Dans chaque lycée public, tous les
membres de la communauté éducative sont conviés
à deux réunions. La première se déroule
en trois temps : présentation du budget participatif
des lycées, ses raisons et ses façons ; travail
des participants en petits groupes de propositions d’une
douzaine de personnes ; rapport de ces groupes en assemblée
plénière et discussion générale.
La région établit un compte-rendu exhaustif
de la séance, accessible sur le site du budget participatif
des lycées et lance l’invitation à la
2e réunion où il s’agit, après
discussion, de classer les projets par ordre de priorité.
Ce jour-là, la région distribue à tous
les participants une fiche qui reprend l’ensemble des
propositions émises la fois précédente
et indique, pour chacune, celles qui sont de la responsabilité
de la région et celles qui relèvent d’autres
compétences (État, ville, département,
établissement) car les jeunes comme les adultes ne
savent pas toujours qui fait quoi. De plus, l’actuel
désengagement de l’État pousse &agrad?ve;
demander à la région de compenser tous azimuts
les suppressions d’emplois et les diminutions de crédits
qui en résultent. Pour les projets du ressort de la
région, cette fiche distingue ceux qui sont éligibles
au budget participatif et ceux (constructions et restructurations
lourdes, travaux de sécurité obligatoires) qui
sont instruits dans le cadre d’autres procédures.
Ce tri est présenté et discuté. Les participants
sont ensuite invités à réfléchir
aux critères qui vont présider à leurs
choix (urgence, nombre de bénéficiaires, impact
sur la vie quotidienne dans l’établissement…).
Enfin, 10 " Bulletins Participatifs " sont distribués
à chacun, sorte de capital à miser sur les projets
selon l’importance qu’on leur accorde : on peut
les affecter tous à une seule proposition ou les répartir
à son gré entre toutes. Chaque proposition fait
ainsi l’objet d’un vote, dépouillé
en temps réel, dont le résultat final –
les priorités décidées par l’assemblée
– ed?st donné avant de se séparer.
Etes-vous satisfaite du niveau de mobilisation des
acteurs concernés, notamment des élèves
? Ont-ils eu le temps de s’approprier la démarche
?
Pour la première expérimentation d’une
démarche totalement inédite dont l’acclimatation
sera forcément progressive, je suis très heureuse
que plusieurs milliers de jeunes et d’adultes aient
pris sur leur temps pour y participer. À nous de ne
pas décevoir et de tenir parole. J’ai observé
que la participation des élèves était
très directement fonction de l’heure à
laquelle les chefs d’établissement fixaient les
réunions. Dans les lycées où ils sont
venus à plus de 200, les réunions se sont tenues
pendant l’horaire scolaire et l’information avait
été fortement relayée par l’équipe
de direction. Dans d’autres où la réunion
tombait à l’heure où dînent les
internes et ud?ne fois passé le ramassage scolaire,
les conditions d’une participation optimale n’étaient
pas réunies… De même lorsque l’invitation
destinée aux élèves restait dans le cahier
de classe. Outre ces questions d’organisation, déterminantes,
certains élèves doutent aussi de pouvoir réellement
influer sur les choix touchant à la vie de leur établissement.
J’espère qu’au vu des premiers résultats,
beaucoup se diront l’année prochaine que ça
vaut vraiment le coup. Je sais aussi que ceux qui ont, cette
année, participé aux assemblées du budget
participatif seront les ambassadeurs de la démarche
auprès de leurs camarades. Il faut en effet du temps
pour s’approprier une façon de faire qui bouscule
les habitudes. Nous avions promis ce budget participatif des
lycées et j’ai voulu tenir parole dès
notre premier exercice budgétaire. Il fallait lancer
une dynamique tout en ayant la modestie de savoir que nous
améliorerons le dispositif en marchant, avec le concours
de tous ceux qui y participent et à l’aide d’une
évaluation lucide.
Vous engagez-vous à respecter dans tous les
cas les priorités définies par les lycées
?
Les règles du jeu, posées dès le départ
et rappelées à chaque étape, sont claires
: la région ne s’engage pas à tout financer,
ce qui serait démagogique, mais à soumettre
au vote de ses élus une partie des priorités
ainsi dégagées en en respectant l’ordre.
J’ai ainsi présenté à la Commission
permanente d’avril les trois premières priorités
choisies dans chacun des quarante établissements qui
avaient déjà tenu leur deux réunions.
Les élus en ont voté le financement. Les trois
premiers projets des lycées qui se prononcent en ce
moment seront, de la même manière, présentés
au vote de l’assemblée régionale en mai
et en juin. J’avais initialement souhaité que
ce soient les étd?ablissements eux-mêmes qui,
réunis à l’échelle du département,
arbitrent ensemble les priorités compatibles avec l’enveloppe
attribuée au budget participatif. Nombre de chefs d’établissement
m’ont fait part de leurs vives réticences et
j’en ai tenu compte car le plus important me paraît
d’enraciner d’abord la démarche dans chaque
lycée. C’est donc la région qui arrête
le curseur mais dans le respect des priorités choisies
par chaque lycée.
Estimez-vous que cette première expérience
contribue à la véritable construction
d’un intérêt collectif
ou les différents types d’acteurs ont-ils chacun
tendance à se cantonner dans leur " rôle
" ?
Chacun, bien sûr, arrive à la première
réunion du budget participatif avec sa vision et son
vécu de l’établissement. Certains pensent
que leur rôle leur confère le monopole de l’expertise.
D’autres ont leur marotte, mais il leur faudra cod?nvaincre.
La dynamique des débats oblige à intégrer
le point de vue de l’autre, elle permet de construire
un intérêt commun à l’établissement
où nulle demande n’est disqualifiée a
priori, mais toutes doivent être argumentées
pour être hiérarchisées en fonction de
critères partagés.
Avez-vous rencontré des résistances
de la part des chefs d’établissement ?
Comme dans toute collectivité humaine ou professionnelle,
il y a chez les chefs d’établissement des partisans
du mouvement et des adeptes de la conservation. Il y a eu
ça et là des réticences et des résistances
mais la plupart ont loyalement joué le jeu. L’attitude
majoritaire fut coopérative. Certains proviseurs m’ont
dit qu’au début, ils n’y croyaient pas
et qu’à l’usage, bien des vertus de la
démarche leur sont apparues.
Quels sont les besoins récurrents révd?élés
par les premiers projets ?
Tous les besoins ayant trait à l’amélioration
de la vie lycéenne, que ce soit le fonctionnement des
foyers et maisons des lycéens, la restauration scolaire
(des files d’attente au contenu de l’assiette),
l’organisation des internats, la mobilité des
élèves, la convivialité des établissements.
Une forte demande de projets culturels ainsi que d’équipements
sportifs en bon état. Une vraie sensibilité
aux questions environnementales et de développement
durable. Des choses parfois très simples comme le remplacement
des sonneries trop stressantes. Et, bien sûr, plus d’égalité
et de liberté d’accès aux outils informatiques.
Quelques projets, aussi, relatifs à la santé
des jeunes et au mal être adolescent. Sans oublier la
prise en compte de certains besoins spécifiques comme
des vestiaires ou des sanitaires pour les personnels TOS.
La communauté éducative sera-t-elle
associée au suivi des réalisations décidées
dans le cadre du budget participatif ?
Oui et ce droit de regard ultérieur nous a été
explicitement demandé lors des réunions dans
les lycées. En septembre, la région retournera
dans chaque établissement rendre compte du vote des
élus et de la mise en œuvre des priorités
décidées. Ce sera l’occasion de passer
à cette nouvelle étape de suivi de leur réalisation.
J’y tiens car j’ai vu, en visitant les lycées,
certains investissements qui auraient gagné à
une consultation préalable des usagers…
La loi du 13 août 2004 relative aux libertés
et aux responsabilités locales encourage-t-elle ou
freine-t-elle ce type d’initiatives régionales
?
Ni l’un ni l’autre car c’est une question
de volonté politique, de conception de la démocratie
et de la conduite partagée des affaires publiques.
Les nouvelles compétences transférées
(sans les moyensd? équitables d’en assumer la
charge) portent dans les lycées sur des domaines –
accueil, hébergement, restauration – où
le budget participatif permettra que chaque euro dépensé
par la région soit bien un euro utile à celles
et ceux qui vivent et travaillent dans les établissements.
Vous avez affirmé l’objectif de faire
du Poitou-Charentes un territoire pilote en matière
d’articulation entre démocratie représentative
et démocratie participative. Le budget participatif
dans les lycées est-il une première marche vers
un véritable partage de la décision publique
impliquant citoyens et assemblée régionale?
C’est effectivement une première étape.
Après cette année de rodage dans une cinquantaine
d’établissements, l’extension du budget
participatif à tous les lycées publics de la
région est prévue. Nous réfléchissons
également à ce qu’il serait possible d’initier
dans les centres de formation pour apprentis. Je crois profondément
à l’approfondissement complémentaire de
la démocratie représentative et de la démocratie
participative. Toutes les réunions du conseil régional
sont désormais publiques ; sa commission permanente
se déplace dans différentes villes pour permettre
à tous ceux qui le souhaitent d’y assister. Je
tiens les compte-rendus systématiques de mandat, sur
le terrain, pour un devoir des élus à l’égard,
non seulement de leurs électeurs, mais de tous les
citoyens. Je crois aussi que la représentation doit
réellement représenter la société
dont elle émane : notre exécutif régional
est rigoureusement paritaire, il mêle des origines et
des profils à l’image de la diversité
des composantes de notre région. Nous avons élaboré
notre projet pour le Poitou-Charentes avec l’aide de
plusieurs centaines de forums participatifs dont les propositions
ont fait l’objet des premières décisions
de l’exécutif régional, comme les conditions
sociales d? et écologiques dont nous avons assorti
les aides aux entreprises. Cette démarche se poursuit
dans tous les secteurs d’intervention de la région,
avec, par exemple, les Conférences sur l’eau,
cette ressource rare que nous devons collectivement protéger,
le Forum des éco-Industries qui vient de réunir
pour la seconde fois ou les États généraux
culture et territoires. Certains continuent d’opposer
démocratie représentative et démocratie
participative, quel contre-sens ! Ma conviction est qu’elles
se nourrissent et s’enrichissent l’une l’autre
à condition que les règles du jeu soient claires.
La responsabilité des élus n’en est pas
amoindrie mais renforcée et, avec elle, l’obligation
de résultats qui est pour moi l’exigence première
de l’action politique. Cela suppose de créditer
les citoyens d’une vraie compétence sur les affaires
communes. Je ne connais pas d’autre chemin pour redonner
à chacun prise sur le destin collectif. Le sentiment
d’impuissance est aujourd’hui l’ennemi principal
de lad? démocratie, il suscite l’abstention,
le ressentiment qu’exploitent les démagogues.
C’est pourquoi il me paraît si important de reconstruire
pas à pas le goût et la possibilité de
peser ensemble. J’ai pris l’engagement –
que certains jugent ambitieux – de verser progressivement
10 % du budget régional au débat participatif.
Nous avons commencé avec les lycées, nous continuerons
peu à peu dans d’autres secteurs. Car la démocratie
participative ne doit pas être une fleur de rhétorique
dont on abuse sans se risquer à partager réellement
des décisions qui impliquent des choix budgétaires.
Propos recueillis par Véronique Berkani
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