
Sauquet, éd. Charles Léopold Mayer, 2004
Internet : au service de qui ?, Revue Quart Monde, n°
187, août 2003
Fractures numériques, inégalités sociales
et processus d’appropriation des innovations, Patricia
Vendramin et Gérard Valenduc, intervention au colloque
international " Tic et inégalités : les
fractures numériques ", 18-19 novembre 2004, Paris
: http://irene.asso.free.fr/papers/vendramin.pdf
journal de TERRITOIRES
n° 456 - mars 2005
> LES 2 ARTICLEs DU MOIS
Numéro spécial
9e Rencontres de la démocratie locale :
Les citoyens renouvellent le contrat démocratique
La gauche en question
Serge Depaquit, vice-président de l’Adels
Un peu plus de deux ans nous séparent
d’échéances politiques majeures susceptibles
de se traduire par une défaite de l’actuelle majorité.
Évidemment, rien n’est joué entre un gouvernement
aux prises avec la montée du mécontentement social
et une gauche politiquement aphone. Mais l’enjeu est d’importance,
tant la crise du rapport des citoyens à l’action
publique menace les bases mêmes de la démocratie.
D’où l’intérêt d’une opportunité
peu commune offerte par les hasards de l’inversion du
calendrier électoral : l’existence d’un espace
temps de plus de deux ans sans enjeu électoral, alors
que la question du changement politique est déjà
en point de mire de tous les commentateurs. Aussi une fenêtre
de crédibilité est-elle disponible, dont les mouvements
civiques devraient se saisir autour d’une question simple
: allons-nous parler pendant deux ans de la " binette "
du candidat, ou des questions fondamentales que pose à
notre société l’évolution du monde
moderne ?
La question se pose évidemment autant à droite
qu’à gauche, avec cependant une différence
importante : la droite gouverne et nous pouvons juger sur pièces,
alors que la gauche, après son effondrement de 2002 est,
par la force des choses, contrainte au réexamen de ses
lignes d’action.
L’Adels est une association sans attache partisane, mais
qui inscrit son action dans une stratégie de changement
social et démocratique. Elle est donc, à partir
de là, soucieuse du débat avec les forces politiques
de gauche, même si elle n’exclut pas le dialogue
et la confrontation avec les représentants de la droite
dite parlementaire. Il se trouve par ailleurs que les récents
scrutins montrent que la gauche est potentiellement en situation
de l’emporter, la droite étant actuellement en
grande difficulté. La suite des événements
peut modifier ces données actuelles, il n’en reste
pas moins qu’un changement de majorité est aujourd’hui
en question, mais à partir de quelle logique : victoire
par défaut ou sur la base d’un projet politique
fort ?
Que ferait, une fois au pouvoir, une gauche disposant de pouvoirs
élargis : présidence de la République,
ce qui instaure quasi automatiquement la majorité à
l’Assemblée nationale, monopole du gouvernement
des régions… ? À franchement parler, nous
n’en avons pas l’ombre d’une idée !
Nous n’ignorons pas que le temps de la définition
des futurs engagements électoraux est encore à
venir, mais nous ne percevons, dans le débat politique
actuel, aucune prémisse d’une quelconque novation
politique.
L’objectif le plus fondateur de la démocratie consiste
très certainement à amener la conscience individuelle
à l’appréhension de l’universel. Or,
cette construction prospective ne peut se réaliser sans
qu’existe un lien civique consistant, alors qu’aujourd’hui
il se délite.
La gauche, si elle veut l’emporter autrement que par une
victoire à la Pyrrhus, doit être en mesure de proposer
un véritable projet novateur en termes de transformations
sociale et démocratique. La seule bonne gestion, les
corrections à la marge d’un système générant
inégalités et destruction du lien social ne sont
plus à la hauteur de l’enjeu. Il est aujourd’hui
prioritaire de retrouver le sens profond de la politique, qui
doit se situer à l’intersection de l’histoire
et de la projection sur l’avenir. L’oublier, comme
l’a fait la gauche pendant la période passée,
rendrait difficilement " durable " un succès
qui serait alors essentiellement dû à l’inconsistance
de l’adversaire.
Nous voulons pour notre part contribuer, avec d’autres
acteurs de la société civile, à ce débat
sur le fond et à partir de nos modestes compétences.
Nous sommes notamment porteurs de réflexions et de propositions
relatives au nécessaire renouvellement de la démocratie
face aux mutations des sociétés modernes. Des
réformes institutionnelles essentielles devraient être
entreprises afin d’en terminer avec l’esprit monarchique
qui domine aujourd’hui.
À tous les niveaux, du quartier à l’Europe,
voire au mondial, les processus de prise de décision
doivent être repensés afin que le citoyen ait quelque
part prise sur des choix qui concernent son avenir, comme celui
de ses enfants. Face à la croissance des inégalités
et des relégations, la dimension sociale de la citoyenneté
doit faire l’objet d’une réflexion en profondeur
afin d’agir avec détermination en faveur d’une
nouvelle donne. Sans ces remises en cause du consensus dominant,
les contenus des actions que nous menons, soutenons ou relayons
sur le terrain, développement durable, projets de territoire,
rôle des dispositifs dits participatifs, risquent de perdre
leur sens pour devenir des banalités.
Nous avons deux ans pour la tenue d’un débat public
se situant hors des facilités habituelles. Il ne saurait
prendre sens sans la participation active de la société
civile. Il me semble que les 9e Rencontres de la démocratie
locale se sont situées dans une telle perspective.
Relier politique et transformation sociale
Véronique Berkani, journaliste
Table ronde.
Samedi matin, après une synthèse des forums
de la veille, les Rencontres accueillaient quelques "
personnalités " politiques afin, à l’approche
des échéances électorales de 2007, d’évoquer
les réformes institutionnelles nécessaires au
renouvellement de notre démocratie.
À la tribune, Marie-Christine Blandin, sénatrice
verte du Nord, Jacqueline Fraysse, députée communiste
des Hauts-de-Seine, et Michel Dinet, président socialiste
du conseil général de Meurthe-et-Moselle, se
sont livrés à un exercice d’analyse de
la crise démocratique, puis de hiérarchisation
des réformes à engager.
" Ceux qui en bavent le plus "
Pour Marie-Christine Blandin, " les gens aiment la politique,
mais sont fâchés avec les politiques dont ils
doutent qu’ils veuillent ou puissent changer les choses
". Selon la sénatrice, " la meilleure boîte
à idées est celle des plus pauvres d’entre
nous, ceux qui en bavent le plus ". Or, ce sont eux qu’il
est le plus difficile de faire venir dans les dispositifs
de participation. D’où sa proposition de création
d’un " revenu d’existence pour tous, afin
de permettre une certaine disponibilité d’esprit
à ces populations ", afin qu’ils apportent
leurs idées et fassent part de leurs urgences. Et Marie-Christine
Blandin de pointer " la machine hypnotique, le monde
falsifié véhiculé par la télévision,
véritable problème démocratique "
selon elle. Une analyse partagée par Bénédicte
Madelin, administratrice de l’Adels, également
présente à la tribune, qui a insisté
sur le fait que les inégalités entre territoires
ne cessaient de se creuser – un phénomène
qui risque de s’amplifier avec la " décentralisation
" Raffarin qui déstructure la solidarité
nationale pour la basculer au niveau local. Petit bémol
sur le revenu d’existence :
" Ne risquerait-il pas d’enfermer toute une population
dans le non-emploi ? ",
s’interroge-t-elle.
Jacqueline Fraysse dit avoir senti cette crise démocratique
s'accroître à l’unisson avec la globalisation
et la " vision néo-libérale utilitariste
de l’homme et de l’environnement, qui déstructure
les pays du Nord et exploite comme jamais les pays du Sud
". " Nous vivons une dépossession de notre
patrimoine culturel, politique, environnemental, etc., au
profit de quelques décideurs mondiaux. On culpabilise
les citoyens en leur disant que leur santé, leur retraite,
leur emploi coûtent trop cher… " Dans ce
contexte, les élus apparaissent loin de leurs administrés
: le problème posé aux élus n’est
pas de " formuler des projets “proches des gens”
", mais " de faire avec les gens. " "
Plus que jamais, les citoyens ont envie de se mêler
des affaires qui les concernent, il suffit d’observer
le bouillonnement associatif, les mouvements sociaux. Notre
rôle d’élu est de favoriser cette ébullition,
de lui donner la possibilité de peser réellement
sur les décisions, de co-construire avec les citoyens.
"
En cause, l’abolition du projet de transformation sociale
Michel Dinet a, lui, commencé par un préalable
non superflu : " Je n’ai pas honte d’être
élu. " Le président de conseil général,
qui n’exerce plus qu’un seul mandat – "
la bascule est difficile, mais ensuite on travaille beaucoup
mieux " – a insisté sur le décalage
entre le temps électoral et le temps de la société.
" Aujourd’hui, plus grand monde ne pense qu’en
changeant les élus, la vie changera. " Cette crise
est inquiétante, pense-t-il, mais elle a aussi le mérite
de révéler que la délégation a
des limites et qu’une délibération qui
n’est pas le seul fait de l’élu est un
levier fort de la démocratie.
Serge Depaquit, vice-président de l’Adels, perçoit
pour sa part une crise très profonde du rapport à
la politique, non conjoncturelle et largement répandue
dans le monde moderne où la progression de l’abstention
est régulière. " C’est le cas en
Europe, aux États-Unis, au Japon et dans quelques pays
urbanisés du Sud. Pour prendre un exemple saisissant
(tiré du n°441 de Territoires, octobre 2003), à
Aubervilliers, 30 % des habitants n’ont pas le droit
de vote, 20 % ne sont pas inscrits sur les listes électorales,
et sur les 50 % restants, seuls 40 % votent : les élus
ne représentent donc que 8 à 9 % de la population
en âge de voter ! " La démocratie représentative
est de moins en moins " représentative "
! En cause, l’abolition du projet de transformation
sociale, " la société de l’incertitude
" et l’éclatement des lieux de la décision.
Mais l’état des lieux n’est pas uniformément
sombre, car crise civique ne signifie pas " dépolitisation
". Pour preuve, lors du scrutin présidentiel d’avril
2002, les 18-25 ans qui s’étaient abstenus au
1er tour se sont massivement mobilisés lors du second.
" Car dans ce cas-là, le scrutin était
véritablement politique, il avait un sens ", analyse
Serge Depaquit. Il en est de même pour la démocratie
participative, concept " fourre-tout " selon le
vice-président de l’Adels. " La question
fondamentale est celle du partage du pouvoir. Participer à
quoi ? Si le citoyen n’a pas de pouvoir, je ne vois
pas pourquoi il participerait ! Le monde change, et la décision
aussi, qui doit impliquer une pluralité d’acteurs,
de compétences, de savoirs… "
Mandat unique, droit de l’élu…
Après le temps du constat est venu celui des propositions.
" La plus opérante pour la démocratie est
selon moi le mandat unique ", a affirmé Marie-Christine
Blandin, y décelant un formidable appel à un
renouvellement du personnel politique (femmes, jeunes, pauvres,
enfants de l’immigration, etc.). " Un élu
qui n’a qu’un mandat a du temps pour ouvrir des
espaces démocratiques ; un élu qui ne cumule
pas n’utilise pas l’un de ses mandats pour servir
l’un de ses autres mandats. " La proposition mise
en avant par Jacqueline Fraysse fut la création d’un
véritable statut de l’élu, inscrit dans
la loi, qui donne des droits et des moyens aux élus
de tous niveaux. Une évolution qui permettrait à
l’Assemblée nationale et au Sénat de représenter
mieux la France qui vit et qui travaille. Michel Dinet, quant
à lui, a souhaité que les assemblées
départementales ne soient plus renouvelées par
moitié tous les trois ans, mais entièrement
tous les six ans, pour avoir le temps de développer
des politiques cohérentes. Une question, restée
en suspens, a clos la table ronde : différentes sources
de légitimité (services publics, élus,
citoyens…) doivent contribuer à bâtir la
décision publique. Comment faire converger ces acteurs
dans une confrontation positive ?
"Entendu dans la salle… "
La société civile est-elle opposée au politique ? " " Faut-il
être de gauche pour être à l’Adels ? " " Ce sont souvent les
mêmes qui votent et qui participent aux dispositifs de démocratie
locale. " " Les conseils de quartier sont élitistes, ils n’intègrent
pas facilement les populations en difficulté. Il est très
difficile de leur faire prendre en compte les questions sociales.
" " Nous, élus, membres de conseils de quartier, nous ne pouvons
pas tout ! Que pouvons-nous faire, par exemple, quand les
dérogations à la carte scolaire, extrêmement nombreuses, empêchent
la mixité sociale ? " " D’accord pour le mandat unique, mais
il faudrait aussi limiter les mandats dans le temps. Le moule
“Éna” rend la culture politique des élus bien trop homogène.
" " Nous avons besoin d’une VIe République qui intègre des
objectifs de démocratie participative. " " Le suffrage universel
est sacralisé au détriment de la prise en compte d’une démocratie
“qualitative” (associations…). "