Relations école / territoire
Vers le développement éducatif local ?
par André Chambon
Acteurs et compétences
L'éducation, entre devoir d'État et décentralisation
par Claire Chognot
Le contrat éducatif local
Un dispositif partenarial, mais fondé sur quelles valeurs ?
extraits d'une conférence de Dominique Glasman
Viry-Châtillon
La caisse des écoles : un dispositif toujours en vie
par Jacques picard
Zones d'éducation prioritaires
Vers une territorialisation des politiques éducatives
par Martine Kherroubi
Contre les zones d'éducation prioritaires
De l'école du ghetto à l'école du talent
par Nestor Roméro
Pour les zones d'éducation prioritaires
Une solution imparfaite apportée aux inégalités
par Alain Bourgarel
Grandes écoles
Sciences Po s'ouvre aux talents des Zép
par Richard Descoings
La carte scolaire
Indispensable et imparfaite
rencontre avec Agnès Van Zanten
FCPE
Les aventuriers de la carte au trésor scolaire
par Philippe Gaudry, Lionel Legrand, Sylvia Nedel
et Anne Vittecoq
Éducation civique
Vers un apprentissage des institutions publiques
par François Audigier
Villes / État
" Définir ensemble des axes d'action prioritaires "
rencontre avec Yves Fournel
Collège du pays de Racan
Un collège et un territoire aux destins communs
par Véronique Berkani
L'école dans son territoire Partenariats à tout-va
par Denis Paget
L'acteur lycée
Partenaire du projet de formation local
par Paul Fayolle
Projets innovants "
Accompagner l'évolution du système éducatif "
rencontre avec Anne-Marie Vaillé
Seine-Saint-Denis
Un déclic pour l'Éducation nationale
par Alexis Deck
Des parents acteurs
L'école : maison commune de tous les citoyens
rencontre avec Georges Dupon-Lahitte
Choses vécues
La militance à dure école
par François Hannoyer
École et famille
Nouvelles familles, nouvelles pratiques ?
par Marie-Claire Michaud
La maison Robinson, à Longjumeau
Assurer une continuité éducative auprès des enfants seuls
par Nicolas Leblanc
Démocratie au lycée
" Favoriser l'émergence de citoyens responsables "
rencontre avec Thomas Rogé
Le savoir : une marchandise ?
Contrer l'offensive libérale sur l'école
extraits d'une déclaration d'Attac France
> L'ARTICLE DU MOIS
Collège du pays de Racan
Un collège et un territoire aux destins communs
par Véronique Berkani
Le collège de Neuvy-le-Roi (Indre-et-Loire),
en pleine zone rurale désertifiée, a trouvé le moyen d'échapper
au déclin. Il a, sous la houlette de son principal, Didier Montagné,
engagé une démarche de développement local de son territoire
avec les parents d'élèves et les acteurs socio-économiques.
Une expérience qui n'a malheureusement jamais rencontré le soutien
des élus locaux et risque de mourir de cette indifférence coupable.
Quand Didier Montagné a été nommé principal au collège Racan
de Neuvy-le-Roi (Indre-et-Loire), zone rurale qui présentait
toutes les caractéristiques de l'extrême fragilité (prédominance
de l'agriculture, rareté des activités de substitution et de
diversification, vieillissement de la population et exode des
forces vives), il a immédiatement pensé que pour briser le cercle
vicieux de la " dépopulation ", il fallait " imaginer un destin
conjoint de l'établissement scolaire et de son territoire ".
Pour que l'anémie ne gagne pas le collège, pour éviter le départ
des meilleurs élèves et des meilleurs professeurs vers Tours
- la capitale régionale -, la fermeture de classes et la suppression
de postes, il fallait en passer par le détour du développement
local. " Nous avons voulu être les éveilleurs, ceux qui posent
la question du développement de ce territoire en déclin et sans
projet. Nous n'avions pas le choix, nous étions condamnés à
innover. " Conscient de la forte interdépendance entre l'établissement
et son milieu, le collège met en œuvre un projet global qui
articule un volet pédagogique et éducatif à un volet " civique
" préconisant sa participation au développement de son territoire,
seule condition de sa propre pérennité. Une conception ouverte
du projet éducatif qui se nourrit d'une intégration dans le
territoire et le nourrit en retour.
Les premiers à répondre à l'invitation de Didier Montagné sont
les parents d'élèves, très impliqués dans le projet, suivis
par les acteurs sociaux-économiques (chefs d'entreprise, agriculteurs,
artisans, commerçants…). Dans un premier temps, ils se réunissent
pour réfléchir à l'implantation d'une activité économique. "
C'est le tourisme qui a fait l'unanimité, car nous sommes situés
à proximité de la vallée de la Loire qui reçoit six millions
de visiteurs par an. De plus, nos élus locaux " bloquaient "
sur le concept de développement global. Aborder le développement
sous l'angle du tourisme était donc aussi une façon de contourner
ce barrage. "
En 1989, des rencontres sur le tourisme rural réunissent deux
cents participants au collège. En 1990, une association regroupant
communes, associations, entreprises et particuliers est créée
pour piloter le développement touristique : les trois vallées
du pays de Racan, dont le siège est au collège.
Des élèves initiés au développement local
Le collège est autant dédié au projet pédagogique (" proposer
à tous les élèves le meilleur parcours de réussite possible
") qu'à l'animation économique et culturelle. Il est au centre
d'initiatives qui construisent l'identité du pays de Racan :
la création d'une Maison de pays, d'un important festival de
musique classique (les Bucoliques du pays de Racan) et d'un
centre de ressources pour le développement du pays de Racan,
dans le cadre du programme européen Leader II.
Ce centre fournit du conseil et de l'aide technique aux porteurs
de projet et comprend un Point public en milieu rural - guichet
unique pour la formation et l'emploi (relais ANPE)-, ainsi qu'une
médiathèque et un accès internet ouverts à tous. Le collège
est prestataire de formation continue courte réalisée à la demande
pour accompagner des projets de développement touristique (anglais
appliqué à l'accueil touristique, patrimoine local, création
de produits touristiques, création de structures d'hébergement…)
et agir dans le domaine de l'insertion. Les élèves eux-mêmes
sont initiés au développement local à travers la création de
sentiers pédestres, le recensement et la présentation des richesses
patrimoniales du pays, la collaboration avec des archéologues…
L'établissement ouvre aussi largement ses locaux et prête son
matériel à des associations éducatives, culturelles, sociales
ou économiques (1 200 heures d'utilisation par an). L'école
intercommunale de musique et un centre de loisirs, notamment,
y sont accueillis. La dynamique engagée a eu des répercussions
déterminantes sur la vie du territoire. Les gîtes ruraux, au
nombre de six en 1989, sont aujourd'hui au nombre de quarante-cinq
; une vingtaine de producteurs réunis au sein d'un groupement
d'intérêt économique (GIE) proposent leurs produits sous le
label " pays de Racan " (déposé à l'Inpi). Les productions se
sont diversifiées et ont généré un surcroît de richesse. Le
dernier recensement indique que la population a augmenté de
4,6 %. Les effectifs du collège, qui étaient en chute jusqu'en
1993, se redressent. Aujourd'hui, les résultats au brevet des
collèges sont supérieurs à la moyenne du département (97 % de
réussite en 2001) et 83 % des élèves entrent au lycée (filières
générale et technologique) contre 30 % en 1988. Parallèlement,
les jeunes semblent avoir une plus grande propension à " vivre
et travailler au pays ". Certains ont repris l'exploitation
agricole de leurs parents et en ont diversifié la production.
Des élus en retrait
De quoi mettre du baume au cœur de l'infatigable Didier Montagné
qui s'est parfois senti un peu seul dans cette aventure. En
effet, si l'Éducation nationale - " qui n'a aucune culture en
matière de développement local " - a laissé faire avec plus
ou moins de bienveillance et a respecté l'autonomie de l'établissement
sans jamais signifier la moindre interdiction, la démarche n'a
jamais réellement rencontré le soutien des élus locaux. " Les
élus se sont toujours situés en retrait, ont cultivé le secret
et évité de s'impliquer dans les projets collectifs afin de
sauvegarder leur pouvoir ", déplore Didier Montagné. Aujourd'hui,
le conflit larvé s'est transformé en conflit ouvert. Les élus
ont désapprouvé et interprété comme une prise de position politique
la tenue d'une réunion consacrée à l'importance de l'intercommunalité
convoquée par l'association les trois vallées du pays de Racan
avant les élections municipales de mars 2001. Ils ont ensuite
dénoncé la convention Leader et coupé les vivres à l'association
de développement local - qu'ils accusaient de les concurrencer
-, actuellement en cessation de paiement et condamnée à mettre
la clef sous la porte. " Les élus ont la volonté de régenter
ce pays par le vide. C'est une fin incompréhensible qui montre
que, quand les élus refusent d'asseoir un territoire dans une
logique d'acteurs, la partie n'est vraiment pas gagnée pour
ces derniers ", regrette Didier Montagné. Ces grands absents
de la dynamique de développement local engagée depuis 1989 ont
créé un pays en 1999 et une communauté de communes en janvier
2002, déconnectés de la réalité vécue dans le territoire, sans
le concours des principaux intéressés et avec un volet éducatif
peu ambitieux.
Que restera-t-il de l'esprit de la démarche, après le départ
de Didier Montagné, en septembre prochain, et après le putsch
des élus ? Difficile à dire pour le moment. " Le centre de ressources
ne va certainement pas disparaître, ni l'activité de formation
continue. En revanche, le festival de musique, la Maison de
pays et l'aide aux porteurs de projets seront probablement enterrés.
C'est tout l'aspect "développement du territoire" qui est en
passe d'être abandonné ", pronostique le principal. Seul espoir
: le fait que les attentes des acteurs du territoire restent
très fortes par rapport à l'établissement et les bonnes habitudes
prises durant quinze ans de travail en commun. En tous cas,
la leçon unanimement tirée par les acteurs de cette aventure
est accablante pour les élus actuels : il est temps de passer
du militantisme civique à la prise de pouvoir politique.
Véronique Berkani
Collège Racan
16, rue du 8 mai 1945
37370 Neuvy-le-Roi
Tél : 02 47 29 70 00
journal de TERRITOIRES
n°429 - juin 2002
> L'ARTICLE DU MOIS
Savigny Le Temple, Seine et marne (77)
Les défis de la démocratie locale
Par Didier Chabanet, Groupe d'analyse des politiques publiques
L'Adels a mené, à la demande de la municipalité de Savigny-le-Temple
(Seine-et-Marne), une enquête sur la démocratie locale dans la commune.
Une étude qui montre que la réussite des dispositifs de participation
implique que les élus locaux les considèrent non pas comme des moyens
d'assurer un contrôle sur la population, ou de satisfaire aux exigences
formelles d'une démocratie dite de proximité, mais bien d'associer le
plus souvent possible les citoyens à la prise de décision.
À la demande de la municipalité de Savigny-le-Temple (Seine-et-Marne),
l'Adels a mené auprès de la population de la commune, durant le dernier
trimestre 2001, une enquête sur le thème de la démocratie locale. Il s'agissait,
en particulier, d'évaluer la capacité des commissions de quartiers (GHV-Groupes
d'habitants volontaires) à répondre aux attentes des habitants. Sans entrer
dans les détails de l'analyse, ce travail est pour nous l'occasion de
formuler quelques hypothèses relatives à la participation de ces derniers
à la vie locale. En dehors des périodes de consultations électorales,
peu de citoyens veulent et/ou sont en mesure de s'impliquer activement
dans les " affaires de la cité ". Certains théoriciens conservateurs de
la démocratie en ont même fait une condition souhaitable du fonctionnement
des systèmes politiques développés. Pour eux, la stabilité de la vie démocratique
nécessiterait la participation et le vote de la minorité la plus éclairée
et compétente de la population. Sans partager une prise de position aussi
conservatrice - et qui vise surtout à assurer la reproduction de rapports
de domination -, force est de reconnaître qu'une majorité de personnes
ne semble pas vouloir s'engager durablement dans des dispositifs de participation
politiques autres que le vote. Il est d'ailleurs significatif de noter
qu'à Savigny-le-Temple, seuls 5 % (60 sur 1 200) des personnes qui avaient
déjà participé au moins une fois aux GHV ont répondu au questionnaire
que nous leur avions envoyé par courrier. Si le taux de non-réponse peut
s'expliquer en partie par la déception ressentie par ceux qui ne croient
plus à l'utilité des GHV (1), il faut cependant souligner que seule une
minorité d'habitants a manifesté un quelconque intérêt pour ce dispositif,
depuis sa création en 1997.
Une participation évolutive et très irrégulière
Ces habitants se mobilisent lorsqu'ils perçoivent un enjeu qui leur paraît
pertinent. Ce n'est donc pas, prioritairement, l'intérêt, l'importance
et la publicité que les élus locaux accordent aux dispositifs de participation
qui vont conditionner l'implication des habitants, mais bien la prise
en compte réelle et efficace de leurs attentes. Dire cela revient à admettre
que leur participation puisse être évolutive et donc très irrégulière,
sans que cela ne remette nécessairement en cause l'utilité des dispositifs
existants. Même si, comme dans le cas des GHV, le nombre de personnes
présentes est généralement très faible, ils permettent de traiter et de
répondre rapidement à un besoin ponctuel et urgent d'information, à une
inquiétude, ou à un mécontentement de la population. C'est ce qui s'est
passé à Savigny-le-Temple, lorsque les habitants d'un lotissement ont
appris que des produits dangereux étaient stockés par une entreprise à
proximité de leurs maisons et se sont soudainement rendus massivement
aux réunions de commission de quartier. La participation des habitants
dépend étroitement de " l'offre de participation " et de son adéquation
à répondre à leurs attentes. À Savigny-le-Temple comme ailleurs, le cercle
des acteurs prêts à s'investir dans une démarche citoyenne est certes
réduit, mais il pourrait sans aucun doute être sensiblement élargi. Cet
objectif implique, notamment, que les élus locaux considèrent les dispositifs
de participation non pas tant comme des moyens d'assurer un contrôle sur
la population, ou de satisfaire aux exigences formelles d'une démocratie
dite de proximité, mais bien d'associer le plus souvent possible les citoyens
à la prise de décision. Peu d'élus locaux acceptent une telle revendication,
se contentant d'informer et de consulter les habitants. Forts de la légitimité
que leur confère le suffrage universel, ils admettent très difficilement
que de simples citoyens et/ou des acteurs associatifs - n'ayant aucun
mandat représentatif - contestent leurs décisions, proposent des solutions
alternatives et demandent à être parties prenantes dans les choix qui
les concernent.
L'intensité des débats et des échanges
Finalement, la question de la démocratie à l'échelle des villes concentre
les principaux défis - et malheureusement les défaillances - des sociétés
modernes : paupérisation et ségrégation des couches sociales les plus
fragilisées ; urbanisation erratique qui ne tient pas compte des graves
erreurs commises après-guerre à la périphérie des grandes agglomérations
; déséquilibre croissant entre des autorités publiques locales (les maires,
notamment) qui, à la suite des lois de décentralisation de 1982, ont vu
leurs prérogatives s'étendre et des habitants qui eux, dans bien des circonstances,
ne disposent d'aucun contre-pouvoir effectif. Sous tous ces aspects, c'est
ainsi la question du lien social qui est posée. Dans son plus célèbre
ouvrage - De la démocratie en Amérique -, Alexis de Tocqueville redoutait
que les démocraties naissantes ne soient de plus en plus tiraillées, voire
dissociées, entre " petite société " (famille, amis, loisirs…) et " grande
société " (activités collectives, politique étrangère…). Les formes de
participation politique traditionnelle - en particulier le vote - sont
un moyen de confronter et d'unir des citoyens autour d'un projet commun.
Au quotidien et dans une relation de proximité, la densité et la qualité
du lien social dépendent également, et peut-être surtout, de l'intensité
des débats et des échanges qui ont lieu à travers une multitude de dispositifs
de participation locaux. Dans cette perspective, c'est un effort qui est
demandé, aux habitants/citoyens pour qu'ils fassent preuve de civisme,
mais aussi aux élus locaux pour qu'ils utilisent leur mandat non pas seulement
comme un instrument de conservation du pouvoir, mais comme un moyen de
mettre celui-ci au service de la population.
D.C.
(1) Selon la théorie des cycles, c'est-à-dire par alternance de phases
de mobilisation et de frustration, mise en évidence par Albert O. Hirschman.
Cf. Bonheur privé, action publique, Paris, Fayard, 1983.